Quand elles surent que le secret était
 trouvé, elles se mirent en route, si nombreuses, que la maison du docteur Daltroff, perdue dans la lande bretonne, fut
 cernée d’un flot de corps frénétiques, de
 têtes ardentes, de mains tendues qui imploraient.

Réveillés par les cris, par les supplications, le savant et son aide montèrent sur 
leur terrasse, et, hallucinés, ils contemplèrent l’étendue. C’était dans la lividité rosâtre de l’aurore un moutonnement
 de formes menues, et encore imprécises qui s’agitaient. À l’odeur amère de la mer
 proche, se mêlait une senteur lourde de
 jardins, de musc, d’ambre et de sueur.

« Se peut-il qu’il ne s’agisse pas d’une
 grossière illusion de nos sens ? murmura
 le savant. Seraient-ce là des femmes ?


– Des femmes ! Toutes les femmes ! 
s’écria son aide avec exaltation. Les blanches, les jaunes, les noires, toutes, toutes, toutes !!!

– Mais que me veulent-elles ? » gémit
 Daltroff.

L’élève éclata d’un rire faunesque.


« Vous avez donc oublié, maître, votre 
dernière découverte ? Celle d’un sérum contre la vieillesse ? Sérum préventif pour 
lequel vous manquiez de sujets d’expérience, car vous et moi ne sommes plus au printemps de nos jours ? J’ai donc fait
 passer dans les journaux une annonce ainsi conçue :


« Le docteur Daltroff demande deux ou 
trois femmes âgées d’une trentaine d’années au plus, qui voudraient bien essayer
 son sérum contre la vieillesse. 
»

Et voilà, maître ! Et voilà ! conclut Valère Mirosol, avec un grand geste. Votre célébrité est si universelle que…

– 
Valère, interrompit sévèrement le savant, je n’ai que quelques grammes de 
sérum et il faut de longs mois pour le 
composer. Donc, – il fronça les sourcils, – 
donc, je veux trois sujets, et pas davantage. »

Valère Mirosol fut atterré.


« Ces créatures sont positivement enragées, gémit-il. Tout cela pour voler au temps un peu de jeunesse ! Ah ! mesdames ! La jeunesse, l’amour, quelle blague !
 Il n’y a que la biologie de vraie ! »


Tandis que les femmes stupéfaites s’immobilisaient pour écouter ce singulier discours, l’habile Marseillais entrouvrait la 
porte, happait trois femmes éperdues, et 
refermait à double tour.

Il serait trop long de révéler les péripéties du traitement imaginé par le génial
 Daltroff. L’univers entier, mis au courant
 de l’expérience par les soins de Valère, put
 observer les trois sujets : dix ans plus 
tard, les trois quadragénaires paraissaient 
à peine avoir trente ans, sans rien devoir
 aux fards et autres artifices.

Quel était donc le secret de Daltroff ?

« Il est tout simple, avait grommelé le 
savant questionné un jour par une délégation de l’Institut. Je ne travaille que sur
 la cellule, et je préviens la vieillesse comme
 une maladie. Voilà. »

On ne put obtenir d’autres éclaircissements. Chaque année, trois femmes nimbées d’enchantement partaient de la maison solitaire pour la conquête du monde.
 À l’époque où se place ce récit, les plus
 âgées des femmes traitées approchaient de 
la soixantaine avec un corps de Diane et
 des lèvres en fleur. Quatre-vingt-sept autres 
les suivaient, pleines de foi, certaines de ne 
jamais vieillir, adorées par l’homme comme 
de vivants miracles. On les avait surnommées – bien que le grand Daltroff, en entendant ce mot, eût haussé les épaules – les
 Immortelles. Et c’était une plaisanterie courante que de les opposer aux Immortels du
 sexe fort dont la tête chenue recherche avec complaisance l’ombre de la Coupole…


Mais voici…


Les non-Immortelles, c’est-à-dire toutes les
 femmes du monde moins quatre-vingt-dix
, veillaient. Une jalousie féroce grondait dans 
le cœur de celles dont le flot, sans cesse
 renouvelé, battait depuis trente ans les murs
 de la maison Daltroff.


