Arsène Lupin, pour la première fois, vient de connaître les feux du studio. Bondissant tout armé d’entre les pages d’un des romans de Maurice Leblanc, il a pris possession des studios d’Épinay et, là, sous les apparences d’un subtil détective, il s’apprête à jouer encore quelque tour pendable, mais avec tant de prestesse, tant d’élégance que les victimes, elles-mêmes, s’estimeront très flattées d’avoir été distinguées par un tel connaisseur…

J’ai voulu voir Arsène Lupin lui-même, c’est-à-dire Jules Berry. Le grand artiste, qui est devenu depuis quelques mois la providence des producteurs de films, tourne là son septième roman policier ! C’est vous dire qu’il est passé maître dans l’art d’endormir les bourgeois, soit avec son bagout, soit avec du chloroforme ; il n’a pas son pareil pour charmer les serrures à l’aide d’un rossignol. La dernière fois que je l’avais vu, il forçait un coffre-fort, dans Monsieur Personne. Quand je dis « forcer, » le terme est inexact. Il l’amadouait, au contraire, il l’ensorcelait, il le subornait avec des gestes qu’on eût dit professionnels. Vraiment, Jules Berry, autant que j’en pouvais juger, était dans la peau du personnage. À le voir opérer en douceur avec de jolies fausses clés qui brillaient doucement de tout leur acier, on aurait juré que Berry avait passé toute sa vie à cambrioler les villas cossues.

Aujourd’hui, Jules Berry a un peu changé physiquement, et même moralement, paraît-il. Il n’est plus cambrioleur ; il est devenu détective, détective mondain, naturellement. Le métamorphose s’est opérée très simplement. En même temps qu’il devenait Jim Barnett, il ornait sa lèvre d’une moustache et le tour était joué…

Le voici donc à la tête d’une agence de recherches, à l’usage des gens du monde. Et cette agence est montée dans le grand studio. Un hall de vastes dimensions, sur lequel s’ouvrent des portes, donnant accès aux différents services. Il y a le service des filatures, – un de ceux qui doivent donner le plus de « coton » à Jim Barnett, sans doute ! – celui des « chantages, » celui des divorces, celui des recherches, etc., etc. Au fond, une double porte donne accès au bureau de Jim Barnett.

C’est Henri Diamant-Berger, qui réalisa naguère le film Les Trois Mousquetaires, qui assume la tâche de faire revivre aujourd’hui au cinéma Arsène lupin, détective. Le scénario qu’il a écrit en collaboration avec l’auteur lui-même, a été dialogué par le sympathique Jean Nohain. Et, autour de Jules Berry, nous verrons une pléiade d’artistes remarquables : Rosine Deréan, Suzy Prim, Signoret, René Navarre, Aimé Simon-Girard (deux vieilles connaissances !), Mady Berry, Abel Jacquin, Thomy Bourdelle, Rozille, Serjius, Aimos, Bever, Suzanne Dehelly, et les duettistes Gilles et Julien. Splendide interprétation, comme vous voyez, et qui aura le singulier mérite d’allier le pittoresque à sa qualité. Car, dans Arsène Lupin, nous verrons pour la première fois une femme qui eut il y a peu de mois la grande vedette de l’actualité : Arlette Stavisky. La rencontre de ces deux noms : Arsène Lupin-Stavisky dans un même film n’est-elle pour le moins curieuse ?
 
 

 

Dans un coin, l’auteur assiste, avec un silencieux sourire, à la naissance charmante de son œuvre. Maurice Leblanc mérite aujourd’hui son nom. Il a neigé sur sa tête, mais son regard a gardé sa vivacité souriante et narquoise.

À brûle-pourpoint, je lui pose un question :

« Quelle est la part de réalité qui entre dans vos romans policiers ?

– Aucune ! »

Le romancier m’a répondu sans hésiter.

Je reprends, en insistant :

« Pourtant, vous avez dû consulter des dossiers à la police judiciaire, avoir des conversations avec des hommes du métier, peut-être même avez-vous trouvé des idées dans la vie courante ?… »

L’auteur me regarde en face et me répond :

« Non ! Arsène Lupin est un personnage de pure imagination, qui n’a jamais existé, croyez-le bien, qui ne doit rien à la réalité, mais tout à la fantaisie.

Cet élégant gentleman s’imposa à mon esprit autour de 1900. C’est vous dire s’il est né à la belle époque ! De mes premières « rencontres » avec lui, naquit Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur, qui connut une vogue dont je fus surpris moi-même. Des gens s’écrièrent que j’avais créé un « type, » chose dont je m’étais pas le moins du monde inquiété. Mieux, je ne m’en étais même pas aperçu… C’est qu’Arsène Lupin se glissa si doucement, si insidieusement dans ma vie que je ne savais dire s’il s’y était introduit par la porte ou par la fenêtre. Au reste, cela n’avait rien que de très naturel, de la part d’un cambrioleur ! Mais, une fois dans ma vie, Arsène Lupin y resta. J’écrivis ensuite L’Aiguille creuse, dont l’action se passe autour de ce fameux monolithe de 70 mètres de haut, qui se trouve à Étretat… Et puis, ce fut toute la série des Arsène Lupin, depuis 1905 jusqu’à aujourd’hui. Avec Francis de Croisset, nous l’avons mis à la scène. C’est André Brûlé qui le créa en 1908, – avec quel magnifique talent !

