Ce soir-là, la Petite Personne se sentait fine et légère. Dans sa tête, les pensées foisonnaient et se développaient avec l’ardeur bienheureuse des plantes au printemps. Poussées par une sève exubérante, des idées encore vierges s’assemblaient pour former des ensembles audacieux, éclatants et décisifs auxquels l’univers se pliait docilement. Assise devant son miroir, la Petite Personne se sentait, ce soir-là, lumineusement intelligente.

Elle se disait :

« Celui qui souffre d’embarras gastriques s’étonne que d’autres puissent avoir de l’appétit. »

Et, se regardant dans la glace, elle pensait :

« Voilà la personne qui vient de formuler cette pensée ! »

Et elle se disait :

« La spontanéité avec laquelle on fait don de sa vie à une cause varie en raison inverse de la joie de vivre. »

Et elle pensait :

« Je retrouve, dans le pli de ma bouche, la cinglante subtilité de cette réflexion. »

Et elle se dit encore :

« Je pense, donc je suis. »

Et elle pensa que cette constatation était encore la meilleure trouvaille de la soirée.

« Je pense, donc je suis ! » répéta-t-elle, ivre de découvertes.

Elle leva la tête et toisa son image dans la glace.

« Et cet être, déclama la Petite Personne avec un geste large, cet être qui pense et qui est si bien, le voilà !

– … Le voilà ! » déclama en même temps 
l’image.

Pause de part et d’autre du miroir…

« C’est moi ! affirma brusquement la Petite Personne en se montrant du doigt.

– C’est moi ! » affirma brusquement l’image en se montrant du doigt.

La Petite Personne rit.

« Mais non, rectifia-t-elle, MOI c’est moi, pas TOI !

– Mais non, mima l’image, MOI c’est moi, pas TOI ! »

La Petite Personne approcha son visage du miroir et écrasa son nez contre celui de son image en le regardant dans les yeux. Ces yeux, qui louchaient hypnotiquement dans les siens, étaient les siens. La Petite Personne se sentit prise de vertige.

« Petite Personne ! » souffla-t-elle.

Et elle pensa :

« Ce bruit étrange et stupide, c’est moi ! »

Elle commençait à avoir peur.

« Qu’est-ce qui est moi ? » demanda-t-elle à sa réflexion dans le miroir.

Il était évident que ces yeux qu’elle fixait et qui la fixaient étaient les siens, mais ne faisaient pas partie d’elle : ils faisaient partie de son image dans la glace qui était SON IMAGE, mais pas ELLE. De même ce bruit qu’était son nom, était SON NOM, pas ELLE.

« ÇA, c’est moi, » affirma la Petite Personne en se tâtant.

Mais elle se rendit aussitôt compte de la gratuité de cette affirmation : ce qu’elle tâtait, c’était SON CORPS, pas ELLE. Elle n’était pas non plus la sensation de ses mains sur son corps : elle les sentait, mais elle SE SENTAIT les sentir, elle voyait, mais elle SE VOYAIT voir : c’étaient SES sensations tactiles et visuelles, pas ELLE. ELLE, c’était peut-être ce qu’il y avait DERRIÈRE ces sensations. La Petite Personne s’infiltra encore sous une nouvelle couche de son moi et crut s’atteindre.

« Me voici ! » rugit-elle du fond d’elle-même.

Elle était ce qui constatait. Elle était ce qui prenait conscience de ce qui se passait en elle et hors d’elle. Elle était la spectatrice de ses états. Elle s’était trouvée ! Elle se tenait ! Elle se concevait parfaitement ! Mais alors elle était double : ce qui était conçu d’une part, et, d’autre part, ce qui concevait ! Non, il était clair que seul ce qui concevait était elle, car ce qui était conçu était un objet de pensée. Mais en établissant cela, la Petite Personne concevait ce qui concevait, et, aussitôt conçu, ce qui concevait cessait d’être elle pour devenir, à son tour, objet de pensée, et ainsi de suite indéfiniment.

« Je conçois, dit-elle, mais je conçois que je conçois, et je conçois que je conçois que je conçois, et je conçois que je conçois que je conçois que je conçois… »

Et la Petite Personne pleura. Elle avait l’impression de se désagréger en petits tourbillons paisibles. D’elle, il ne lui restait plus qu’une intuition impensable, fuyante et insaisissable comme le présent. À force d’analyses et d’éliminations, la Petite Personne avait fini par se rendre inexistante.
 
 

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(Rémi Gantès, Petites Histoires pathétiques, Le Caire : Imprimerie Paul Barbey, 25 mars 1951 ; tirage à 500 exemplaires numérotés)