Nous offrons aujourd’hui aux lecteurs de Ric et Rac un extrait des « Mémoires et Souvenirs » de A. Conan Doyle, le célèbre écrivain anglais – mort il y a deux ans – qui inventa le personnage immortel de Sherlock Holmes.

Ces « Mémoires et Souvenirs, » encore inédits en France, contiennent une foule de détails et de récits captivants sur le fameux détective amateur. L’art de Conan Doyle est si grand, son habileté si prodigieuse, qu’il nous passionne une fois de plus pour son héros préféré. Il le fait vivre devant nous et nous en parle comme d’un ami vivant, non comme d’un personnage imaginaire. Dans les pages qu’on va lire, on verra que sir Conan Doyle, dans certains cas embarrassants qu’on lui soumettait, n’agissait pas autrement qu’aurait été tenté d’agir Holmes. Cette espèce de dédoublement de la personnalité qu’on peut constater dans le récit suivant est typique. La créature, plus forte que le créateur, lui impose sa volonté.

La perspicacité de Sherlock nous y apparaît faite de facultés d’observation toujours en éveil, de logique et de psychologie. Moins surnaturel qu’on ne le supposait, Sherlock Holmes se rapproche de nous. Notre sympathie pour le policier génial dont les aventures enchantèrent tant de nos heures de lecture s’en accroît.
 
 

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Peut-être l’impression que Holmes est un individu de chair et d’os aura-t-elle été fortifiée dans le public par sa fréquente apparition sur les planches. Quand j’eus retiré ma pièce Rodney Stone d’un théâtre que j’avais pris à bail pour six mois, je formai un dessein audacieux, car c’est la ruine qu’un théâtre réduit au chômage. Je m’enfermai chez moi pour me consacrer tout entier à un drame « sensationnel » sur Sherlock Holmes. Je l’écrivis en une semaine et l’appelai La Bande mouchetée, du titre de la nouvelle qui m’en avait fourni la matière. Je ne crois pas exagérer en disant que, quinze jours après l’arrêt de ma première pièce, j’en faisais répéter une deuxième écrite, dans l’intervalle. Le succès fut cette fois énorme. Lyn Harding composa avec une autorité puissante le personnage formidable et semi-épileptique du docteur Grimsby Rylott. Saintsbury, de son côté, fut très bon en Sherlock Holmes. Et je disposais d’une œuvre qui devait garder une valeur permanente. Elle passa effectivement au « répertoire » ; on continue de la jouer en tournée.
 
 

 

Nous avions, pour le rôle qui justifiait le titre de la pièce, un magnifique boa couleur de rocher qui faisait mon orgueil ; et l’on conçoit le dégoût que me causa l’article dénigrant de ce critique dont la conclusion était, en propres termes, que la péripétie était produite « par un serpent visiblement mécanique. » Je ne sais ce qui me tint de lui offrir une bonne somme s’il acceptait de le prendre dans son lit. Nous changeâmes plusieurs fois de serpent au cours des représentations, mais aucun n’était comédien de naissance ; tous avaient un penchant, soit à se laisser retomber du trou le long de la muraille, comme d’inertes cordons de sonnette, soit à rentrer derrière la toile, ou même à se retourner contre le machiniste qui leur pinçait la queue pour leur apprendre à vivre. Nous finîmes par user de serpents artificiels, ce qui eut l’agrément de tout le monde, y compris le machiniste.
 
 

 

Cette pièce sur Sherlock Holmes était la seconde, et j’aurais dû parler d’abord de la première, écrite bien des années auparavant, à l’époque de la guerre sud-africaine. Celle-ci avait pour auteur William Gillette, le grand comédien d’Amérique, qui la joua merveilleusement. Il va de soi qu’empruntant mes personnages et, dans quelque mesure, mes idées, Gillette m’intéressait à l’entreprise, qui fut très heureuse.

« Puis-je marier Holmes ? me câbla-t-il un jour, étant dans les affres de la composition.

– Vous pouvez le marier, le tuer, en faire ce qu’il vous plaira, » lui répondis-je cordialement.

