Nous disions dernièrement que la superstition a encore de fortes racines dans certaines campagnes de France ; mais c’est bien autre chose encore aux Antilles. Qu’on en juge par le récit suivant, qu’on nous adresse de Mosquito-Bay :

Un vieux nègre du nom de Kodjho, faisant partie de la tribu des Mosquitos, avait – depuis deux voyages, l’un dans le Guatemala oriental et l’autre dans le Honduras, – tellement pris d’ascendant sur ses concitoyens qu’il était devenu le chef accepté de la petite peuplade ; son gouvernement occulte contrebalançait souvent l’influence du protectorat anglais.

Kodjho n’avait pas d’âge appréciable ; les habitants les plus anciens de la baie se rappelaient l’avoir connu vieux. Petit, trapu, les jambes torses, le buste démesuré, il avait un cou extraordinairement puissant qui supportait une tête ravagée par la petite vérole, avec des empreintes blanchâtres sur sa peau noire. Ses cheveux crépus avaient passé du noir au gris, et du gris au jaune paille.

Kodjho tenait des lits de justice la nuit ; pour cela, il convoquait tous ses sujets dans une petite anse, nommée Kri-Kri. Là, tout le monde s’asseyait en rond sur le sable, tandis que le nègre-dictateur, à cheval sur la première branche d’un mapou colossal, trônait à six pieds au-dessus de l’assistance, jugeant, condamnant et faisant exécuter immédiatement ses jugements, qui concluaient tous à la peine capitale par pendaison.

Kodjho abusait horriblement de sa soi-disant puissance magique, et les Mosquitos, terrifiés, n’espéraient guère être un jour débarrassés de lui ; il avait, en effet, habilement répandu dans le pays le bruit qu’il ne mourrait que lorsqu’on verrait la lune noire.

La lune, depuis lors, avait toujours conservé sa teinte blafarde ; ses rayons tremblotaient toujours sur les sables argentés de la baie ; Kodjho vivait toujours.

Il y a un mois environ, le terrible nègre convoqua ses sujets comme de coutume ; dès le matin, des coureurs à cheval avaient annoncé que le Kri-Kri verrait le soir même des exécutions.

Il s’agissait en effet de juger sept jeunes filles convaincues d’avoir écouté les propos séducteurs d’Anglais récemment débarqués. Elles avaient été dénoncées par des mégères – matrones préposées à la garde des négresses, afin d’éviter le croisement de la race pure des Mosquitos. Toutes les sept furent conduites, enchaînées de lianes, devant le sinistre mapou.

Kodjho était à cheval sur sa branche ; il fit avancer les coupables, complètement dépouillées de vêtements, et prononça la sentence.

La lune, glissant derrière un nuage, darda ses rayons sur une scène horrible ; sept lianes furent attachées aux branches du mapou, et les sept jeunes filles furent pendues pendant que Kodjho, sur sa branche, donnait le signal des chants de mort.

Mais, à ce moment, une chose inattendue se produisit. La lune était toujours là, isolée des nuages dans un ciel constellé d’étoiles. Tout à coup, une ligne noire se profila sur le bord de l’astre, rongeant la planète, qui passa de la pleine lune au dernier quartier, et finit par rester noire.

La mer, d’un noir de jais, ne fut plus éclairée que par la phosphorescence des vagues ; la pâle lumière des étoiles des tropiques éclaira vaguement les cadavres noirs des sept jeunes filles pendues, et Kodjho, terrifié.

Après quelques minutes d’anéantissement causé par la surprise, tous les Mosquitos hurlèrent à la fois :

« La lune noire ! la lune noire ! »

Et d’autres voix reprirent :

« Il faut que Kodjho meure !… Kodjho va mourir ! »

Lui, crispé sur sa branche, les muscles au cou tendus, il restait muet, inerte, stupéfié…

Les parents des victimes firent alors irruption au pied de l’arbre et, en un instant, Kodjho fut par terre ; sa majesté avait disparu avec le dernier rayon de lune.

On l’écorcha vif et, pour venger les victimes, on le pendit à la branche du haut de laquelle il avait prononcé ses impitoyables jugements.

Alors, la lune reprit peu à peu sa forme et son disque redevint brillant. Le corps de Kodjho, ruisselant d’un sang noir, se balançait sous le mapou, lançant des fusées de sang qui se coagulaient sur le sable diamanté du Kri-Kri.

Soudain, ce cri partit de toutes les lèvres :

« Il vit encore !… »

En effet, au moment du supplice, Kodjho avait raidi les muscles de sou cou puissant, et la liane avait obéi à la contraction violente et respecté la gorge ; dès qu’il eut repris un peu de force, on le vit tout à coup se relever à la force des bras et attraper la branche de ses mains dépouillées et sanglantes ; d’un coup de dent, il trancha la liane et se mit à grimper au plus haut de l’arbre. Il fut bientôt sur la cime. Là, se sentant mourir, il se cramponna à la dernière branche pour se lancer dans l’espace ; mais la force lui manqua, et, tombant dans les rameaux sombres, il expira.

Depuis, son cadavre est là. Personne n’ose plus aller au Kri-Kri. Les Mosquitos épouvantés fuient le mapou de Kodjho, et la nuit, dans les huttes, on se prosterne la face contre terre et criant trois fois : « Kodjho Elloé ! » Ce qui veut dire, dans le dialecte de la tribu : « Kodjho, sois avec nous ! »

Les Mosquitos sont persuadés que le vieux nègre était un prophète.

Les journaux américains, quelques jours après l’événement que nous venons de raconter, parlaient d’une éclipse totale de lune visible à Mosquito-Bay.
 
 

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(Gaston Vassy, « Histoires excentriques, » in Le Figaro, dix-neuvième année, troisième série, n° 236, vendredi 23 août 1872 ; gravure attribuée à François Desprez, Les Songes drolatiques de Pantagruel, 1565)