LA NUIT DU NOUVEL AN D’UN MALHEUREUX

 

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Un vieil homme était assis devant sa fenêtre à minuit ; le nouvel an commençait. D’un œil où se peignaient l’inquiétude et le désespoir, il contempla longtemps le ciel immuable, paré d’un éclat immortel, et aussi la terre, blanche, pure et tranquille ; et personne n’était autant que lui privé de joie et de sommeil, car son tombeau était là… non plus caché sous la verdure du jeune âge, mais nu et tout environné des neiges de la vieillesse. Il ne lui restait, au vieillard, de toute sa vie, riche et joyeuse, que des erreurs, des péchés et des maladies, un corps usé, une âme gâtée, et un vieux cœur empoisonné de repentirs.

Voici que les heureux jours de sa jeunesse repassèrent devant lui comme des fantômes, et lui rappelèrent l’éclatante matinée où son père l’avait conduit à l’embranchement de deux sentiers : à droite, le sentier glorieux de la vertu, large, clair, entouré de riantes contrées où voltigeaient des nuées d’anges ; à gauche, le chemin rapide du vice, et, au bout, une gueule béante qui dégouttait de poisons, qui fourmillait de serpents, demi-voilée d’une vapeur étouffante et noire.

Hélas ! maintenant, les reptiles se pendaient à son cou, le poison tombait goutte à goutte sur sa langue, et il voyait enfin où il en était venu.

Dans le transport d’une impérissable douleur, il s’écria ainsi vers le ciel : « Rends-moi ma jeunesse !… ô mon père, reconduis-moi à l’embranchement des deux sentiers, afin que je choisisse encore ! »

Mais son père était loin, et sa jeunesse aussi. Il vit des follets danser sur la surface d’un marais, puis aller s’éteindre dans un cimetière, et il dit : « Ce sont mes jours de folie ! » Il vit encore une étoile se détacher du ciel, tracer un sillon de feu, et s’évanouir dans la terre : « C’est moi ! » s’écria son cœur, qui saignait… Et le serpent du repentir se mit à le ronger plus profondément, et enfonça sa tête dans la plaie.

Son imagination délirante lui montre alors des somnambules voltigeant sur les toits, un moulin à vent qui veut l’écraser avec ses grands bras menaçants, et, dans le fond d’un cercueil, un spectre solitaire qui se revêt insensiblement de tous ses traits… Ô terreur ! mais voici que tout à coup le son des cloches qui célèbrent la nouvelle année parvient à ses oreilles comme l’écho d’un céleste cantique. Une douce émotion redescend en lui… ses yeux se reportent vers l’horizon et vers la surface paisible de la terre… Il songe aux amis de son enfance, qui, meilleurs et plus heureux, sont devenus de bons pères de famille, de grands modèles parmi les hommes, et il dit amèrement : « Oh ! si j’avais voulu, je pourrais comme vous passer dans les bras du sommeil cette première nuit de l’année ! je pourrais vivre heureux, mes bons parents, si j’avais accompli toujours vos vœux de nouvel an et suivi vos sages conseils ! »

Dans ces souvenirs d’agitation et de fièvre qui le reportaient à des temps plus fortunés, il croit voir soudain le fantôme qui portait ses traits se lever de sa couche glacée… et bientôt, singulier effet du pouvoir des génies de l’avenir, dans cette nuit de nouvelle année, le spectre s’avançait à lui sous ses traits de jeune homme.

C’en est trop pour l’infortuné !… il cache son visage dans ses mains, des torrents de larmes en ruissellent ; quelques faibles soupirs peuvent à peine s’exhaler de son âme désespérée. « Reviens, dit-il, ô jeunesse, reviens ! »

Et la jeunesse revint, car tout cela n’était qu’un rêve de nouvel an : il était dans la fleur de l’âge, et ses erreurs seules avaient été réelles. Mais il rendit grâces à Dieu de ce qu’il était temps encore pour lui de quitter le sentier du vice et de suivre le chemin glorieux de la vertu, qui seul conduit au bonheur.

Fais comme lui, jeune homme, si comme lui tu t’es trompé de voie, ou ce rêve affreux sera désormais ton juge ; mais, si tu devais un jour t’écrier douloureusement : « Reviens, jeunesse, reviens !… » elle ne reviendrait pas.
 