Je fus charmé tout à la fois de la pièce, de son interprétation et de ses résultats pécuniaires. Tout homme ayant une goutte de sang « artiste » dans les veines conviendrait sans doute que cette dernière considération, si agréable soit-elle à son heure, est la dernière qui compte.
 
 

 

L’illustre auteur de Peter Pan, sir James Barrie, rendit hommage à Sherlock Holmes par la joyeuse parodie qu’il en fit, et qui, de sa part, fut un geste de résignation spirituelle après l’insuccès d’un opéra-comique dont nous avions écrit ensemble le livret. Malgré nos efforts conjoints, l’œuvre était tombée à plat. C’est là-dessus qu’il m’envoya la parodie en question, écrite sur la garde d’un de ses livres. La voici :
 
 

L’AVENTURE

DES DEUX COLLABORATEURS

(À la manière de Sherlock Holmes)

 
 

En mettant fin aux aventures de mon ami Sherlock Holmes, je me suis souvenu, peut-être involontairement, que jamais, sauf dans la circonstance, où, comme on va le voir, s’acheva singulièrement sa carrière, il ne consentit à s’employer pour la solution d’un mystère concernant des gens dont la plume est le gagne-pain. « Je ne suis pas, disait-il, très difficile sur la qualité des gens avec qui j’entre en rapports d’affaire ; mais quand il s’agit de littérateurs, bonsoir ! »

Nous étions dans notre appartement de Baker Street, un soir. Assis à la table du milieu, j’écrivais cette Aventure de l’homme qui a perdu sa jambe de liège, cause de tant de tracas pour la Société Royale et pour les autres corps savants de l’Europe. Holmes, en manière de jeu, se faisait la main au revolver. C’était sa coutume, les soirs d’été, de tirer ainsi à l’entour de ma tête des balles qui, me rasant la figure, allaient inscrire mon profil sur la muraille opposée. Et j’aurai donné une idée relative de son adresse en disant que, pour la plupart, ces images étaient d’une admirable ressemblance.

Comme je regardais fortuitement par la fenêtre, je vis deux gentlemen descendre d’un pas pressé Baker Street.

« Les connaissez-vous ? » lui demandai-je.

Aussitôt il alluma sa pipe, s’assit, et se tordant sur lui-même en forme de 8 :

« Ce sont, me répliqua-t-il, les deux auteurs d’un opéra-comique qui n’a pas été un triomphe. »

L’étonnement me fit bondir au plafond. Alors, il m’expliqua :

« Mon cher Watson, ces deux individus exercent évidemment un métier assez bas, vous-même devriez savoir le lire sur leur visage. Les petits morceaux de papier bleu dont ils sèment rageusement leur parcours sont des coupures de journaux de l’agence Durrant. Ils en ont sur eux des centaines, voyez comme elles gonflent leurs poches. Et ils ne les fouleraient pas aux pieds si elles leur étaient agréables. »

Je bondis derechef au plafond, déjà fort endommagé par des assauts semblables.

« Mirobolant ! m’écriai-je. Mais ce peuvent être aussi bien de simples gens de lettres.

– Non, me répondit Holmes. De simples gens de lettres ne reçoivent pas plus d’une coupure par semaine. Il n’y a, pour en recevoir des centaines, que les auteurs dramatiques, les acteurs, et les assassins.

– Alors, ce peuvent être des acteurs.

– Des acteurs iraient en voiture.

– Que vous suggèrent encore ces gens ?

– Bien des choses. À la boue qui couvre ses bottines, je vois que l’un d’eux vient de South Norwood. L’autre est sans nul doute, un écrivain écossais.

– Comment le savez-vous ?

–  Il a dans la poche un livre qui s’appelle (le titre dépasse) Auld Licht Something. Qui voulez-vous qui promène un tel livre, sinon un écrivain écossais ? »

Je convins que c’était probable.

Visiblement les deux hommes, si l’on peut ainsi parler, cherchaient notre demeure. J’ai souvent dit que notre ami Holmes s’abandonnait rarement à l’émotion ; mais, cette fois, il blêmit, son visage prit un air étrange, il semblait chanter victoire.

