Moi, pauvre vieil homme en béret bleu et en tricot de laine, moi, qui vis de soupe et de piquette, avec trois cents francs de pension, moi, Jean Aruégoyen, qui vous parle, j’ai été roi.

Et non pas roi pour rire, en un jour de carnaval ou en une heure de folie, mais maître d’un territoire grand comme la moitié de la France, chef de quelques milliers d’hommes armés et valeureux qui, pour me parler, s’aplatissaient dans la poussière, possesseur de troupeaux innombrables et de trésors de pierreries et d’or tels qu’aujourd’hui encore, rien qu’en y pensant, je sens danser des flammes dans ma tête et le vertige me secouer le cœur.

C’est là, dans cette cahute de la falaise, à la pointe du Socoa, que je finirai mes jours, parce que, voyez-vous, quand on a couru cinquante années durant sur la mer, on ne peut plus vivre loin d’elle sans en respirer le souffle, sans la voir palpiter ou bondir, molle ou furieuse tour à tour. Mais je ne suis pas un homme de la côte. Je suis né à Cambo, dans les terres, et j’y ai grandi jusqu’au temps où je fus pris d’un mal que ceux de notre race connaissent bien et qui est l’ennui de regarder toujours les mêmes choses. C’est comme une mauvaise herbe qui vous pousse dans l’âme à peu près vers le même temps que la barbe au menton. Et il n’y a rien à faire. Les parents le savent bien ; ils pleurent en silence, ils n’essaient même pas de donner des conseils.

Cela commence par une inexplicable aversion pour tout ce qu’on avait aimé jusque-là. Le manche de la charrue pèse étrangement aux bras du malade, il n’a plus de goût aux travaux des champs ; les montagnes bleues de notre pays, si douces à regarder, deviennent pour lui pareilles aux murs d’une prison odieuse. Il ne fréquente plus les parties de pelote, fuit les bals du dimanche et, s’il a déjà choisi une fiancée parmi les fines et jolies filles de chez nous, il ne reste plus qu’à la plaindre, – pauvre petite ! – car le galant, du jour au lendemain, s’en détache, ne désire plus ses baisers ni ses sourires, et oublie à jamais qu’il lui a juré de l’aimer toujours. Il est là, inerte, taciturne, indifférent aux hommes et aux choses. Seulement, quand le vent vient de la mer et promène au-dessus des champs un parfum imprégné de fraîcheur saline, le jeune homme fait face au vent, les narines dilatées, et tressaille comme un poulain affamé d’espace et lié au piquet ! Ce qui l’appelle ainsi vers l’Océan, vers les Amériques, vers les « Îles, » ce n’est pas seulement le désir d’aller là-bas, comme des Basques que l’on sait et que l’on nomme, faire fortune et revenir ensuite mourir dans son pays, châtelain et cousu d’or ; c’est aussi et surtout un irrésistible besoin, enraciné depuis des siècles au cœur de la race, de courir des aventures et de voir les quatre coins du monde. S’il amasse de l’argent en route, tant mieux, certes ! Mais ceci n’est pas l’essentiel. La plupart reviennent chez eux gueux comme Job, mais enchantés quand même, et soyez bien sûr que, s’ils pouvaient recommencer une vie, ils n’en choisiraient pas d’autre que celle qu’ils ont menée. Regardez-moi bien en face : moi, Jean Aruégoyen, qui vous parle, je suis de ceux-là.

Mes parents étaient fermiers des Etcheparre, gens riches et bons qui habitaient au bord de la Nive une belle maison blanche et rouge avec un perron et des balcons de bois où perchaient des paons. Leur fils Georges était de mon âge et, malgré la différence de nos conditions, je n’avais pas de meilleur ami que lui. Ses parents, qui s’intéressaient à moi, voyaient cette amitié d’un bon œil, et, de même que, tout petit, j’avais profité des jouets de Georges, je profitai, par la suite, des leçons que venait lui donner un professeur de Bayonne, jusqu’au jour où, mon frère aîné partant au service, je dus dire adieu aux livres et me mettre au travail des champs.