 

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(Jean-Paul Richter, traduit par Gérard de Nerval, in La Tribune romantique, 3ème année, tome I, 1830 ; Francisco de Goya, « L’Idiot, » c. 1824-28)

 
 

 

LA SAINT BABYLAS

 

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Gérard de Nerval, – pauvre Gérard ! – s’inspirant de je ne sais quel poète allemand dont le nom m’échappe, nous raconte les souffrances d’un pauvre vagabond durant une nuit froide du nouvel an. J’essaierai de vous dire une histoire vraie, tout aussi lamentable que son conte, à laquelle lui-même vient fatalement se mêler, et dont le dénouement semble avoir été imité de son imitation.

Entrons nettement en matière.

Vers les derniers jours de janvier, à Paris, par un temps de bise glaciale, un homme erre sur les boulevards à cette heure avancée où tous les théâtres rejettent au-dehors leurs spectateurs, saturés d’émotions musicales ou dramatiques, ravis ou mal satisfaits…. Au milieu de cette foule, qui l’enveloppe tout à coup, il promène en dessous un regard effaré. Quelques figures de connaissance s’offrent à lui, éclairées par les lanternes des nombreux cafés qui donnent à la grande ville sa dernière illumination joyeuse. Osera-t-il les aborder ? leur tendre la main ?… Non ! se répond à lui-même le malheureux, en examinant ses vêtements sordides ; la main qu’il tendrait, on serait en droit de la prendre pour celle d’un mendiant ! Cependant si, après de longues années d’absence, il est revenu à Paris, épuisé de misère et de fatigue, est-ce donc pour fuir ceux qu’il y a connus, qu’il y a aimés ?… Cette fois, il n’ose se répondre.

Depuis le matin, il essaie de s’affermir dans une grande résolution ; vingt fois il a remonté le faubourg, son faubourg natal, et vingt fois il est resté en route, de plus en plus saisi de honte à mesure qu’il approche du but. Craignant le regard des voisins, des curieux, des passants, dans la journée il a voulu attendre le soir ; le soir, la clarté des boutiques lui a fait peur ; autant valait le grand jour.

Il y a une heure à peine, au fond d’une mauvaise petite rue, il a trouvé un cabaret borgne ; il s’y est réfugié. Il n’a pas craint de se présenter là. Depuis longtemps, n’a-t-il pas l’habitude de semblables lieux ? Pour se donner du courage, il y a bu, il y a bu jusqu’à son dernier sou. Mais le courage ne lui est pas venu. Il lui restait si peu d’argent !

Maintenant, la nuit s’avance, la journée est près de finir ; demain, osera-t-il ce qu’il n’a osé aujourd’hui ? Aujourd’hui pourtant, plus que tout autre jour, pourrait être le jour du pardon : c’est son jour de fête, son jour de naissance !

À cette idée, une foule de souvenirs s’élèvent dans son cœur : souvenirs de jeunesse, de joie et de bien-être qui, cependant, humectent de larmes sa barbe déjà grisonnante. Assis sur un banc du boulevard, il se rappelle son bonheur d’autrefois foulé sous ses pieds ; ses amours si vraies, si sincères de part et d’autre, et cependant trahies, dédaignées par lui.

Fils unique de deux bonnes gens dont il était adoré, il avait reçu dans un pensionnat de second ordre une éducation bien au-dessus de celle qu’ils possédaient eux-mêmes : non qu’ils voulussent en faire un avocat ou un médecin ; ils espéraient simplement, le moment venu, l’associer à leur petit négoce, mais le jeune ambitieux avait cru voir un matin la gloire lui apparaître à un quatrième étage, dans l’atelier d’un peintre de ses amis. Il voulait être peintre et devenir célèbre, quoique alors il eût à peine quelques notions du dessin et aucune de la couleur.

Désolés de sa résolution, ses parents la combattirent d’abord, et cédèrent ensuite sans être convaincus ; mais ils se disaient qu’en travaillant quelques années de plus, ils parviendraient toujours à lui assurer de quoi vivre.

Babylas, – il se nommait Babylas, et il se garda bien de répudier son patron ; un prénom quelque peu étrange fait disparaître la vulgarité du nom de la famille, saisit plus vivement la mémoire du public et aide à la célébrité, – Babylas put donc s’abandonner à sa vocation d’artiste, et ses voisins, ses camarades de classe, les habitants du quartier, qui d’abord s’étaient raillés des prétentions du jeune homme, ne tardèrent pas à reconnaître en lui un véritable artiste, moins à ses œuvres, – elles n’avaient pas eu le temps de se produire encore, – qu’à sa barbe et à ses cheveux qui avaient grandi plus vite que son talent, et dans un désordre tout à fait de bon augure.