« Watson, me dit-il, voilà des années que ce gros gaillard-là s’attribue le mérite de mes plus notables prouesses. Enfin, enfin, je le tiens ! »

Je rebondis au plafond. Quand j’en revins, les deux étrangers étaient dans la chambre.

« Je constate, Messieurs, dit Sherlock Holmes, que vous avez aujourd’hui un souci extraordinaire de la mode. »

Le plus élégant des deux visiteurs lui demanda à quoi il reconnaissait cela ; l’autre se contenta de froncer les sourcils.

« Vous oubliez que vous portez une bague au quatrième doigt, » répondit Holmes d’un ton calme.

J’allais regagner le plafond ; la grosse brute s’interposa.

« Bon pour le public, Holmes, dit-il, ce genre de blague ; inutile de nous la faire. Vous, Watson, s’il vous prend encore fantaisie de vous envoler, je me charge de vous retenir à votre place. »

Ici, j’observai un curieux phénomène. Mon ami Holmes parut rentrer en lui-même. Il rapetissa soudain devant moi. Je levai au plafond des yeux d’envie, mais je n’osai quitter le sol.

« Trêve de préambule, reprit le gros homme ; venons-en à l’objet de notre visite. Je voudrais savoir pourquoi…

–  Permettez, dit Holmes avec un peu de son intrépidité habituelle : vous voudriez savoir pourquoi le public ne va pas à votre opéra ?

– En effet, dit son interlocuteur d’un air ironique. Vous avez dû voir ça à nos boutons de chemise. »

Plus gravement, il ajouta :

« Et comme il ne peut y avoir pour vous deux façons d’éclaircir le mystère, je viens vous prier d’assister à toute une représentation de la pièce. »

J’eus une minute d’angoisse. Et je frémis, songeant que si Holmes acceptait l’invitation, j’étais tenu de l’accompagner. Mais mon ami avait un cœur d’or.

« Jamais ! s’écria-t-il, farouche. Je suis prêt à faire pour vous tout ce que vous voudrez, sauf cela.

– Votre vie en dépend, dit le gros homme, d’une voix menaçante.

– Plutôt m’évaporer dans les airs ! riposta Holmes, en prenant fièrement un autre siège. Mais je puis fort bien vous dire, sans aller voir votre pièce, pourquoi le public n’y va pas.

– Eh bien ?

– Eh bien ! répondit Holmes imperturbable, c’est parce qu’il préfère s’en abstenir. »

Un silence de mort suivit cette révélation. Les deux hommes considéraient avec une sorte d’épouvante ébahie l’homme qui venait de déchiffrer si merveilleusement l’énigme. Alors, tirant leurs couteaux…

Mais Holmes s’effaçait, s’effaçait… Bientôt, il n’en resta plus qu’une spirale de fumée tournoyant lentement dans l’espace.

Les derniers mots des grands hommes méritent souvent qu’on les retienne. Voici quels furent les derniers mots de Sherlock Holmes :

« Fou ! fou que vous êtes ! Je vous ai pendant des années entretenu dans le luxe. Grâce à moi, vous avez pu vous offrir sans compter des courses en fiacre, ce qu’un auteur n’avait jamais pu faire avant vous. Désormais, vous n’irez plus qu’en omnibus ! »

La brute, effarée, s’écroula sur un siège. L’autre écrivain n’avait pas bougé d’un cheveu.
 

Pour A. Conan Doyle. Son ami :

J.-M. BARRIE. »

 
 

 

Cette parodie, la meilleure qu’ait inspirée Sherlock Holmes, atteste non seulement l’esprit de Barrie, mais la grâce de son courage, car il l’écrivit sous le coup de notre échec, à l’heure où la pensée nous en était cuisante. Il n’y a rien de plus lamentable, en effet, qu’un insuccès de théâtre, car on sait combien de gens qui avaient misé sur vous s’en trouvent atteints. Ce fut, je m’en flatte, le seul que je connus, et Barrie pareillement.
 
