L’AUTOBUS IVRE

 

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Comme je descendais une rue impossible,

Je ne me sentis plus guidé par le chauffeur.

Des grévistes hurleurs le choisissant pour cible

L’écartelaient tout nu sur le seuil d’un coiffeur.
 

J’étais insoucieux des cargaisons moroses.

Porteur de ronds-de-cuir, d’un contrôleur hongré,

Je quittai mon chemin comme un vers sort des proses ;

Le volant m’a laissé me ruer à mon gré.
 

Dans les hululements farouches de la rue,

Moi, l’autre jour, plus fou qu’un cerveau d’éléphant,

Je bondis, et l’avion qui pétarade et rue

N’a pas connu d’envol plus large et triomphant.
 

Et je me suis saoulé de la ville conquise,

Des vitrines, miroir paré comme un étang,

Du pavé savoureux où, confiture exquise

Et fraîche, un écrasé joyeux parfois s’étend.
 

Je sais les pastels mous sur les quais en délire,

La poubelle accroupie et brûlant ses parfums,

L’immeuble de carton vibrant comme une lyre

Pleurant à mon galop tous ses rêves défunts.
 

J’ai suivi librement vos chaînes d’émeraudes,

Baisers phosphorescents, lampadaires à arc,

Peignoirs éclos d’amour devant les maisons chaudes,

Somnolence viride et revêche du parc.
 

Et moi, l’autobus G, au vilebrequin ivre,

Avaleur de refuge et peigneur de trolleys,

Plus affamé d’essence et d’azur qu’une guivre,

Raclant mes garde-boue au ventre des palais,
 

Je regrette le calme et morne itinéraire,

Le wattman orgueilleux, au signe inattentif,

La voix du quémandeur hargneux de numéraire,

L’arrêt obligatoire et le facultatif.
 

Assez ! j’ai trop chauffé ! J’ai vidé tout mon rêve !

Le macadam est fade et sent le galipot.

Que fondent mes segments, que mon réservoir crève,

Que s’évade une roue et que j’aille au Dépôt !
 
 

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(Jean Pellerin, Le Copiste indiscret, Paris : Albin Michel, 1919)