Cette boutade de l’oncle Jacques répondant à son frère qui lui reproche de n’avoir pas choisi une carrière parmi les nombreuses fonctions, civilisées ou barbares, que la société moderne offre à l’activité de ses enfants : « Je suis inspecteur des bêtises humaines » apporte à l’esprit des aperçus qui pourraient être féconds.

Pourquoi un gouvernement bien intentionné ne créerait-il pas, en dehors de ses diverses administrations, un corps de fonctionnaires spéciaux uniquement préposés au redressement du sens commun et de la vulgaire raison dans les relations publiques et privées ? Certes, selon la parole de Jacques, un tel emploi ne serait pas une sinécure ; mais il y a, Dieu merci, des travailleurs en France, même hors des bureaux officiels.

On peut espérer que les peuples voisins, poussés par ce besoin d’imitation que l’homme et le singe tiennent sans doute de leur ancêtre commun, – voyez Darwin, – s’empresseraient de s’adapter une institution analogue, et l’on pourrait alors établir des Congrès internationaux, sorte d’expositions universelles des bêtises particulières à chaque race, et de celles qui leur sont communes. Les insanités des vieux temps, étiquetées dans les vitrines de l’histoire, formeraient le musée rétrospectif.

Nul doute qu’un grand bien ne soit produit par cette étude comparée des défectuosités mentales de notre espèce dans les temps anciens et le siècle présent. Il y a là le germe d’une science nouvelle qui dépasserait de cent coudées l’économie politique de nos jours, d’une science à la fois analytique et curative, qui ne se bornerait pas à constater les faits et à dire : « laissez passer ! » mais qui saperait la base des idées saugrenues, des coutumes insensées, des traditions stupides, et parviendrait immanquablement à constituer enfin l’unité humaine rêvée par tous les bons esprits ; les hommes, les races, les peuples n’étant jamais divisés que par leurs bêtises.

Supposons la junte suprême d’un Congrès de ce genre, adressant aux ministres des affaires étrangères de tous les pays un rapport conçu en ces termes :
 

« EXCELLENCE,
 

Le Congrès des bêtises, toutes sections réunies, après avoir entendu et discuté le rapport du Comité des absurdités cosmopolites, a l’honneur de vous faire part du résultat de ses travaux.

La grande sottise des peuples provient généralement de l’insuffisance intellectuelle et morale de ceux qui les gouvernent. Cette vérité fondamentale est établie d’une manière irréfutable par des documents de la plus haute antiquité.

Sans remonter à l’origine des sociétés qui se perd dans la nuit des âges, on peut conclure des faits connus qu’à part de rares exceptions, le gouvernement a toujours appartenu à ceux qui eurent le pouvoir de s’en emparer, c’est-à-dire aux plus grands tueurs d’hommes et aux plus effrontés pillards. Ces aptitudes ne permettant pas à leurs possesseurs d’inculquer aux populations qu’ils gouvernaient d’autres sentiments que ceux du meurtre et de la rapine, conformément à cette loi reconnue par toutes les écoles philosophiques : – nul ne peut donner que ce qu’il a, – ils se livrèrent exclusivement, chacun dans sa contrée, à la fabrication de héros semblables à eux-mêmes, et, pour utiliser ce produit propre surtout à l’exportation, ils s’appliquèrent à vivre le plus possible en mauvaise intelligence avec leurs voisins.
 
 

 

L’élevage des héros demandant des soins tout particuliers dès la plus tendre jeunesse, il fut enjoint aux parents de donner à leurs enfants mâles de petits guerriers de plomb, de petits sabres, de petits plumets et de petites culottes de soldat. On y adjoignit des petits fusils et des petits canons, quand la poudre fut inventée. Les maîtres d’école reçurent l’ordre d’enseigner aux jeunes élèves que leur devoir le plus sacré était de tomber à plate couture sur les peuplades limitrophes, chaque fois qu’ils en trouveraient l’occasion, en ayant soin, autant que possible, de donner la préférence aux plus faibles. Les historiens furent invités à établir par doit et avoir, pour les générations futures, le compte des coups donnés et reçus par leurs pères, afin d’exciter l’émulation du dernier descendant et de perpétuer le souvenir irritant des taloches distribuées aux ancêtres avec tous les accessoires usités en pareil cas. Enfin, pour convaincre chaque nation qu’elle était parfaitement en droit de saccager, de piller, de violer et d’exterminer toutes les autres, ses organes les plus accrédités lui répétèrent à l’envi qu’elle était le sel de la terre, la quintessence de son espèce, et qu’au-delà du fleuve ou de la montagne qui lui servait de frontière, les habitants du globe n’étaient pas dignes de délier les cordons de ses brodequins.

Les religions vinrent brocher sur le tout, en superposant à ces sentiments purement humains l’autorité de la parole divine. Chaque peuple eut son bon Dieu particulier, bon pour lui seul et mauvais pour les autres. Quand les gouvernements ne trouvaient absolument aucune raison de se brouiller, c’étaient les dieux qui se chamaillaient, et les adeptes de tel ou tel culte se mettaient pieusement en devoir de dévaster, piller, violer et massacrer les partisans des dogmes voisins, de la même façon exactement que s’il se fût agi des choses terrestres. Le pouvoir religieux vint ainsi compléter l’œuvre du pouvoir laïque, mariant l’héroïsme sacré à l’héroïsme profane. Souvent même les deux n’en firent qu’un, les prêtres se faisant rois ou les rois se faisant prêtres, et distribuant à leurs sujets, concurremment avec les petits sabres, les petits plumets et les petites culottes, de petits bons dieux en or, en argent, en ivoire, en os, en bois ou en terre cuite, destinés à semer la zizanie entre les peuples, et à entretenir dans les âmes le feu sacré de l’aversion réciproque, du glorieux carnage et de la sainte dévastation. Il est juste de dire que les plus célèbres républiques n’agirent pas autrement que les monarchies, et, quand une religion d’amour et de paix eut enfin été prêchée aux hommes, ce fut la même chose entièrement.