 

 

Pendant que je suis sur ce chapitre, je dois dire que pas une des représentations qu’on a faites de Holmes, pas un des portraits qu’on en a dessinés ne ressemble à ma conception première du personnage. Je le voyais « très grand, d’une taille dépassant six pieds, mais d’une minceur qui l’allongeait encore, » ai-je dit dans une Étude en rouge. Tel que je l’imaginais, il avait une figure en lame de couteau, un grand nez en bec de corbin et deux petits yeux très rapprochés. Cependant, l’artiste chargé de la personnification originale, ce pauvre Sidney Paget, mort si prématurément, avait un jeune frère du nom de Walter qui lui servait de modèle. La beauté de Walter se substitua à la laideur plus énergique de Sherlock, et ce fut peut-être tout aussi bien du point de vue de mes lectrices. Le théâtre n’a fait que se conformer au type créé par l’illustrateur.
 
 

 

Le cinéma n’était pas encore inventé au temps où paraissaient mes histoires. Quand, plus tard, une compagnie française m’offrit une petite somme pour le droit de les transporter à l’écran, je crus à avoir découvert un trésor et fus trop heureux d’accepter. Je dus ensuite les racheter à un prix dix fois supérieur, de sorte que cette affaire fut pour moi un désastre.. Elle avait été reprise par la Compagnie Stoll, avec Eille Norwood dans le rôle de Holmes ; et le mérite de la traduction justifie l’importance des frais qu’elle occasionna. Depuis, Norwood a joué le rôle sur une scène à la grande satisfaction du public de Londres. Il possède cette qualité rare qui n’a d’autre nom que le charme, et qui fait qu’on ne peut détourner ses yeux de l’acteur alors même qu’il ne fait pas un geste. L’expression méditative de ses yeux tient constamment le public en suspens ; dans l’art du déguisement, il n’a pas son pareil. Je n’adresserai aux films qu’un reproche : c’est d’introduire dans la vie de Holmes l’auto, le téléphone, tout un luxe d’acquisitions dont n’avait pu rêver un homme de l’époque victorienne.
 
 

 

Que de fois l’on m’a demandé si je connais la fin d’une histoire de Sherlock Holmes avant de me mettre à l’écrire ! Évidemment, je la connais : comment se diriger quand on ignore où l’on va ?

L’important, c’est, avant tout, d’avoir une idée maîtresse. En possession de cette idée, il reste à la masquer en attirant l’attention sur tout ce qui peut appeler une explication différente. Holmes, lui, ne se laisse pas égarer par des apparences ; il arrive plus ou moins dramatiquement à la vérité par une suite d’étapes qu’il peut retracer et justifier. Il manifeste ses moyens par l’usage de ce que les Sud-Américains nomment aujourd’hui des « Sherlockholmitos, » autrement dit par d’adroites petites déductions qui, souvent, n’ont aucun rapport avec l’affaire, mais qui préviennent favorablement le lecteur. Il obtient des effets analogues en faisant, à brûle-pourpoint, allusion à d’autres cas. Dieu sait combien de titres j’ai jetés en passant et combien de lecteurs m’ont sollicité de satisfaire leur curiosité relativement à Rigoletto et son abominable femme, ou Le Capitaine fatigué, ou la curieuse Aventure de la famille Patterson dans l’île d’Uffa. Une ou deux fois, comme dans la Seconde Tache, que je tiens pour l’un des contes les mieux réussis, je me suis servi d’un titre plusieurs années avant d’écrire le récit correspondant.

Certaines histoires ont le don de soulever des questions qui me reviennent périodiquement de tous les coins du monde. Dans L’École du Prieuré, Holmes fait une de ces remarques incidentes qui lui sont familières : il prétend qu’à regarder les traces d’une bicyclette sur le sol d’une lande marécageuse, on peut dire dans quel sens la bicyclette se déplaçait. J’eus à subir là-dessus tant de remontrances, allant de la pitié à la colère, que j’en appelai au témoignage de ma bicyclette. Il m’avait semblé que la façon dont les traces de la roue arrière se superposaient à celles de la roue avant quand, la machine ne va pas tout droit, devaient indiquer la direction suivie, Je constatai que j’avais tort et mes correspondants raison, car les traces des roues se superposaient de la même manière, quelque direction que suivît la bicyclette. La vérité, d’ailleurs, était tout bonnement que, sur le sol accidenté d’une lande, les roues laissent une empreinte plus profonde à la montée, plus superficielle à la descente, ce qui justifiait en définitive la remarque de Holmes.
 
