À Mme la marquise de Pommereul.

 
 

Mes yeux s’ouvrirent d’un spasme, regardèrent le noir : la chambre était drapée de ténèbres.

Les nuances de l’ombre modelaient indécisément l’apparence des choses, allégeaient ou massaient l’obscurité. C’était une tapisserie de nuit, des camaïeux de suie, un air tissé de crêpes ; mes regards fiévreux luttèrent pour disperser l’opaque.

Et je me souvins de mon réveil brusque, du souffle froid passé sur mon front, au-dessus des sourcils, à cette place où l’on voit quand les paupières sont closes.

Pourtant, juste à ce moment, mes songes flottaient dans la douceur des souvenirs ; je les rassemblai épars, je les invoquai : c’était Montoire, le parc d’Hélène, une ovale avenue aux lointains mauves, des chuchotements légers de branches sur nos têtes. Appuyée à mon bras, la chère faisait bruire du pied la sécheresse voltigeante des feuilles déjà mortes. Des rampes de marbre descendaient vers les étangs, immobiles, aux cygnes lents. Nous étions seuls ; le jour fané d’automne nous enveloppait de lumière grise, de délicieuse mélancolie…

Et je revois encore la douceur tournée de son visage vers moi, ses yeux de brume qui me sourient, les velours violets de ses yeux.
 

*

 

La chambre était drapée de ténèbres.

Mes pupilles d’insomnie dardèrent l’ombre, la firent frémir d’un désir de lumière. Un à un, les meubles s’évoquaient à leur place connue : à droite, le grand portrait du bailli sous son manteau à la croix rouge de Malte ; dans l’angle, le pastel de la chanoinesse, la chanoinesse de douze ans, souriante dans son cadre d’un sourire qui s’évapore. Au coin de la cheminée, le secrétaire-écran incrusté de citronnier jaune ; en face de la fenêtre, la glace penchée qui chaque matin accueille la clarté filtrée des vitres, la renvoie à mes paupières. Mais l’inquiétude du réveil brusque se continuait et je compris que j’attendais quelque chose qui allait venir.

La pendule dévida son bruit de rouet précédant la sonnerie : la goutte sonore tomba dans le silence, s’y mut en vires ondées.

« Onze heures et demie, » pensai-je.

Un pinceau mince de lumière se glissait par le trou du volet, traversait l’obscur comme une lance droite ; il se posait sur la glace, s’y appuyait en rond clair. Je ne m’étonnais pas, je savais qu’il était dehors pleine lune. Pourtant, peu à peu, la rond s’élargit, l’image entière de l’astre s’y reflétait. Comment ce trou dans le bois, à peine gros comme mon doigt, pouvait-il laisser passer toute la lune ?

Elle m’apparaissait, la pâle Séléné, avec sa face de trous et de méplats, cette tête ronde un peu bouffonne qui roule effarée dans nos cieux ; elle éclairait toute ma chambre dont les ténèbres s’opalisèrent. Puis le masque s’effaça, le nez camard, les yeux caves disparurent ; le disque rayonna une lumière pure et blanche, dont la caresse soudain amollit mon âme et me fit baisser les paupières comme si je voulais, par ce mouvement, faire descendre au fond de mon cœur la fraîcheur laiteuse de cette clarté.

Quand je relevai les yeux, mes lèvres tremblantes laissèrent échapper un nom :

« Hélène ! »

Au centre du rond d’argent, les traits d’Hélène se peignaient en dessin rapide, émergeaient en lignes jetées qui se groupèrent. D’abord l’arc fin des sourcils continué par l’arête du nez, les deux virgules opposées de la bouche. Puis l’ombre des cheveux flotta, châtaine, enveloppa l’ovale fluet du visage, les joues rosirent, le front s’offrit et, soudain, tout le visage s’anima parce que les yeux venaient de naître.

Le buste dressé sur les poings, je regardais, je regardais…

Les yeux vivaient, parlaient, tournés vers moi, d’une tristesse infinie, d’un désespoir muet si profond et si déchirant que, malgré moi, je leur répondis par ce cri :

« Hélène, je suis là ; je viens. »

Alors, toutes les lignes de la figure nées dans le cercle brillant de lune se décomposèrent et se tordirent, les paupières battirent et se convulsèrent, la bouche râla.