Le savant devenait très vieux. Il pouvait
 mourir d’un jour à l’autre, emportant son 
secret…


Cette crainte redoublait la frénésie des 
femmes accourues.
Les victimes, piétinées, écrasées, voire 
poignardées traîtreusement, ne se comptaient plus. En outre, les Immortelles inspiraient de folles passions. Déchargées de la
 grande inquiétude, elles possédaient une
 âme édénique, souriante, apaisée, et par là clairvoyante et sage. Les poètes ne se lassaient pas de célébrer cette dualité merveilleuse jusque-là inconnue de la pauvre humanité : d’un corps adorablement jeune, frais
 comme les jasmins d’avril, souple à l’âge
 de la vieillesse comme les clématites, enchâssant une âme aussi compréhensive et
 tendre qu’une âme d’aïeule heureuse.


En vérité, le grand Daltroff avait découvert une nouvelle formule d’humanité, et
 qui l’ennoblissait. Posséder l’amour ou 
l’amitié d’une Immortelle était le rêve de 
tous. Il n’était pas d’idylle, pas de passion,
 qui, à l’approche de ces étranges créatures,
 ne s’évanouît pour refleurir à leurs pieds.


But de tous les amours, cible de toutes les haines, elles étaient comme le paradoxal 
carrefour des routes d’ombre et des routes 
de lumière. Chaque année, à la mi-printemps, elles se rendaient en blanche théorie chez Daltroff qui, plongé dans son fauteuil, ses yeux d’outre-tombe cachés par des verres bleuâtres, prononçait quelques paroles de bienvenue et donnait quelques conseils d’hygiène.


Il mourut, un jour, subitement, au cours
 de cette cérémonie. Instruites, par les cris
 de Valère, de ce malheur, les infortunées
rivales des Immortelles se sentirent envahies par un affreux désespoir. Leur haine
 pour leurs sœurs plus heureuses redoubla.
Quand elles parurent, en larmes, sur le
 seuil, d’affreux cris de mort volèrent sur la
 lande grise.

« 
Grâce ! grâce ! Qu’avons-nous fait ? 
pleuraient les jeunes femmes. Depuis quand
 la jeunesse est-elle un crime ?

– 
À mort ! à mort ! » répétaient les voix
 innombrables.

Et, tandis que quelques furieuses mettaient le feu à la maison du miracle, d’autres entraînaient les victimes.

Une grande fille aux cheveux noirs, musclée, belle comme un mauvais ange, monta 
sur un dolmen et cria :

« 
Voici l’autel. Voici l’arme. À moi les
 victimes ! »

Elle était grave, terrible et religieuse,
 comme si l’âme des prêtresses celtiques qui
 avaient erré dans ces lieux s’était emparée
de son âme.

La joie païenne du sang répandu pour les
 dieux brûlait dans ses prunelles, tandis
 qu’elle brandissait un poignard affilé…


Et ce fut là, dans la lande plaintive, la
 mort tragique de ces femmes étranges qui
 avaient enchanté le cœur triste des hommes par la miraculeuse rencontre de leur 
jeunesse en fleur et de leur âme, qui savait…

Quand la nuit vint, lourde et noire comme la mer, la maison incendiée du génial 
savant brûla avec un insoutenable éclat.

Et les dolmens projetèrent sur la lande de
 longues ombres minces, pareilles aux colonnes d’un temple détruit…
 
 

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(
Isabelle Sandy, « Les Mille et un matins, » in Le Matin, trente-neuvième année, n° 13923, mercredi 3 mai 1922 ; nouvelle reprise dans L’Impartial, journal quotidien et feuille d’annonces, quarante-huitième année, n° 12701, mercredi 10 mai 1922 ; Félicien Rops, « Étude inspirée de ma femme »)