 

 

Il m’est arrivé de courir des risques pour m’être avancé à l’étourdie en pays inconnu. Ainsi, le peu d’intérêt qu’ont toujours eu pour moi les courses de chevaux ne m’a pas empêché d’écrire Silver Blaze, où le mystère repose sur les lois de l’entraînement et de la course. L’histoire est parfaite, Holmes s’y montre dans tout son avantage, mais mon ignorance crie vers le ciel. Je lus dans un journal de sport une excellente et fort sévère critique de ma nouvelle. L’auteur sachant, lui, de quoi il parlait, montrait les peines qu’auraient encourues mes personnages s’ils avaient agi comme je les faisais agir : une moitié fût allée en prison, l’autre eût été à jamais bannie du turf. Mais, en aucun temps, je ne me suis beaucoup inquiété des détails, et il peut s’en trouver qui soient d’importance capitale.

« La voie ferrée n’est pas double à cet endroit, m’écrivait un jour, tout éploré, le directeur d’une publication.

– J’en pose une deuxième, » lui répondis-je.

Une grande exactitude est, je l’accorde, de rigueur en certains cas.
 
 

 

Je ne voudrais pas manquer de gratitude envers Holmes, qui a été pour moi un bon ami durant des années. Si j’ai failli par instants me lasser de lui, c’est que son caractère n’admet pas de nuances. Holmes n’est qu’une machine à calculer ; tout ce qui s’y ajoute ne sert qu’à affaiblir l’effet La diversité des histoires dépend uniquement de l’invention romanesque et de la façon dont on serre l’idée. À l’égard de Watson qui, dans l’espace de sept volumes, n’a pas un trait d’humour, pas une velléité de plaisanterie, je dirai que, pour créer un personnage vrai, il faut tout sacrifier à l’unité et ne pas commettre la faute que Goldsmith reproche à Johnson, de « faire parler les petits poissons comme des baleines. »

Je ne crois pas avoir jamais bien compris à quel point Holmes était, pour le lecteur naïf, une personne réelle et vivante, comme le jour où on me conta la plaisante histoire de ces écoliers français qui, visitant Londres en char à bancs, et priés de dire où ils voulaient qu’on les menât tout d’abord, exprimèrent le désir unanime de voir la maison de Holmes dans Baker Street. Bien d’autres gens m’ont, au surplus, manifesté la curiosité de savoir où elle était située. Je n’en déciderai pas, et pour cause.

Périodiquement reviennent dans les journaux, avec une régularité de comète, certaines histoires de Sherlock Holmes, apocryphes, je n’ai pas besoin de le dire.

L’une est celle de ce cocher de fiacre qui, à Paris, pendant qu’il me mène à mon hôtel, s’écrie tout à coup, en me regardant au fond des yeux :

« Docteur Doyle, je vois que vous êtes allé récemment à Constantinople. J’ai aussi quelque raison de croire que vous ayez passé à Budapest, et je gagerais que vous ayez dû, à un moment donné, vous trouver très près de Milan.

– Merveilleux ! lui dis-je. Cinq francs si vous me donnez le secret de votre découverte.

– Eh bien ! j’ai lu les étiquettes de vos bagages, » me répond l’astucieux collignon.

Il y a aussi la dame qui va consulter Sherlock.

« Je suis très intriguée, Monsieur : en une semaine, j’ai perdu une trompe d’auto, une brosse, une boîte contenant des balles de golf et un tire-botte.

– Rien de plus simple, Madame, répond Sherlock. Il est clair que votre voisin à une chèvre. »

La troisième est celle de la manière dont Sherlock, entrant au paradis, reconnaît tout de suite Adam par la vertu de ses facultés observatrices. Mais qu’on me dispense du détail, il est un peu trop anatomique.