Mais cela ne dura guère. Le mal de voyager me prit vers seize ans, si violemment que j’en dépérissais à vue d’œil. Mon père fut le premier à me dire d’agir à ma guise : on tâcherait de s’arranger sans moi… Je me souviens comme si j’y étais du jour où, en veston et béret neufs, je m’en fus faire mes adieux à Georges Etcheparre. Il sanglotait moins, certes, par regret de son compagnon préféré qu’à l’idée de ne pas pouvoir s’en aller aussi, attaché qu’il était chez lui par sa richesse.

Quinze ans environ s’écoulèrent où je vécus comme je pus, tantôt matelot sur des navires, tantôt ouvrier dans les ports, tantôt m’établissant pour quelques mois dans un endroit quelconque et gagnant mon pain dans de petits commerces ou de menues industries. Quinze ans, vous dis-je !… Et vous comprenez bien que si mon dessein était de vous raconter en détail tout ce qui m’advint durant ce temps-là, les jours qu’il me reste à passer en ce monde y suffiraient à peine.

Et puis, vous devez trouver que je radote un peu, et j’imagine qu’il vous tarde de me voir arriver à l’histoire promise, de savoir comment je fus roi… Eh bien, donc, quand j’eus été forcé de vendre, à la suite de mauvaises affaires, un petit café que j’avais ouvert à Buenos-Aires, il ne me resta plus qu’à plier bagage et à partir de nouveau, au hasard, où il plairait au destin de me guider. Ce fut sur un navire d’émigrants en partance pour le Chili que je m’embarquai, avec quelques piastres qui constituaient toute ma fortune. Les voyages ne sont pas drôles dans ces conditions, croyez-moi sur parole. On est entassés les uns sur les autres, on étouffe dans une atmosphère fétide ; couchés sur la paille, nourris de restes, on vit dans l’intimité des puces et des cancrelats, et, pour comble de bonheur, à la longue, le bruit assourdissant des machines finit par vous faire l’effet de coups de marteau qu’un invisible bourreau vous appliquerait méthodiquement et sans relâche sur la nuque. Mais, ma foi, ce n’était pas la première fois que j’en étais réduit à passer par là et, prenant mon parti de ces petits désagréments, je tuais le temps de mon mieux en pensant à l’avenir ou en chantant des chansons de mon pays. Et voilà qu’un beau jour, comme je faisais traîner ma voix sur le dernier refrain d’une de ces chansons avant d’en commencer une autre, un de mes compagnons de voyage me frappe sur l’épaule, et me dit en basque :

« Bonjour, mon vieux Jean ! Est-ce que tu me reconnais ? »

Alors, je me mis à pleurer comme une bête, car l’homme qui venait de me parler ainsi, – je le reconnaissais comme si je l’avais quitté de la veille, – c’était Georges, mon ami d’enfance, Georges, le fils des Etcheparre, de nos anciens maîtres, les gens les plus riches du pays, qui en était réduit à voyager à fond de cale, comme un gueux, comme moi ! Moi, c’était un peu pour mon plaisir, ou du moins parce que je l’avais voulu… Mais lui ?… Oh ! l’histoire était toute simple : ses parents avaient été complètement ruinés par la fuite d’un banquier malhonnête ; ils en étaient morts de chagrin à quelques mois l’un de l’autre… Et voilà ! À présent, Georges cheminait à travers le monde, comme tant d’autres Basques, pleurant encore les siens, mais ravi d’une pauvreté qui lui permettait d’être libre.

Nous nous jurâmes de ne plus nous quitter et d’unir nos efforts pour amasser la fortune avec laquelle nous rachèterions un jour la belle maison blanche et rouge des bords de la Nive. Le plaisir de notre rencontre abrégea la fin du voyage et encouragés, réconfortés, pleins de confiance, nous débarquâmes à Valparaiso comme en pays conquis. Hélas ! tour à tour occupés dans le port au débardage, marchands de bouillie de maïs à Santiago, chercheurs de mines dans la Cordillère, remplisseurs de baignoires aux Thermes de Lhai-Lhai, nous ne retirâmes de ces diverses occupations d’autre profit que la science de nous serrer le ventre à propos et de ne pas manger à notre faim, tout en faisant bonne figure… Il n’est plaisir qui ne lasse à la longue : en désespoir de cause, Georges alla voir le consul de France à Santiago, pour le prier de nous tirer d’affaires. Il tomba sur un ancien camarade à lui, Palois d’origine, qui le reçut à bras ouverts, lui avança de quoi s’habiller décemment, et qui nous invita même à sa table… Ça ne traîna pas. Huit jours plus tard, sans avoir jamais su comment le consul était parvenu à faire accepter par le gouvernement ce colossal passe-droit, nous étions bombardés Georges chef et moi sous-chef du bureau des réclamations indigènes !
 