Depuis plus de trente ans, ainsi, Arsène Lupin vient me visiter tous les jours. Chaque après-midi, vers quatre heures, je monte dans mon bureau. Des bûches sont disposées dans la cheminée ; on allume le feu. Alors, quand les flammes montent hautes et claires, le cher fantôme se montre élégant, gouailleur, à la fois racé et canaille, et, pendant deux heures, tous les jours, tant qu’il y a quelques braises rougeoyantes sur mes chenets, Arsène Lupin et moi devisons tout bas. Il me raconte ses exploits avec un cynisme de grand seigneur, se gaussant de la bêtise humaine. Je l’écoute avec un plaisir infini et un grand sentiment de ma lâcheté. J’ai essayé de ramener cet égaré dans le bon chemin. Il y a tellement de choses chic en lui, tellement d’élégance, de distinction. Il a parfois des gestes si désintéressés ! Il a essayé, de très bonne foi, d’être un honnête homme ; mais hélas ! Arsène Lupin raisonnable n’était plus amusant du tout ; ses histoires devenaient fades, plates. Le joyeux compagnon pétillant d’esprit faisait place à un personnage maussade comme une vieille fille. Nous en arrivions à nous ennuyer ensemble, presque à nous disputer… Alors, j’ai été de nouveau lâche, je lui ai répété les paroles qu’il ne fallait pas dire et, bondissant à nouveau dans la vie, plus aventureux, plus aérien que jamais, Arsène Lupin a repris le cours de ses exploits… »

Maurice Leblanc m’a dit tout cela de sa voix égale et douce, où circule une sorte de jubilation intérieure. Il est évident que, pour le romancier, le personnage d’Arsène Lupin est un être plus vivant, plus réel que beaucoup d’autres personnes de sa connaissance. J’avoue qu’une présence aussi impérieuse me paraît à la fois admirable et un peu inquiétante. À la place de Maurice Leblanc, je craindrais de recevoir un jour un billet ainsi conçu : « Demain, à dix heures, j’aurai l’honneur de vous cambrioler. Signé : Arsène Lupin, » puisque c’est ainsi que procède son héros…
 
 

 

J’insiste encore, pour connaître les sources de l’inspiration du romancier.

« Aimez-vous les films policiers ?

– Non, je les trouve ennuyeux.

– Les films de gangsters ?

– Ils m’assomment !

– Êtes-vous un grand lecteur de faits divers ?

– Pas du tout ! je les ignore même la plupart du temps… Ainsi, au moment de l’affaire Prince, des journalistes sont venus me demander ce que j’en pensais. Je n’en pensais absolument rien, attendu que je ne savais même pas qu’il y eût une affaire Prince. Je l’appris par la suite, mais jamais je ne me suis appliqué à essayer de l’éclaircir.

– Mais peut-être qu’Arsène Lupin ?… insinuai-je.

– Lui ?… Il a horreur des histoires brutales. Arsène Lupin cambriole, mais c’est tout. Il n’y a pas de sang sur ses mains. Non, voyez-vous, pour moi, les histoires policières qui veulent serrer la vérité, qui sont une sorte de casse-tête chinois, c’est ennuyeux, ennuyeux au possible ! Arsène Lupin, c’est tout le contraire, c’est un dilettante, un fantaisiste… Pourtant, si vous tenez à connaître celui qui fut mon grand maître en matière d’intrigues policières, je vous le dirai : c’est Edgar Poe. Pour moi, rien de mieux n’a été fait dans ce genre que La Lettre volée ou Le Double Assassinat dans la rue Morgue. J’ai lu aussi Gaboriau, mais qu’il est donc assommant !

– Pourtant, il me semble que vous 
accordez une grande importance à la vraisemblance.

– Évidemment ; mais la vraisemblance n’exclut pas la fantaisie. Et tout roman « bien fait » est vraisemblable.

– En somme, dis-je en manière de conclusion, Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur, est un personnage idéal. Mais a-t-il
 fait des adeptes, a-t-il inspiré des cambrioleurs ? Avez-vous jamais remarqué dans
 un fait divers, ou vous l’a-t-on signalé, – 
puisque vous ne les lisez guère, – qu’un voleur aurait « opéré » à la manière d’Arsène Lupin ?

– Non, jamais, à ma connaissance. »


Juste à ce moment, Henri Diamant-Berger vient de faire répéter une scène du film à Jules Berry.

« Silence… Moteur… Allez !… »

Maurice Leblanc regarde évoluer l’étourdissant Jules Berry, si racé, si élégant, si désinvolte. Alors, j’entends le romancier murmurer inconsciemment ces deux mots admiratifs :

« Quel artiste ! »

Mais je ne saurais vous dire si cette exclamation proférée s’adressait à Jules Berry ou bien au personnage incarné par l’acteur…
 
 

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(Raymond Berner, in Police Magazine, n° 329, dimanche 14 mars 1937)