« J’ai eu tort d’emmener avec moi cette pauvre bête… Elle aime pourtant bien à voir pendre, et elle a besoin de distractions, malade comme elle l’est !… »

C’est ainsi que le bourreau Friloff se parlait à lui-même, en regardant d’un air de commisération un gros mâtin de Finlande, qui semblait avoir de la peine à le suivre, et dont l’honnête physionomie exprimait en ce moment un sérieux désagrément intérieur. Les oreilles basses, le museau dans la neige du chemin, Dourak – c’était le nom du chien – s’en allait piteusement derrière les talons de son propriétaire.

Et Friloff, très contrarié, agitait rageusement le paquet de cordes neuves qu’il tenait à la main. Le condamné de ce matin-là n’avait qu’à bien se tenir !
 

*

 

Il était, du reste, aussi peu intéressant que possible, ce condamné… C’était un misérable de la pire espèce, un assassin féroce, nommé Pounine, et dont la spécialité était de couper en morceaux toutes ses victimes. Il en avait ainsi disséqué plus d’une douzaine, dans les environs de Moscou, avant d’être pris. Aussi une foule énorme attendait-elle son exécution.

Friloff arriva au pied de la potence, où ses aides étaient déjà. Pendant qu’il prenait ses dernières dispositions, le chien se coucha tristement au pied de l’échafaud, et il sembla tout à coup à son maître qu’il se mettait à râler. Cela donna un grand coup au cœur de Friloff, qui, tout bourreau qu’il était, aimait son chien. Mais ce n’était pas le moment de s’occuper de la pauvre bête… Le cortège venait d’arriver, et Pounine, accompagné du pope, descendait de la charrette. Le condamné semblait positivement tout guilleret, malgré les difficultés de sa situation.

Après lui avoir mis la corde au cou, Friloff voulut l’embrasser, suivant l’usage russe, et il eut même cette politesse exceptionnelle de dire à son patient :

« Allons, adieu, mon cher ami !

– Pourquoi adieu ?… répondit Pounine, avec un mauvais rire. On finit toujours bien par se rencontrer quelque part. »

Il n’avait pas fini sa phrase qu’il était déjà pendu. Pendant qu’il tournoyait au bout de sa corde, Friloff eut le temps de jeter un coup d’œil désolé à son chien. L’animal était couché sur le flanc, et il n’y avait plus de vivant en lui que ses yeux, déjà tout vitreux. Friloff se retourna vers son condamné. Les yeux de celui-là étaient vitreux aussi, mais bien plus effrayants que ceux de Dourak, tant il y avait à la fois de douleur et de colère dans la dernière manifestation de la vie. Friloff lui appuya les mains sur les épaules, et ce suprême regard s’éteignit.

C’était fini, et Friloff pouvait maintenant s’occuper de son chien.
 

*

 

Chose très étrange, Dourak, qu’il croyait mort, allait manifestement beaucoup mieux, et, quoiqu’il fût encore couché par terre, sa queue commençait à frétiller. De ses yeux, qui avaient repris leur état ordinaire, il suivait d’un regard singulier les mouvements de son maître. Sans s’expliquer pourquoi, celui-ci se sentit tout intimidé.

Un des aides voulut caresser Dourak. Cette caresse ranima tout à fait le chien, qui sauta sur la main du pauvre diable, et, d’un seul coup de sa puissante mâchoire, lui trancha deux doigts…

« Mais, qu’est-ce qu’il a ? s’écria Friloff stupéfait, pendant qu’on s’empressait autour du blessé… Un chien qui se serait laissé battre une heure avant de mordre !!! »

Cependant, Dourak faisait craquer entre ses crocs les doigts de l’aide. Puis, tout à coup, il prit la fuite en laissant sa proie par terre. Les deux doigts étaient divisés en dix morceaux, ce qui était juste le nombre des fragments de la dernière victime dépecée par Pounine.
 

*

 

Friloff rentra chez lui très contrarié et vaguement inquiet. Très contrarié, parce qu’il allait être évidemment obligé de payer une indemnité à son aide. Vaguement inquiet, parce qu’il y avait quelque chose d’incompréhensible dans cette guérison subite de son chien. Il se rappelait qu’à l’audience plusieurs témoins avaient affirmé que Pounine avait des accointances avec le diable, et ce souvenir le tourmentait.

Ce fut bien pis quand il rentra chez lui. Le chien y était arrivé avant lui, avait sauté sur la marmite, et déchiré en dix morceaux la pièce de viande destinée au dîner du pauvre exécuteur. Puis, après s’être livré à la même opération sur la plus belle robe de sa femme, il avait voulu se précipiter sur l’enfant de Friloff. Le petit était monté sur un haut poêle et poussait des cris affreux. L’horrible chien était accroupi en bas, guettant…
 

*

 

Friloff tenait à la main une des cordes qu’il avait emportées pour l’exécution de Pounine. Le nœud coulant était encore tout fait. Il le lança au cou du chien, et, après un instant de lutte, parvint à attacher l’autre extrémité de la corde à un crampon de fer.

Le chien pendu le regarda. C’était exactement la même expression douloureuse et furibonde à la fois que Friloff, une demi-heure auparavant, avait vue dans les yeux de Pounine expirant. Et, tout frissonnant à l’idée qu’au moment même où s’exhalait, au pied de la potence, le dernier soupir de son chien, l’âme du pendu était entrée dans le corps de la pauvre bête, il tira la corde plus fort et les mouvements cessèrent.
 

*

 

Et voilà l’histoire que m’a très sérieusement racontée un Russe, « qui y était ! »
 
 

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(Gaston Vassy, in Gil Blas, troisième année, n° 728, mardi 15 novembre 1881 ; gravure attribuée à François Desprez, Les Songes drolatiques de Pantagruel, 1565)