Il va sans dire que les deux bonnes gens, ses père et mère, furent des premiers à se ranger à cette opinion avantageuse.

Mais l’art a ses entraînements qu’il n’est pas facile de réprimer ; dans l’artiste, il y a toujours un peu de l’artisan ; la vie de l’atelier conduit de plain-pied à la vie de brasserie et d’estaminet. L’art a encore d’autres exigences quand on veut le prendre au sérieux : si on étudie à la fois la figure et le paysage, comment éviter les voyages à Fontainebleau et la fréquentation des modèles-femmes, qui sont rarement des femmes modèles ? Bref, les bonnes gens s’alarmèrent. Ils ne virent qu’un moyen de prévenir la déchéance morale de leur enfant chéri, ce fut de le marier.

La fille d’un de leurs confrères marchands se présentait à eux avec tous les avantages désirables : une jolie figure, une dot sortable, l’habitude de la vente et une écriture magnifique, ce qui dans le petit commerce est loin d’être à dédaigner. Cependant, notre artiste opposa carrément un refus formel, non qu’il eût fait vœu de célibat, mais il aimait ailleurs ! Ce fut là le grand argument, le seul dont il étaya son refus.

Après une nouvelle tentative d’autorité, de coup d’État, de suppression de budget, les bons parents, ne se sentant pas la force de se maintenir longtemps dans leur immuable volonté, se consultèrent ; ils prirent des informations. Par un hasard inespéré, la bien-aimée de leur fils unique se trouva être une fille honnête, une simple ouvrière, n’ayant ni la dot ni sans doute la belle écriture de l’autre, mais, somme toute, sage et laborieuse.

Un soir, l’heure du dîner venue, le jeune homme, en rentrant à la maison paternelle, y trouva la salle à manger mieux éclairée que de coutume et quatre couverts au lieu de trois. Comme il s’en étonnait, une porte s’ouvrit, le convive mystérieux se montra : c’était la jeune ouvrière.

« Garçon, dit alors l’excellent homme de père, tout suffocant de la joie qu’il allait lui donner, c’est dans quinze jours la Saint-Babylas ; les fleurs sont rares à cette époque, eh bien, c’est la jolie mignonne que voici que nous comptons te donner pour ton bouquet de fête. Donc, à quinzaine le mariage ! »

On se récria, on rit, on pleura, on s’embrassa. À la fin de ce repas, véritable repas des fiançailles, tous quatre échangeaient mutuellement, affectueusement, entre eux ces mots : « Ma fille ! – Ma femme ! – Mon mari ! – Mon Babylas ! »

Babylas se sentait le plus heureux des hommes !

Il est des hommes que le bonheur rend tristes. Probablement, Babylas était de ceux-là. Le lendemain, un nuage obscurcissait son front ; il secoua la tête et crut en être quitte. Mais les jours suivants, et à mesure que la quinzaine s’égrenait devant lui, son air anxieux et rêveur redoublait. Le 23 janvier, à la fois la veille de sa fête et la veille de son mariage, il était tombé dans une sorte de prostration, d’accablement.

Quelle en pouvait être la cause ?

C’était, là encore, le résultat fâcheux des exigences de l’art.

Un artiste qui se respecte a-t-il bien le droit de devenir père de famille ? Qu’il y prenne garde ! si les devoirs de la paternité, si les affections du ménage exercent trop d’empire sur lui, alors il n’est plus qu’un bourgeois, un crétin, un être à tout jamais indigne de tenir un pinceau.

Telle était la pensée terrible qui, depuis quinze jours bientôt, courbait et faisait pâlir le front du jeune peintre, et cette pensée, elle se fortifiait d’une autre, plus terrible encore.

Dans sa conscience, – il ne se le dissimulait pas, – son talent ne dépassait guère celui de ses compagnons d’atelier ; il n’avait encore que la manière du maître, non la sienne propre, et, sans son originalité individuelle, qu’est-ce qu’un peintre ? Qu’est-ce qu’un peintre qui a besoin de signer ses tableaux de ses nom et prénoms pour faire savoir qu’ils sont de lui ?