 

 

Nous étions bien logés, suffisamment payés, et notre besogne consistait uniquement à faire semblant d’écouter les jérémiades des chefs indiens qui venaient de temps à autre protester par-devers nous contre les empiétements des Blancs sur leur territoire. Je dis « faire semblant, » car nous avions reçu d’en haut l’ordre formel de ne jamais transmettre ces plaintes aux autorités compétentes, qui avaient bien d’autres chiens à fouetter. On nous priait simplement de ne pas être chiches de bonnes paroles et de promesses… Et ainsi, cinq ou six fois par mois, nous voyions arriver quelque chef peau-rouge haut emplumé, drapé dans son manteau de cérémonie, beau comme un dieu ou laid comme un singe selon sa tribu et sa race, qui, après force courbettes et quelques menus cadeaux, développait en son charabia le récit des dommages subis par lui… Cependant, l’interprète, tout en grillant des cigarettes, conversait avec nous de la pluie et du beau temps, et Georges qui, étant joli garçon, avait beaucoup de succès auprès des Chiliennes, écrivait gravement quelque billet doux. Quand la cérémonie avait assez duré, il montrait d’un air entendu le billet à l’Indien, et tandis que le garçon de bureau l’emportait à destination, l’interprète, non sans avoir fait admirer au plaignant la hâte que le seigneur blanc apportait à régler l’affaire, l’invitait à regagner sa montagne pour annoncer au plus tôt la bonne nouvelle aux siens. Là-dessus, le Peau-Rouge se retirait, se confondant en remerciement et en génuflexions, proclamant que nous étions plus glorieux que le soleil levant et plus avisés que la prunelle du condor. Nous en étions quittes pour le voir de nouveau quelques semaines plus tard, un peu surpris du retard mais toujours plein de confiance, et pour le revoir encore plusieurs fois par la suite, jusqu’au jour où les domestiques recevaient ordre de le mettre poliment à la porte, tout en lui représentant combien il était inconvenant à lui de venir déranger sans trêve les puissances de ce monde.

Comme vous voyez, le métier ne manquait pas de charme et nous nous trouvions parfaitement heureux ; mais notre idée n’était pas de nous éterniser dans la place. À quoi nous eût servi de quitter notre pays par amour des aventures, si nous étions destinés à finir notre vie dans la peau d’un paisible rond-de-cuir chilien ?… Nous restions donc là comme en embuscade, à l’affût d’une occasion favorable d’aller chercher fortune ailleurs. Cette occasion, nous l’attendîmes près de deux ans ; mais, quand elle se présenta, il y eut tout lieu de croire que nous n’avions rien perdu pour attendre.

Depuis quelque temps, je remarquais que Georges, au lieu d’écouter distraitement les chefs indiens, semblait prendre à tâche de les faire bavarder. La fois où, tout étonné, il m’advint de lui poser une question là-dessus, il me répondit qu’il avait son idée, qu’il devait y avoir quelque chose à tenter « de ce côté-là, » et que, si tout se passait comme il l’espérait, nous tenions la fortune ; il ajouta que, pour le moment, il m’était inutile d’en savoir plus long, qu’il me mettrait au courant quand il le jugerait nécessaire. Il m’engagea uniquement à faire mon possible pour apprendre au plus tôt la langue des Peaux-Rouges, et je m’aperçus alors que lui-même était dès lors capable de soutenir, avec les chefs qui nous rendaient visite, d’importantes conversations.