Tout écrivain, j’imagine, reçoit beaucoup de lettres. Ce fut mon cas. Un grand nombre m’arrivaient de Russie. Je ne pouvais faire autrement que tenir pour lues celles qui étaient en russe ; quant à celles qui étaient en anglais, elles comptent parmi les plus curieuses de ma collection.

Une jeune dame commençait toutes ses épîtres par la formule : « Mon bon seigneur. ». Une autre, sous des dehors de simplicité, cachait une belle astuce. Elle m’écrivit de Varsovie pour me dire que, malade et alitée depuis deux ans, elle n’avait trouvé que dans mes récits, etc. Ému d’un si flatteur témoignage, je fis aussitôt un paquet de plusieurs de mes œuvres, préalablement dédicacées ; et je m’apprêtais à compléter la collection de mon invalide quand, par hasard, je rencontrai le jour même un de mes confrères à qui je narrai ce touchant incident. Il me répondit par un sourire narquois en tirant de sa poche une lettre où ma correspondante lui disait, en termes identiques, que, durant deux années de maladie, elle n’avait trouvé que dans ses récits, etc.

J’ignore combien de lettres semblables la dame avait écrites ; mais, pour peu qu’elle eût étendu sa correspondance à plusieurs pays, elle avait dû se constituer une intéressante bibliothèque.

Je parlais tantôt de cette jeune Russe qui, lorsqu’elle m’écrivait me décernait couramment le titre de « mon bon seigneur. » Dans un genre analogue, j’ai vu quelque chose de plus étrange encore en Angleterre. Peu de temps après que j’eusse été fait chevalier, je reçus d’un fournisseur une lettre d’affaire qui n’avait rien que de correct, sauf qu’elle était adressée à sir Sherlock Holmes. J’admets la plaisanterie autant que personne au monde, mais celle-là me parut fort déplacée, et j’y répondis de façon assez vive. Là-dessus, je vis se présenter à mon hôtel un employé de commerce qui, de l’air le plus contrit, m’exprima son chagrin de l’incident, tout en ne cessant pas de protester qu’il avait agi de bonne foi.

« Mais qu’entendez-vous par bonne foi ? lui demandai-je.

– Eh bien ! sir, mes camarades m’ont dit que vous aviez reçu un titre nobiliaire, que, dans ce cas-là, c’est l’usage de changer de nom et, qu’en conséquence, vous aviez pris celui de Sherlock Holmes. »

Inutile de dire que ma mauvaise humeur n’y résista pas : je ris d’aussi bon cœur que les camarades du pauvre garçon devaient le faire sous cape.
 
 

 

Parmi les problèmes que j’ai eu à résoudre, un très petit nombre offraient seuls quelque analogie avec ceux que j’ai imaginés pour illustrer les raisonnements de Holmes. J’en pourrais citer un dans lequel je copiai avec un plein succès la méthode de mon personnage. Voici le cas. Un individu avait disparu. On savait qu’il avait touché dans une banque la totalité de son crédit et qu’il portait sur lui cette somme, s’élevant à 40 livres. On craignait un assassinat ayant le vol pour mobile. Sa présence était signalée pour la dernière fois dans un grand hôtel de Londres. Arrivé le matin, il avait assisté, le soir, à une représentation de music-hall ; il était rentré à l’hôtel vers dix heures, il avait quitté son habit, qu’on retrouva dans une chambre à côté ; depuis, on n’avait plus eu de ses nouvelles. Personne ne l’avait vu sortir de l’hôtel ; mais un voyageur qui occupait l’appartement voisin déclara l’avoir entendu bouger durant la nuit. Une semaine était déjà passée quand on me consulta. La police n’avait découvert aucune trace de l’homme. Qu’était-il devenu ?