Or, cette originalité, ce cachet spécial, distiuctif, comment l’acquérir ? Est-ce en dessinant toujours le même arbre à Arbonne ou à Barbison ? en s’inspirant soit à l’atelier, soit au Louvre, des mêmes modèles que tous les autres ?

« Non, se disait-il ; si, de notre temps, quelques artistes se sont fait un grand nom, ils ont été le chercher dans un milieu nouveau. Ainsi Marilhat, Decamps l’ont demandé à l’Orient, d’autres à l’Algérie ; Biard, dans ce même but, n’a pas craint d’affronter les ours blancs des mers glaciales et les sauvages habitants de la Patagonie. Eh bien, moi, j’ai aussi ma conquête à faire, conquête splendide, luxuriante, réservée à moi seul, entrevue par moi seul, dans les récits d’un missionnaire de la Cochinchine. Mais visitez donc la Cochinchine avec femme et enfants ! »

Son dernier jour de célibat achevé, lorsque Babylas monta à sa chambre pour se coucher, il aperçut, étalés soigneusement sur une chaise, l’habit noir et la cravate blanche qu’il devait endosser le lendemain pour se rendre à l’église… La cravate blanche !… comme à un notaire !… Le frisson lui en prit. Qu’allaient dire ses camarades de l’atelier ?…

Il ne put fermer l’œil. L’exaltation qui s’était emparée de lui, et à laquelle l’insomnie ajoutait, prenait des proportions telles qu’il se posa résolument cette double question :

« Dois-je renoncer aux voyages, par conséquent à la peinture, ou à mon mariage avec Hélène ?… Immolerai-je ma gloire à mon amour, ou mon amour à ma gloire ? »

Après une lutte pleine d’hésitations, d’angoisses, de tortures morales, Hélène fut sacrifiée.

Se jetant à bas de son lit, il écrivit à sa mère, à sa fiancée ; une heure après, il montait en chemin de fer.

Où allait-il ?… en Cochinchine, parbleu !

Mais si l’art a ses exigences, la vie positive, matérielle, a les siennes aussi, et bien autrement impérieuses. Babylas dut d’abord modérer sa course vers l’Indochine pour subvenir aux frais de la route et du gîte, du boire et du manger. Il fit des portraits, peu ressemblants aux modèles : les vrais artistes ne tiennent pas compte de ce détail ; il barbouilla même des enseignes, d’abord pour des boutiques, puis pour des cabarets. L’année suivante, il était en Perse, s’occupant de photographie, moyen douteux de se créer une manière, un style à soi ; mais la photographie rapportait plus encore que l’enseigne. Malgré ces ressources, il n’avançait que bien lentement vers son but, visitant des pays nouveaux en regrettant toujours la France, essayant de nouvelles amours sans cesser de songer à Hélène. Ce qu’il devint depuis, le sais-je ? le savait-il lui-même ?

Poussé moins par la curiosité que par la nécessité, il parcourut tous les pays, excepté la Cochinchine, y exerçant tous les métiers, excepté celui de peintre ; puis, après avoir été garçon de café et portefaix en Californie, après avoir épousé une femme jaune dans une des îles malaises, bourrelé de remords, écrasé de misère, en proie à une affreuse nostalgie, il ne trouva d’autre moyen de se rapatrier que de monter, en qualité de matelot, à bord d’un navire de commerce, qu’il déserta dès qu’il eut touché les côtes de France.

De ces longs voyages, entrepris pour satisfaire aux exigences de l’art, il ne rapportait, après dix ans de souffrances et d’exil, qu’un tempérament délabré et une imagination abrutie par l’abus des liqueurs fortes, ces dangereuses consolatrices.

Tandis que le pauvre vagabond, assis sur un banc glacé du boulevard, évoquait, les yeux pleins de larmes, les riants fantômes de sa jeunesse, et qu’à leur suite les sombres années de l’exil passaient sous ses yeux en habits de deuil et le front couvert de cendres, tout était devenu solitude autour de lui. Pas une lumière ne brillait dans les cafés, même à travers les volets mal joints ; le long des trottoirs, les lanternes de gaz seules resplendissaient dans le vide, dans le silence, comme ces astres prodigues qui se lèvent sur le désert. Il était maintenant trop tard pour aller frapper à la maison du faubourg. Ses tristes réflexions ajoutaient à ses souffrances de toutes sortes ; car il avait faim, il avait froid, et pas espoir d’un abri ou d’un morceau de pain, et c’était la Saint-Babylas, son jour de fête, son jour de naissance !