On comprend qu’à la suite des âges et de la longue transmission des facultés héréditaires, ces aptitudes, que nous appellerons de combativité, pour leur donner un nom décent, aient pris une telle place dans l’organisme humain, qu’elles soient devenues, en quelque sorte, le cachet de sa véritable nature. Une grande indulgence doit donc être acquise à tous les forcenés, quels qu’ils puissent être, prêtres ou laïques, gouvernés ou gouvernants, qui ne songent encore aujourd’hui qu’à l’emploi des moyens furieux pour faire triompher leurs intérêts, leurs principes ou leurs chimères, et l’on ne saurait s’étonner de cette déclaration faite naguère à une tribune chrétienne par le plus âgé des capitaines de nos jours : que le sabre est le plus bel ornement de l’homme, le canon la meilleure des raisons imaginables, l’art de tuer le seul qui corresponde aux nobles aspirations de l’âme, et que la suprême honnêteté consiste à prendre les provinces et les pendules de son prochain.

Le Congrès des bêtises, tout en constatant que ces aberrations étaient inévitables, vu les fâcheux antécédents du genre humain, estime toutefois qu’il serait temps d’y mettre un terme.

Depuis l’invention des caisses d’épargne, les peuples commencent à comprendre que deux et deux font quatre et que, deux ôtés de quatre, il ne reste que deux. Ils ont fini par s’apercevoir que la poudre s’en va en fumée, et que tous ces gaillards qui piétinent sur les récoltes en se tirant des coups de fusil, seraient plus utiles aux biens de la terre, s’ils aidaient à faire les semailles et à ramasser la moisson. Le paysan, devenu propriétaire, tient à cueillir ses épinards lui-même, et à n’en plus éparpiller la graine sur les épaules des officiers supérieurs. Les temps semblent donc venus, quoi que les vieux guerriers puissent dire, d’extirper enfin pour toujours des diverses constitutions nationales ce virus rabique du sang et cette âcreté des humeurs transmis par les aïeux.

Le Congrès estime qu’il suffirait pour cela d’un simple comptable possédant les notions de l’arithmétique courante. Il s’agirait d’étaler clairement aux yeux des populations le budget de leurs recettes et de leurs dépenses ; d’établir pour les plus glorieuses le prix de revient d’une victoire, et de calculer le nombre de socs de charrue et autres ustensiles de première nécessité qu’on pourrait construire à bas prix, en envoyant à la forge nos millions de sabres, d’épées, de baïonnettes et de canons de fusil. Les bureaux de la guerre de toutes les contrées réunies pourraient faire aisément ce calcul. Ceux des travaux publics, de l’agriculture et des diverses branches de l’enseignement populaire, détermineraient, non moins facilement, le nombre de routes, de canaux, de défrichements et d’écoles, dont l’Europe pourrait se couvrir peu à peu, avec les quatorze milliards et demi que l’État, dit de paix armée, coûte annuellement à cette partie du monde, et les savants de tous les pays, n’usant plus leurs veilles à inventer tour à tour des blindages contre les boulets et des boulets contre les blindages, chercheraient quelque chose de mieux que ces découvertes de Pénélope, et finiraient par employer à des ouvrages sérieux les fonderies des gouvernements.

Telles sont, Excellence, les humbles réflexions que le Congrès des bêtises a l’honneur de vous soumettre sur le point des aberrations communes à toutes les contrées qu’il lui a paru d’abord urgent de signaler aux puissances. D’autres sottises également générales, mais qui n’ont pas l’importance de celle-là, dont elles dérivent du reste presque toutes, feront l’objet de nos délibérations ultérieures.

Daignez, Excellence, agréer, etc.
 

LE COMITÉ SUPÉRIEUR. »

 

(Suivent les signatures… illisibles.)
 

*

 

Il suffit d’être doué d’une intelligence ordinaire pour concevoir les bienfaits d’une telle institution. On devine qu’après quelques années d’exercice, le progrès, dégagé des inepties qui l’entravent, prendrait un essor inconnu jusqu’à ce jour. Inutile donc d’insister sur l’importance sociale de cette conception qui marque le point de départ d’un nouvel ordre de choses. L’évidence se pose, et ne se discute pas. La bêtise humaine, jusqu’alors triomphante, a enfin trouvé son maître, et les nations, émancipées de son joug, tresseront un jour des couronnes à l’oncle Jacques qui les a mises sur la voie de cette grande découverte, sans comprendre, il est vrai, la portée de ses paroles, comme la plupart des orateurs.
 
 

 

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(Eugène Nus, « Une fonction à créer, » in Nos Bêtises, Paris : Édouard Dentu, 1883 ; illustrations de Hermann-Paul, « La Guerre, » in L’Assiette au beurre, n° 14, 1901)