On connaît, dans le cours du temps, trois Sir Arthur Conan Doyle : celui qui fut médecin, l’auteur de Sherlock Holmes, et l’apôtre spiritualiste. Mais il en est un autre encore, et de qui il a été peu parlé : c’est le Sir Arthur Conan Doyle at home, – en pantoufles, dirions-nous, – celui qui se dérobe aux honneurs, aux meetings, aux banquets, aux conférences, au tumulte et aux travaux de la ville, lorsque, retiré dans sa résidence d’été, il réclame à sa gloire le délassant privilège de le laisser vivre au milieu de sa famille, dans le cadre de riants jardins, en marge d’une belle forêt. C’est là que, jouissant enfin d’une existence paisible, il s’offre parfois le trop court bonheur d’aller méditer l’antique adage : Magna servita est magna fortuna.
 

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Le nom de cette « retraite » est Bignell Wood, près de Lyndhurst, Hampshire, et c’est là qu’un matin de septembre, nous sommes allés, non point surprendre, mais, accourant à leur flatteuse invitation, visiter Sir Arthur, lady Conan Doyle et leurs enfants. Notre voyage avait un double objet : d’abord, vérifier comme l’illustre écrivain pratiquait l’art – si difficile aux hommes réputés dans le monde – de n’être plus, temporairement, une « statue sur la place publique, » ainsi que disait Montaigne, et, ensuite, tirer de notre hôte un bon nombre de précisions sur le long voyage qu’il est au moment d’entreprendre, à l’imitation de ceux qu’il fit, naguère encore, au Canada, aux États-Unis, et ailleurs, pour propager, devant des foules, ce Credo spiritualiste auquel il s’est si ardemment rallié, avec toutes les forces de son esprit et de son cœur.

Sur ce point, Sir Conan Doyle voulut être bref. Il nous dit seulement qu’en faisant route, cette fois, vers le Sud-Africain, il ajoutait un chaînon logique à cette « œuvre de missionnaire » qu’il s’était volontairement et allègrement imposée depuis douze ans. Tout fatigué qu’il était par sa constante présence au créneau d’où il combattait le matérialisme par la parole et par l’écrit, il avait pensé à faire d’une pierre deux coups, – en anglais : Kill two birds with one stone, tuer deux oiseaux avec le même caillou, – en traversant des mers et des mers, où l’air pur et le repos à bord lui vaudraient grand profit, et en s’en allant, dans un pays de langue anglaise, « délivrer un message, » conduire une féconde campagne au profit de la cause spirituelle qui est devenue l’objet essentiel de sa vie. Au retour, il s’arrêterait – c’est son projet positif et, dès maintenant, organisé – dans les grandes capitales européennes et y ajouterait à son labeur de propagandiste. Partout, le thème qu’il traiterait serait la survivance de l’âme à la mort, et l’immortalité de la créature. Sitôt ces enseignements jetés, « certes point dans le vent, mais dans les consciences, » nous dit-il, son intention était, sans jamais s’éloigner de la bataille, d’y moins lutter de ses propres armes, d’assister de loin aux combats de plus jeunes capitaines, et d’achever ses jours en ne se consacrant plus qu’à son œuvre littéraire.

Nous ne pûmes nous retenir, à l’entendre ainsi construire si vaillamment son avenir, de lui déclarer que nous reconnaissions en lui l’âme d’un saint homme, le cerveau d’un détective, le courage d’un lion. Et il répondit, en souriant :

« Ajoutez : la peau d’un hippopotame ! »

Nous nous attirions cette joyeuse et confiante réplique, le premier matin de notre arrivée, dans le cadre des beaux jardins qui parfument de leurs senteurs infiniment variées le rustique cottage de Bignell Wood. Cette demeure a une curieuse histoire qu’il n’est peut-être pas inutile de rapporter. Il y a encore deux ans, elle n’était qu’une modeste habitation, solitaire et coiffée de chaume, sur la lisière de la New Forest, dont les arbres plusieurs fois centenaires s’avançaient jusqu’à frôler de leurs branches son mur lézardé. Maintenant, Bignell Wood est ce que l’on se plaît à appeler, outre-Manche, une picturesque country residence, agrandie par des bâtiments nouveaux dont l’architecture a été scrupuleusement tenue dans le style primitif de l’ancien. Comment ce « coin » fut-il découvert par ses possesseurs actuels ?