À la suite du froid, en dépit de ses souffrances, lui vint un irrésistible besoin de dormir… de mourir peut-être ! Où aurait été le mal ?… Plus d’une fois, la pensée du suicide lui était venue…. Si la mort pouvait ainsi lui arriver, doucement, d’elle-même !… Déjà ses yeux commençaient à se fermer, déjà l’engourdissement gagnait ses membres…. Des pas se firent entendre.

« Que faites-vous là, brave homme ? lui dit un sergent de ville, apparaissant tout à coup ; la nuit est froide, et il ne fait pas bon de dormir au froid ; allons, rentrez ! »

Rentrer ?… chez qui ?… chez lui ?… Où est son chez-lui, à ce déserteur, à ce bohème, à ce mendiant ?

Il se leva avec effort, avec un craquement dans les jointures ; en traversant le macadam durci par la gelée, il lui semblait que des aiguilles s’enfonçaient dans la chair de ses pieds. Puis il marcha tout droit, au hasard, sans savoir où il allait, sans conscience d’un but à atteindre.

Au bout de quelque temps, il se trouva dans un entrecroisement de ces petites rues étroites et fangeuses qu’on rencontrait encore, il y a quelques années, dans les alentours de l’hôtel de ville. Devant lui s’ouvrait une sorte d’impasse, barrée à son extrémité par une rue transversale, élevée de quinze pieds au-dessus du sol. Il s’arrêta à bout de force, à bout de patience. Cette fois, il n’attendra pas que le sommeil lui revienne, – son sommeil, il pouvait être encore interrompu par un importun ; – le sommeil, le repos, le bien-être, c’est à la mort qu’il a résolu de les demander.

À sa droite se dressait un escalier de pierre, raide et massif, reliant l’impasse à la rue. Aux lueurs vacillantes d’un des derniers réverbères de Paris balancé par le vent, il entrevit le long de cet escalier une grille de fer enfoncée dans la muraille devant un large soupirail, et formée de barreaux d’une solidité suffisante à retenir un homme suspendu à quelques pieds du sol.

Il dénoua sa cravate, franchit les premières marches et recula épouvanté… Horreur ! il venait de se heurter contre une masse rigide et confuse. Le corps d’un homme se dressait accroché à ce même grillage.

La place était prise.
 
 

 

Deux heures sonnaient à une horloge voisine. Sous le double coup du marteau, pris de peur, il s’enfuit, puis s’arrêta, regarda à droite, à gauche. Il se trouvait sur une grande place. En face de lui s’élevait, dans sa gravité simple et correcte, le bâtiment de l’hôtel de ville ; il le reconnut ; il sut où il se trouvait ; il n’en avait point eu conscience jusqu’alors. À sa droite était la rivière… Mais, pour le moment, ses idées de mort avaient fait place à d’autres idées : il marcha vers une rue ouverte sur sa gauche, en tournant le dos au fleuve. Ce quartier, c’était celui qu’avait habité Hélène, qu’elle habitait peut-être encore. Avant de mourir, il voulait revoir cette maison où chaque matin, chaque soir, pendant deux ans, il avait pris soin de resserrer ces liens d’amour rompus par lui-même si brusquement.

De la maison d’Hélène, il ne retrouva que les débris. Comme tant d’autres maisons de Paris, elle était en train de disparaître pour cause d’utilité publique. Son cœur se brisa, et, de ce cœur brisé, une exclamation s’échappa :

« Hélène, chère Hélène, où es-tu ? où habites-tu maintenant ? »

Alors, du milieu de cet amas de décombres, et le dominant, il vit pointer un objet, de forme inexplicable d’abord, mais auquel il ne sut que trop vite attacher un sens. C’était une croix, une croix de bois noir, telle qu’on en voit d’ordinaire sur la tombe des pauvres.

Devant cette croix, le malheureux s’agenouilla et pleura à sanglots :

« Mon Hélène, je ne tarderai pas à te rejoindre pour implorer de toi mon pardon, mais je ne dois point mourir sans adresser un dernier adieu à la maison de mon père ! »

La faim, la soif, le froid, la fatigue ne lui faisaient plus sentir leurs tortures ; une immense douleur morale, le remords, avait tout remplacé. Cependant, sa marche vers le faubourg fut heurtée, chancelante ; des visions envahissaient son cerveau, il avait des scintillements, des éclairs plein les yeux ; les pavés semblaient s’entrechoquer sous ses pas. Il arriva enfin.