Je fus mis au courant des faits par la famille, qui habitait la campagne. J’essayai d’examiner l’affaire avec les yeux de Holmes. Et, par le même courrier, je répondis que le disparu était, évidemment, soit à Glasgow, soit à Édimbourg On sut plus tard, qu’en effet, il avait gagné cette dernière ville, mais que, dans le courant de la semaine, il en était reparti pour une autre région de l’Écosse.

Je devrais n’en pas dire davantage, car, comme l’a souvent montré le docteur Watson, une solution qu’on explique est un mystère qu’on gâte. Le lecteur n’a qu’à y réfléchir un instant : possédant toutes les données que je possédais, il verra combien le problème est facile. Pour ceux, toutefois, qui n’ont pas de dispositions à débrouiller les énigmes, voici, point par point, comment j’opérai. Mon seul avantage, c’était de connaître à fond la routine des hôtels de Londres laquelle, je suppose, ressemble passablement à celle de tous les autres hôtels.

Il importait, d’abord, de considérer les faits et de démêler le certain d’avec l’incertain. Tout, dans les faits, présentait un caractère de certitude, hormis la déclaration d’un voyageur qui prétendait avoir entendu, au cours de la nuit, bouger le disparu : comment, dans un grand hôtel, aurait-il pu distinguer ce bruit d’entre les autres ? Si donc, son allégation gênait mes conclusions, je n’avais qu’à l’écarter.

Ce qui était clair, c’était que le disparu avait voulu disparaître ; sans cela, pourquoi eût-il retiré tout ce qu’il avait d’argent disponible en banque ? Il était sorti de l’hôtel pendant la nuit Mais il y a un portier dans les hôtels, et, la porte une fois fermée, on ne sort pas sans qu’il s’en aperçoive. La porte se ferme après le retour des théâtres, c’est-à-dire vers minuit. Donc, notre homme n’avait pas attendu minuit pour sortir.

En revenant du music-hall, à dix heures, il avait changé de vêtement et s’en était allé avec sa valise. Personne n’avait remarqué sa sortie. D’où j’inférai qu’il avait dû sortir à l’heure où le hall est plein de gens rentrant du théâtre, c’est-à-dire entre onze heures et onze heures trente.

Plus tard, même si la porte eût été ouverte, on n’eût pas manqué de le voir passer avec son sac.

Nous voilà déjà suffisamment avancés en terrain ferme. Reste maintenant à savoir pourquoi un homme désirant se cacher s’en était allé à pareille heure. S’il avait eu l’intention de se cacher, à Londres, rien ne lui eût commandé de venir d’abord dans un hôtel. Donc, évidemment, il avait un train à prendre.

Mais un voyageur qu’un train dépose la nuit dans une petite gare de province, risque fort de ne point passer inaperçu ; il peut compter qu’une fois sa disparition rendue publique et son signalement donné, il y aura toujours un employé du train ou un homme d’équipe pour se souvenir de lui. Il faut donc qu’il ait pour destination quelque grande ville où l’on arrive en plein jour, où tous les voyageurs descendent, et où il se perdra dans 1a foule.

Consultons l’horaire des chemins de fer : quand nous aurons constaté que tous les grands express d’Édimbourg et de Glasgow partent vers minuit, nous serons au bout de nos recherches. Qu’avant son départ notre voyageur eût abandonné son habit, c’était la preuve qu’il pensait adopter un genre de vie où les conventions mondaines n’auraient plus de place. Et l’événement justifia cette déduction.

Mais il arrive que ces méthodes semi-scientifiques soient trop laborieuses et ne vaillent pas, pour la rapidité des résultats, l’expérience du professionnel agissant à vue de nez. Loin de moi la pensée de me jeter des fleurs ou d’en couvrir M. Holmes. Je reconnais qu’un jour l’auberge de mon village, située à deux pas de chez moi, ayant reçu la visite d’un cambrioleur, le constable local, sans l’aide d’aucune théorie, avait déjà mis la main sur le coupable quand je venais tout juste de découvrir que cet homme était gaucher et portait des souliers à clous !