Deux mois s’écoulèrent encore. Un matin où nous prenions notre apéritif sous les arcades de la place Santa-Maria, comme je regardais les belles dames qui, revêtues de la mante nationale, jacassaient au seuil des boutiques, en amoncelant sur des chariots traînés par leurs servantes les achats de chapeaux, de rubans, de mantilles et d’écharpes qui les feraient plus belles le soir, Georges, jusque-là distrait et absorbé, me frappa soudain sur l’épaule, et, sans autre préambule, me dit :

« Encore quelques jours, et nous nous mettrons en route pour le pays des Agzcéaziguls… Retiens bien ce nom et, si quelques-uns de nos chefs sauvages le prononcent en ta présence, ouvre tes oreilles et tâche de ne pas perdre un mot de leurs discours. »
 
 

 

Et alors, il me donna toutes les explications. Les Agzcéaziguls étaient une vieille tribu indigène, dont les territoires s’étendaient sur des contrées montagneuses et désertiques, très loin, vers le nord, aux confins de la Bolivie. Ils passaient pour descendre du Soleil en droite ligne, possédaient des trésors et des traditions illustres, servaient encore leurs dieux, – des dieux mystérieux et terribles, – dans des temples souterrains éblouissants de richesses ; mais, condamnés par l’ingrate nature du pays où ils étaient confinés à vivre uniquement de la chair de leurs troupeaux, ils crevaient littéralement de faim au milieu de leurs pierreries et de leur or, depuis que des maladies impossibles à conjurer s’étaient abattues sur leurs moutons et leurs buffles. Les Blancs avaient été cause de leurs malheurs en les reléguant dans la montagne, mais, d’après une légende qui circulait chez eux, d’autres Blancs, un beau jour, répareraient l’injustice de leurs ancêtres, et deux d’entre eux, dont un vieillard plein de sagesse et de gloire, viendraient jusqu’à la terre des Agzcéaziguls pour mettre un terme à leur détresse. Tout cela, Georges Etcheparre l’avait appris peu à peu, bribe par bribe, patiemment, en se gardant de questions trop directes, afin de ne pas éveiller la méfiance des chefs peaux-rouges en mission auprès de nous… Et il n’y a pas besoin d’être grand clerc pour comprendre dès maintenant quels étaient ses projets : nous irions trouver les Agzcéaziguls, nous leur annoncerions que nous étions les libérateurs qu’ils attendaient et, après avoir bien joué notre comédie, nous décamperions à toute allure, les poches garnies d’une quantité d’or suffisante pour vivre par la suite comme des rois où bon nous semblerait… Ne vous indignez pas : en France ou dans n’importe quelle nation dite policée et civilisée, un acte de ce genre ne mériterait, je vous l’accorde, que le nom de vol ; mais, dans ces pays perdus et au temps dont je vous parle, c’était simplement l’aventure, l’aventure dans toute sa beauté, avec ses risques incalculables, mais aussi avec la fortune au bout, et la gloire et l’approbation de tous, quand on avait été assez habile pour la préparer savamment et la mener à bonne fin.

Le 10 novembre 1865, nos préparatifs étaient terminés. Sur une grande carte, Georges avait tracé au crayon rouge la route que nous aurions à suivre. Nos ballots de provisions et de vêtements étaient bouclés. On nous avait amené le matin même deux solides mulets à essayer ; le marchand devait repasser le lendemain pour reprendre ses bêtes ou toucher l’argent… Bastt ! nous le payerions à notre retour… Quand le bureau fut fermé, vers cinq heures, Georges rasa sa moustache et sa barbe. J’en fis autant. Il était inutile que quelque indigène nous reconnût en route. Après quoi, il ne me resta plus qu’à préparer l’accoutrement que je devais revêtir quand nous serions en vue des Agzcéaziguls car, pour ne pas faire mentir la légende, il fallait bien que l’un de nous prît l’aspect d’un vieillard ; le rôle m’avait été confié et, afin de le remplir dignement, je m’étais muni de divers instruments de maquillage, d’une opulente perruque blanche et d’une grande barbe postiche qui me tombait jusqu’au nombril. En outre, dans le dessein d’émerveiller davantage les bons Peaux-Rouges, j’avais pris chez un fripier une robe de soie pourpre parsemée d’étoiles dorées, qui avait dû servir jadis à quelque charlatan de carrefour.