La maison de son père, la maison où il était né, il la retrouva debout. Une petite lumière brillait à l’entresol. Là, ses parents couchaient d’habitude. Ils vivaient donc encore ! Ce fut pour son cœur un allégement, une consolation. De cette humble boutique, à plusieurs reprises, il baisa la serrure, où la main de sa mère s’était si souvent posée, et, saisi de surprise, il s’aperçut que la petite lumière qui, tout à l’heure, éclairait l’entresol, en avait disparu et brillait maintenant au rez-de-chaussée, et il vit la porte s’entrouvrir doucement devant lui…

Ne devait-il pas le penser ? par une révélation merveilleuse, sa mère, avertie de sa présence, accourait pour le recevoir.

Courbant la tête, prêt à crier grâce, il fit quelques pas en avant ; mais, dans la boutique, il ne vit personne.

La petite lumière était seule venue à sa rencontre.

Comme un feu follet, après avoir sautillé çà et là autour de lui, elle prit le chemin de l’escalier qui conduisait à l’entresol, semblant l’inviter à l’y suivre. Il se laissa guider par elle… Était-il capable alors de raisonner ses impressions ?

L’entresol, désert, de haut en bas tapissé de draps funèbres, ne présentait que l’apparence d’un catafalque.

Il le comprit, ses parents étaient là où était Hélène. Il chercha avidement des yeux quelque chose qui pût l’aider à accomplir sa résolution de mourir… Tout était retombé dans l’obscurité.

Maintenant, le feu follet voltigeait le long d’un corridor conduisant à une dernière pièce, celle que lui-même avait habitée autrefois. C’est de cette chambre qu’il est parti un 24 janvier, il y a dix ans, jour pour jour. Eh bien, cette chambre, elle a été le témoin de sa faute, elle le sera de son expiation.

Il entre. Le précédant toujours, le feu follet a rallumé une lampe placée sur un meuble et près d’un lit. Dans ce lit, un homme est couché et dort, les traits légèrement contractés.

C’est un jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre ans à peine. À sa profonde stupeur, dans ce jeune homme, aux cheveux bruns sans mélange, à la barbe abondante, au teint frais, aux joues rosées et soyeuses, Babylas se reconnaît. C’est lui ! lui, tel qu’il était à l’époque de ses belles années. Il a fait appel à sa jeunesse, et sa jeunesse, la voilà qui lui apparaît !

Le dormeur fit alors un mouvement, ouvrit les yeux à moitié. Un instant, (instant aussi rapide que l’éclair,) tous deux purent croiser leur regard ; puis, il ne resta plus dans la chambre qu’un seul occupant. Le faux Babylas avait disparu.

Quel était le vrai ?

Le vrai, c’était ce jeune homme étendu encore dans son lit, et qui se frottait les yeux de ses deux poings crispés ; lui, il était le rêveur ; l’autre n’était que le rêve. C’est en rêve seulement que l’artiste avait déserté la maison paternelle, emportant avec lui le bonheur d’une jeune fille ; c’est en rêve qu’il avait couru le monde, qu’il avait épousé une femme jaune, qu’il s’était abandonné à l’ivrognerie et aux idées de suicide.

Le petit jour naissait. Effrayé encore des visions de sa nuit, Babylas, le vrai Babylas, ne sachant encore de quel côté était l’erreur, de quel côté la vérité, ne sachant s’il s’éveillait à Paris ou dans la métropole des îles de la Sonde, la sueur au front, le regard troublé, examinait un objet étrange, disparate, placé près de lui, et que les rayons crépusculaires n’éclairaient encore que vaguement ; tout à coup il pousse une exclamation… exclamation de joie !

Cet objet étrange, auquel l’œil de Babylas cherche une forme, une raison d’être, c’est une cravate blanche sur un habit noir.

« Dieu soit loué ! s’écria-t-il, ce n’était qu’un rêve !… Mais l’expérience de ces dix années d’épreuves et de misères me profitera !… Chère Hélène ! »

Ce rêve, conçu à peu près dans les mêmes conditions que tant d’autres rêves, et dont la péripétie finale rappelle celle qu’emprunta Gérard de Nerval à Jean-Paul Richter (le nom me revient maintenant), se recommande par un double fait fort curieux.