« Toute ma vie, nous apprend lady Conan Doyle, j’avais rêvé d’une certaine sorte de home campagnard. Dans mon songe, il se distinguait par trois accessoires typiques : le voisinage d’une forêt, celui d’une rivière et un toit de paille. Une combinaison malaisée à réaliser. Mais un jour, guidée par une inspiration, je me sentis dirigée vers cette contrée. Je savais y trouver ce que je cherchais. Comme à coup sûr, je m’en fus du côté d’une forêt massée au loin. La rivière était là, à l’orée du bois, peuplée de truites couleur d’arc-en-ciel. Et la maison, chapeautée de chaume, se dressait devant moi, telle que dans mon rêve. Sir Arthur a acheté ce petit paradis pour me le donner. Nous l’avons entouré de pelouses et de fleurs. Tout a été dessiné et planté par moi. Voici le potager, le poulailler, le golf et le tennis, le garage. Désormais, que désirer de mieux ? »
 
 

 

Chez Sir Conan Doyle, il serait bien inouï que l’on ne parlât point de « phénomènes extraordinaires. » Au débotté, nous commentons donc l’aventure survenue à des automobilistes, l’autre nuit, sur la route de Stratford-on-Avon, rien moins que la rencontre d’un fantôme, une femme sous un voile gris, et qui faisait tinter une cloche. Malcolm, le plus jeune fils de Sir Arthur, trouve tout de suite la solution du mystérieux problème :

« Ce devait être une lépreuse. »

Façon de rire, car on aurait bien tort de croire que, chez le grand spiritualiste britannique, on prête aveuglement crédit à toutes les folles rumeurs, en matière d’apparitions. La preuve en est que le jeune homme renforce aussitôt, et très sévèrement, sa sage opinion :

« Ces automobilistes devaient être ivres. »

Mais voilà qu’en longeant la rivière, nous abordons un sujet plus troublant : celui des fées. Existe-t-il des fées, des farfadets, des elfes, des gnomes ? Dans le pays même, un certain Tom Charman affirme en avoir vu beaucoup dansant sur l’herbe, avoir dialogué avec tout ce petit monde d’élémentaux depuis des années, et même en avoir bien souvent photographié. Nous allons le saluer, par les sentiers, jusque dans ce « village d’Utopie » que, grand idéaliste, il a fondé à Godshill, Fordingbridge, en y groupant une communauté de fermiers, de tisserands et de potiers. Précisément, il est si entouré d’amis, ce jour-là, qu’il ne peut nous recevoir longtemps, mais il promet de venir, avant peu, à Bignell Wood, pour prendre des clichés de fées ballerines, dans les prés du voisinage. Hélas ! nous serons repartis et nous ne verrons point cela !

Sir Arthur croit fermement que l’expérience est possible. Son charmant livre : The Coming of the Fairies (L’Avènement des Fées), est tout récent. Il les y traite comme des amies et des voisines. Dans ses jardins, il en a partout dressé les images, en céramique hollandaise : le lutin du foyer, comique, hotte sur le dos, bâton à la main, pipe aux dents ; tel autre qui, moustachu de blanc, sourit entre les ramilles de la haie ; un troisième qui, sur la rive, guette la truite au passage. Sir Conan Doyle ne désespère pas de photographier les fées, lui aussi. Il nous a montré la clairière où, avec son kodak, et une fillette de huit ans qui voit les élémentaux, il se poste, chasseur patient, en attendant les « petits Esprits » qu’attirera, un soir, la chanson de la boîte à musique. Déjà, il a obtenu sur la plaque une brumeuse figure humaine. « Je ferai mieux, » assure-t-il. Cette déclaration et d’autres relatives à une étrangeté si étonnante ont provoqué, en Angleterre, bien des ironies. Mais le maître de Bignell Wood laisse rire, et croit. Il n’est pas dupe de lui-même, ni de personne. L’autre jour, un journaliste américain est venu le voir, a photographié des fées dans la clairière, avec une facilité inouïe. Mais Sir Arthur – ce matin-là, il était Sherlock – a démasqué la supercherie. La plaque était truquée !
 