Et, un peu avant l’aube, nous partîmes, après avoir laissé la clef sur la porte et envoyé au gouvernement une démission pleine de dignité.

Nous suivîmes la mer sur une cinquantaine de lieues chiliennes, mais, après avoir atteint Huasco, nous obliquâmes vers le nord-ouest et la montagne, cheminant par petites journées, afin de ménager autant que possible nos montures. Sur les basses pentes des Andes, le printemps faisait s’épanouir par myriades de minuscules jacinthes dont les parfums poivrés et suraigus arrivaient jusqu’à nous qui passions à plus de mille mètres au-dessus d’elles. Le voyage s’annonçait comme une véritable partie de plaisir… C’est à peine si nous eûmes à caresser les chiens de nos carabines, un soir où trois cavaliers à mine patibulaire manifestèrent l’intention de nous emprunter nos mulets et nos bagages pour un temps dont ils ne spécifiaient pas la durée ; nous sentant résolus à tirer au moindre mouvement qu’ils esquisseraient pour porter la main aux pistolets de leurs ceintures, ils firent volte-face et disparurent, non sans nous avoir priés poliment de les excuser…

Parfois, nous tombions sur un campement d’Indiens auprès desquels nous trouvions en général un accueil charmant. Georges ne manquait jamais de dire au cacique que le gouvernement nous avait chargés d’une enquête au sujet de ses réclamations ; et comme, neuf fois sur dix, le brave homme avait, en effet, réclamé pour une raison ou pour une autre, il ne savait qu’imaginer afin de gagner notre amitié. Et c’étaient des fêtes en notre honneur, des danses, des bombances !… Mais, quand nous eûmes dévalé le versant de la première Cordillère, et que nous vîmes se profiler à l’infini devant nous la chaîne désolée et neigeuse de la Grande Sierra, nous commençâmes à déchanter et à comprendre que tout ne serait pas rose dans notre voyage.

Nous trottâmes plusieurs jours dans la vallée, vers le nord, fatigués, accablés, comme si les hautes montagnes qui se dressaient autour de nous avaient pesé de toute leur masse sur notre âme. Le silence était si grand dans ces solitudes, que le bruit d’un caillou roulant sous le sabot de nos mulets ou l’appel rauque d’un condor semblait véritablement emplir le ciel… Une inquiétude nous envahissait, une inquiétude confuse, irraisonnée, que nous n’osions pas nous avouer à nous-mêmes. En outre, nous nous égarâmes durant quelques jours, et je dus alors réconforter mon camarade qui parlait déjà de rebrousser chemin au plus tôt.

« Vois-tu, me répétait-il en consultant sa carte, nous nous sommes trop pressés ; mieux eût valu attendre quelque temps encore, et accumuler des renseignements plus précis… D’après mes calculs, nous devrions être, en ce moment-ci, à l’entrée même d’un défilé que les Indiens appellent la Porte de l’Aurore et qui nous conduirait au pays de nos futurs sujets. »

Enfin, revenant en arrière par une autre route, nous rencontrâmes une sorte de passage gigantesque qui s’ouvrait tout droit devant nous vers l’ouest entre deux colossales murailles de rochers roses. Nous nous y engageâmes ; les mulets trottèrent durant le reste du jour et tout le long de la nuit, jusqu’à l’aurore.

Alors, nous nous arrêtâmes pour laisser souffler nos bêtes et, nous étant retournés, nous vîmes le soleil apparaître, rond comme la prunelle d’un œil, au bout du corridor qui, là-bas, très loin, s’entrouvrait pareil à la paupière de l’horizon… Et, tandis que le soleil augmentait d’éclat, par suite d’un curieux phénomène d’optique il eut l’air, durant quelques instants, non pas de monter dans le ciel, mais de s’avancer dans le couloir à notre suite. Plus de doute : c’était bien la Porte de l’Aurore. La pensée que nous touchions au but nous fit oublier nos fatigues ; nous tirâmes nos accoutrements de nos sacs et, riant comme des enfants de nos airs solennels et grotesques, nous nous remîmes en selle en fouettant dûment nos montures.