… Une détonation pareille à celle d’un coup de fusil retentit ; la glace éclata, fendue en mille rayures, avec un bruit cristallin et froissé de verre qui se fêle.

Et les draperies de ténèbres retombèrent.
 

*

 

Habillé en en instant, je courais déjà dans la campagne déserte ; le grand silence lunaire emplissait les pays muets ; seul, au loin, devant moi, la voix d’un chien hurlait une lamentation longue qui montait et descendait ; je courais vers Montoire.

Le mur franchi à l’endroit connu, je sautai dans le parc et les ombres d’arbres m’enveloppèrent. En face de moi, le château en masse noire luisait par toutes ses fenêtres. Au mouvement des lumières, aux alternances de vitres flamboyantes ou sombres, on sentait la vie fiévreuse derrière la façade immobile et nocturne. Les lanternes d’un coupé filèrent dans une allée, vers la ville…

« Il est arrivé quelque chose à Hélène ! On envoie chercher un médecin. »

Et je demeurai dans l’ombre, à deux pas de cette femme dont l’amour était ma vie, qui se mourait peut-être en m’appelant ; je n’avais qu’un pas à faire pour la voir une dernière fois… je ne fis pas ce pas.

Car comment expliquer mon entrée dans le parc, comment excuser mon arrivée en pleine nuit ? Non, je ne le pouvais pas. Et pourtant je la sentais crier vers moi, je l’entendais avec l’âme m’appeler, m’ordonner de venir. Si je n’obéissais pas, elle m’en voudrait après, elle viendrait me reprocher l’abandon ; cela, j’en étais sûr – je la connaissais si bien – et j’aurais peur de son fantôme, moi, Pierre, j’aurais peur du fantôme d’Hélène !

Ah ! si j’avais été un autre, que m’aurait importé le mari, la mère, les commentaires des domestiques ; un autre serait entré, aurait consolé son agonie… Moi, je ne le pouvais pas, j’ai été trop bien élevé, je ne sais pas faire de ces choses-là. Ah ! comme il y a des moments où on regrette de ne pas être un voyou !

Et quand les branches bruissaient au-dessus de ma tête, je tressaillais… peut-être que l’âme d’Hélène voltigeait déjà près de moi.
 

*

 

Au matin, Julie a passé pas loin, Julie, la femme de chambre, qui a été la confidente ; j’ai osé l’appeler ; elle est accourue sous le taillis, toute pâle, toute pleurante.

« Comment, Monsieur de Meung, vous êtes là ! Vous savez donc ?

– Non, Julie, je ne sais rien ! – Si, Madame est morte !

– Oh ! Monsieur le baron, quelle horrible nuit ! »

Je répétais :

« Morte, morte !

– Hier soir, Madame n’était pas très
 bien ; son malaise a augmenté de minute 
en minute ; tout d’un coup, elle m’a dit 
d’ouvrir la fenêtre. C’était pleine lune,
 vous le savez ; elle a regardé en l’air d’une
 manière que je n’oublierai jamais. Et puis 
elle est tombée raide, sans dire un mot. 
Le docteur vient de venir ; il dit que c’est
 une rupture d’anévrisme. »
 

*

 

Maintenant, je suis rentré chez moi et j’attends que l’on me fasse officiellement annoncer, comme cela se doit entre voisins, la mort de celle que j’ai tant aimée.

La glace s’étoile en rayures profondes, avec un trou mat grésillé au milieu comme si un biscaïen l’avait frappée. Et je pense à l’énergie de cette âme d’Hélène qui, dans l’instant suprême, sut jeter son image au reflet de la lune pour m’appeler et pour m’avertir ; je me souviens de ses croyances étranges, des rites mystérieux dont je surpris un jour le secret, de tout le mystère qui épouvanta parfois ma banalité « d’homme comme il faut… »

Et je me dis que, désormais, j’aurai peur la nuit… Oh ! comme j’aurai peur d’elle !
 
 

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(François de Nion, in L’Écho de Paris, journal littéraire et politique du matin, quatorzième année, n° 4872, lundi 27 septembre 1897 ; Hilda Hechle, « A Moonlight Phantasy, » c. 1931)