 

 

L’harmonie familiale, chez lui, est assurément le plus beau spectacle. Lady Doyle est pour lui la compagne de toutes les heures, de tous les voyages, la collaboratrice de tous les gestes, l’ « ange gardien. » Elle partage son idéal, court avec lui à la bataille. Elle ira avec lui en Afrique du Sud. Les fils, Denis, Malcolm, – dix-huit ans et dix-neuf ans et demi, – sont de la tournée… Denis, qui sera peut-être médecin, à moins qu’il ne devienne amiral ; Malcolm, le philosophe sportsman, le « chauffeur » pour qui rouler à cent kilomètres à l’heure est un jeu innocent. Et n’oublions pas leur sœur, Billy, qu’on est tenté d’appeler « le troisième garçon, » à cause de son caractère et de ses goûts délurés. Le père, c’est « Pop, » rien autre que le frère de ses enfants.

Parfois, Sir Conan Doyle est le médecin malgré lui. Le second jour, nous nous promenions, en dialoguant de Platon. Dans le crépuscule, un cri. Sur la route, un auto et une motocyclette se heurtent. Mon hôte s’élance. Une dame, dans le fossé, geint. Clavicule rompue. En un tour de main, voilà un solide pansement improvisé. Je dis à la blessée :

« Vous avez été soignée par Sir Conan Doyle. »

Elle ne pleure plus. Elle est heureuse de son accident. Elle bénit le ciel, pour sa chance, pendant que Malcolm arrive avec l’auto qui conduira la victime à l’hôpital de Southampton.

« Un si célèbre chirurgien ! » répète-t-elle, en se laissant porter sur les coussins.

En dînant, nous demandons à l’écrivain :

« Quelle est l’œuvre en cours ?

– Une distraction. Je réduis à mille pages mes six volumes de Campagnes Britanniques en Europe, 1914-1918. »

Évidemment, c’est une distraction, un rien.

Vers la fin de la soirée, lady Doyle ouvre une porte, tourne un commutateur. La lumière jaillit au plafond, éclaire un salon où tout est pourpre, le papier du mur, les rideaux, l’enveloppe des ampoules. C’est la « chambre psychique, » celle où Sir Arthur et sa famille étudient le grand mystère des médiumnités, qui fait actuellement couler tant d’encre dans le monde. Une sorte de temple dans la demeure, où le maître, en compagnie des êtres qu’il chérit le plus, fervents croyants à la vie des morts, dialogue avec l’Invisible et l’Éternel. Des prodiges dont furent témoins ces quatre murs, nous n’avons pas loisir de parler ici, mais notre grand ami nous dit, d’un ton grave et qui émeut :

« N’en doutez pas. Ils éclairent bien des philosophies. »

… Déjà, les phares de notre voiture luisent sur la route… Déjà, notre moteur, affolé, trouble le sommeil des campagnes, mais il nous semble qu’une voix penchée sur nous répète, au rythme de notre élan :

« Lutter pour la vérité… convaincre, ici, là-bas, partout… Quel plus noble emploi pour l’activité d’un homme ! »

Ainsi avait dit Sir Conan Doyle, sur le seuil, tout à l’heure, en nous donnant l’accolade.
 
 

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(John Lewis & Pascal Forthuny, in Les Annales politiques et littéraires, n° 2322, 15 novembre 1928)

 
 
 

 

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(in L’Écho d’Alger, dix-huitième année, n° 7252, vendredi 16 août 1929. L’information a été reprise le même jour dans Le Petit Parisien, cinquante-quatrième année, n° 19162, puis dans L’Homme libre, dix-septième année, n° 4773, samedi-dimanche 17-18 août 1929)