« … Les Agzcéaziguls sont nos cousins, nous avait dit un cacique des environs de Copiapo ; ils nous ressemblent, leurs vêtements sont pareils aux nôtres ; seulement, ils ont autour des chevilles des bracelets d’or garnis de grelots, et quand ils marchent, on croirait entendre chanter des grillons. »

Il avait dit encore :

« On n’entre pas facilement dans leur royaume. Il n’y a qu’une porte, et ne la trouve pas qui veut. »
 
 

 

Nous étions en train d’élaborer de silencieux commentaires à propos de ces paroles et de bien d’autres du même genre, quand un Indien monté sur un petit cheval gris surgit à quelques pas de nous ; il nous considéra d’un air ahuri et craintif, puis s’enfuit au galop et disparut, non sans que nous eussions eu le temps de reconnaître le bruit des grelots d’or attachés à ses chevilles. Nous rendîmes grâces au ciel de l’avoir trouvé sur notre chemin ; il est hors de doute que, sans lui, nous serions revenus sur nos pas, avec la persuasion de nous être égarés encore ; en effet, la Porte de l’Aurore aboutissait à une impasse formée d’un demi-cercle de rochers abrupts, hauts de cent pieds, infranchissables… Cependant, une issue existait à n’en point douter, sinon il eût bien fallu admettre que l’Indien qui avait fui devant nous était un fantôme ou qu’il possédait des ailes. Mais ce fut seulement vers le soir, après avoir exploré le cul-de-sac, que nous découvrîmes une étroite anfractuosité, visible seulement du centre du demi-cercle, et ouverte obliquement dans le roc.

La grotte se transforma rapidement en une sorte de tunnel bien aménagé, très large, très droit, au bout duquel apparaissait un lambeau de jour déclinant… Tandis que nous avancions, la nuit tomba ; la clarté lointaine pâlit, s’évanouit, et fut remplacée enfin par le point lumineux d’une étoile. En vérité, les Rois Mages ne durent pas s’avancer avec plus de joie vers l’astre qui jadis leur annonça la naissance du Dieu de Bethléem !.. Nous allions au grand trot ; le bruit des sabots de nos mules avait un long retentissement.

Soudain, voilà Georges qui me dit :

« Ouvrons l’œil : ils nous attendent à la sortie. Et il ne s’agit pas d’être assommés dès nos premiers pas sur leur territoire. »

Nous étant arrêtés, nous entendîmes un bruit murmurant de foule, de voix et de pas qui, par le boyau souterrain, parvenait distinctement jusqu’à nous. Nous modérâmes notre allure et, quand nous fûmes à cent mètres environ de la bouche du tunnel, m’étant dressé sur mes étriers, je clamai d’une voix retentissante un petit discours en dialecte indien, depuis longtemps préparé et appris par cœur :

« Salut au noble et valeureux peuple agzcéazigul ! Les Dieux m’ont instruit de ses souffrances imméritées, et j’ai mission d’y mettre un terme. Je suis le vieillard blanc que vous attendiez. Mes bras sont pacifiques et mes desseins respirent la mansuétude. Je ne vous demande qu’un peu d’herbe sèche pour nos mules et deux places à vos tables pour mon serviteur et pour moi. »

Je n’étais pas au bout de mes paroles qu’une formidable acclamation retentit… Georges, fou de joie, m’allongea deux vigoureux coups de poing dans les côtes… Et, quelques secondes plus tard, nous arrivions au milieu d’une centaine de pauvres diables enthousiastes qui s’agenouillaient devant nous, embrassaient nos pieds et nos mains, et nous donnaient les appellations les plus flatteuses qu’ait jamais entendues créature mortelle.