D’abord, Gérard de Nerval a donc écrit la Nuit du nouvel an d’un malheureux, conte qui semble fort avoir été emprunté à sa propre histoire, et dont Babylas, sans le connaître, s’appropriait le dénouement ; ensuite…

Mais, pour le second fait, qu’on a pu pressentir déjà, il nous semble convenable de nous rendre à la mairie, où ce même jour, jour de la Saint Babylas, 24 janvier l855, retenez la date !… nos fiancés, accompagnés de leurs témoins, de leurs parents et de quelques amis, attendaient l’arrivée de l’officier municipal.

En attendant, Hélène songeait à Babylas, Babylas songeait à Hélène, et aussi à son terrible rêve. Il l’avait déjà raconté à son père et à ses deux témoins, tant il en était encore préoccupé, lorsque, dans un groupe placé près d’eux, on se mit à causer avec animation d’un événement accompli, cette nuit même, dans une des rues torses et fangeuses du quartier de l’Hôtel-de-Ville, la rue de la Lanterne. On parlait d’un homme trouvé suspendu à une grille, au-dessus d’un escalier de pierre ; au dire des gens de l’art, qui avaient été consultés, sa mort devait remonter de une heure à deux heures du matin.

À ce récit, Babylas demeura stupéfait, bouleversé. Quoi ! dans cette nuit du 24 janvier, où il n’avait point bougé de son lit, par la puissance du rêve, il s’était rencontré avec le corps, déjà glacé par la mort, roidi par le froid, de ce charmant et malheureux poète dont le lendemain tout Paris semblait porter le deuil.

Certes, c’est là un fait saisissant qui tendrait à prouver que le rêve peut se compliquer de seconde vue et de lucidité magnétique. J’ai eu occasion de me rencontrer avec M. Babylas, ou plutôt Jules N…, car aujourd’hui il a renoncé tout à la fois à la peinture et à son nom de Babylas ; je connais intimement un de ses témoins, son confident intime ; tous deux m’ont affirmé sur l’honneur l’entière véracité du rêve, et je n’ai nulle raison de douter de leur bonne foi.

Un détail peut ici trouver sa place sur ce poète intéressant pour qui rêver fut vivre, qui abusa du rêve, et finit par disparaître dans l’abîme de l’idéalité creusé par lui, comme pour nous prémunir contre ses excès, nous autres rêveurs ! Les meilleures choses ont leurs dangers ; les parfums les plus suaves peuvent devenir des poisons.

On a mis en doute si sa fin, si brusque, si prématurée, fut la conséquence d’un meurtre ou d’un suicide. Voici ce que j’en puis dire :

Dans l’automne qui a précédé sa mort, j’avais eu occasion de passer une journée entière avec lui, à Montmorency. Il y avait fait montre d’un naturel aimable et assez gai ; je m’étais aperçu cependant que, quoique s’étayant d’un côté d’un esprit fin et subtil, de l’autre d’un savoir qui ne manquait pas d’étendue, sa raison bronchait facilement entre ses deux appuis, comme une cloche trop facilement mise en branle par le premier vent qui souffle. Sans mal penser de la vie, il paraissait assez disposé à en finir avec elle, non par dégoût, mais simplement par curiosité, pour savoir ce qui devait lui succéder.

Deux mois plus tard, en janvier 1855, je le rencontrai chez M. Victor L…, alors notre éditeur commun, pour lequel il avait entrepris un ouvrage intitulé : les Nuits de Paris, et qui peut-être lui fit contracter l’habitude de ces incessantes promenades nocturnes. Ce jour-là, comme il tirait son mouchoir, je vis tomber de sa poche un bout de corde.

« Qu’est-ce que cela ? lui demandai-je.

– C’est la jarretière de Marguerite de Valois, » me répondit-il gravement.

J’en puis conclure que déjà une idée fatale le préoccupait, et qu’il n’eut besoin de personne pour le pousser de l’autre côté… Pauvre Gérard !
 
 

 

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(X.-B. Saintine, La Seconde Vie, rêves et rêveries, visions et cauchemars, Paris : Louis Hachette et Cie, 1864 ; Theodor Kittelsen, « Le Petit Fred et le mendiant, » illustration pour le conte de Peter Christen Asbjørnsen et Jørgen Moe [Norske Folkeeventyr, 1887] ; Louis Marcoussis, « La Mort de Nerval, » in 10 eaux-fortes pour Aurélia de Gérard de Nerval, Paris : Fourcade, 1931)