Les circonstances insolites ou dramatiques qui, dans la fiction, motivent d’ordinaire le recours à Holmes, ne laissent pas de l’aider puissamment à bâtir ses déductions. Dans la réalité, il se peut que telle affaire se présente où ce qu’il y a d’effrayant échappe, pour ainsi dire, à toute prise. On m’a conté le fait suivant, arrivé en Amérique, et qui aura certainement constitué un terrible problème. Un gentleman, ayant toujours mené une vie sans reproche, sortait, un dimanche après-midi, pour faire un tour avec sa famille, quand il s’avisa tout à coup qu’il oubliait sa canne. Il rentra dans sa maison, dont la port était encore ouverte, pendant que les siens l’attendaient au dehors. Non seulement, on ne l’a jamais revu, mais jamais on n’a eu la moindre idée de ce qu’il avait pu devenir. C’est une des « histoires vraies » les plus étranges que je connaisse.
 
 

 

M. Sherlock Holmes a toujours attiré les mauvais plaisants. Que de cas fantaisistes, et plus ou moins ingénieux, l’on m’a invité à résoudre ! Combien j’en ai reçu, de cartes marquées de signes ! et d’avertissements mystérieux ! et de messages chiffrés ! et de communications bizarres ! On a peine à concevoir le mal que se donnent certaines gens pour le seul plaisir d’une mystification. Un jour, comme j’entrais dans mon hall pour prendre part à un match de billard entre amateurs, on me remit un petit paquet qui avait été apporté pour moi. Je l’ouvris, et j’y trouvai un de ces morceaux de craie verte dont les joueurs de billard ont coutume de faire usage. Amusé par l’incident, je mis la craie dans la poche de mon gilet, et je m’en servis durant la partie. Je continuai de m’en servir dans la suite. Quelques jours plus tard, comme j’en frottais le procédé, elle craqua ; je m’aperçus que le morceau était creux, et j’en retirai un bout de papier où l’on avait écrit ces mots : « D’Arsène Lupin à Sherlock Holmes. » Que penser du cerveau d’un homme qui se donne tant de peine pour un tel résultat ?

Un des mystères proposés à Holmes était de l’ordre psychique, et par conséquent sortait de son domaine. Il s’agissait de faits très curieux, plus ou moins vrais, ce que j’ignore, mais gravement affirmés par une dame qui signait de son nom et donnait son adresse. Cette personne, que je nommerai Mrs. Seagrave, avait reçu en cadeau une bague d’or mat, achetée d’occasion, et qui figurait un serpent. Elle la retirait toutes les nuits. Cependant, une nuit, elle dormit avec sa bague ; et elle eut un rêve affreux, dans lequel elle se voyait luttant contre une bête furieuse qui lui serrait le bras entre ses dents. Au matin, quand elle s’éveilla, la douleur persistait encore, et, sur le bras, apparaissaient les empreintes de deux mâchoires. Ces empreintes n’entamaient pas la peau, elles offraient l’aspect de meurtrissures bleuâtres ; à la mâchoire inférieure manquait une dent.

« Je ne sais, disait ma correspondante, ce qui me fit concevoir la possibilité de quelque rapport entre la bague et le phénomène ; toujours est-il que je pris ce bijou en aversion et que je le laissai de côté pendant plusieurs mois. »

Pour abréger, la dame l’ayant remis à son doigt un jour qu’elle allait faire une visite, l’incident se renouvela ; et elle en prévint à tout jamais le retour en la jetant dans le fourneau de sa cuisine.

Ce récit, que je crois sincère, n’a peut-être rien de surnaturel qu’en apparence. Il est notoire que sur certains sujets une forte impression mentale produit un effet physique. Ainsi, un cauchemar dans lequel on se sent mordu peut parfaitement laisser la marque d’une morsure. Les annales médicales sont là qui attestent ces sortes de faits. Quand l’incident se produit une deuxième fois, c’est, bien entendu, par une suggestion, inconsciente résultant de la première. Quoi qu’il en soit, psychique et matériel, voilà un très intéressant petit problème.
 
 

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(Arthur Conan Doyle, traduit de l’anglais par Louis Labat, in Ric et Rac, grand hebdomadaire pour tous, quatrième année, n° 160, samedi 2 avril 1932)