Notre premier souhait eût été qu’on nous laissât dormir tranquillement durant une bonne douzaine d’heures. Mais il était tout au moins habile de ne pas commencer par là. Alors, m’étant juché gravement au sommet d’un monticule, je me mis à lever les bras au ciel, à balancer la tête, à pousser des cris, à accomplir les plus folles pitreries qui purent me venir à l’idée, le tout au milieu d’une admiration émerveillée et d’un religieux silence. Après quoi, j’annonçai que les Dieux me paraissaient aussi bien disposés que possible et qu’il fallait, sans les importuner davantage, remettre au lendemain la continuation de la cérémonie. On nous conduisit sous une tente plus grande et plus belle que toutes les autres ; et, de là, avant de nous endormir, nous vîmes des feux s’allumer sur les montagnes, tandis que les veilleurs de nuit, lançant de sommet en sommet des cris rauques, répandaient la nouvelle à travers tout le peuple agzcéazigul…
 
 

 

Durant la première semaine, notre besogne consista uniquement à bénir les troupeaux que l’on nous amenait des quatre coins du territoire. J’avais proclamé que l’effet ne se ferait pas sentir avant une ou deux lunes ; mais, voyez-vous, tant de prudence était bien inutile : chez les Agzcéaziguls, comme dans le reste du monde, il n’y a que la foi qui sauve, et nos hôtes ne tardèrent pas à nous affirmer, éperdus de reconnaissance, que leurs bêtes allaient beaucoup mieux. Vrai de vrai, je commençais déjà à me prendre au sérieux moi-même, à croire que je possédais réellement le pouvoir d’accomplir des miracles ! Et tout cela n’était encore que le début de ma gloire. Le huitième jour, une cohorte de trois mille guerriers vint me chercher pour me conduire en pèlerinage à Gunda, la ville sacrée, où reposaient les rois morts dans les temples souterrains des Dieux. Durant tout le voyage, je fus traîné par douze hommes sur une fastueuse litière, tandis que mon pauvre Georges, un peu vexé d’être relégué au rang de subalterne, caracolait sur sa mule à mes côtés.

Gunda apparut après une vingtaine d’heures de marche. Quel étonnant et magnifique spectacle ! Imaginez, au centre d’un grand cirque de montagnes, une réunion de palais de toutes formes, grandioses ou baroques, des amoncellements fabuleux de pierres roses, des enchevêtrements de colonnes barbouillées de couleurs violentes ; et, dominant la ville sainte, sur le piédestal naturel d’un mont, la gigantesque statue d’un dieu qui se découpait contre le ciel, en face de moi, les bras levés.

Mon cortège s’arrêta au sommet du col, et les hérauts qui nous précédaient se mirent à faire retentir leurs trompettes ; une sonnerie lointaine répondit et, bientôt, les portes d’un palais s’étant ouvertes toutes grandes, nous vîmes apparaître un gros de cavaliers en tenue de gala, hérissés de plumes, brandissant leurs lances, qui se dirigèrent au galop à notre rencontre. C’était le cacique des caciques agzcéaziguls qui venait remettre entre mes mains les insignes du pouvoir suprême… La tête baissée, au milieu d’un émouvant silence, il me tendit un arc, un calumet et divers objets dont je ne m’expliquai pas très bien la signification ou l’usage : je mis l’arc en bandoulière, j’introduisis le bout du calumet dans ma bouche, et, pour les autres objets, les ayant éparpillés devant moi, je me mis à les contempler d’un air pensif en joignant les mains. Après quoi, pensant faire acte de courtoisie, j’invitai le grand cacique à s’asseoir près de moi, dans la litière ; il s’y refusa, ne se jugeant pas digne d’un tel honneur, mais me demanda comme une grâce insigne de monter en croupe sur la mule de mon serviteur. Je le lui permis bien volontiers et ce fut en cet équipage que nous arrivâmes au cœur de Gunda.

Alors, sautant de la mule, le cacique alla se placer devant la porte d’un palais et, s’adressant à moi, proclama solennellement :

« Vénérable, c’était là ma demeure. Entre ; tu es chez toi. Mes guerriers, mes richesses et mes femmes t’appartiennent. Je ne suis plus qu’un chien à tes pieds. »

Et moi, faute de trouver rien de mieux en son langage, je lui répondis à l’aide des deux premières phrases du discours qui avait déjà servi :

« Salut au noble et valeureux peuple agzcéazigul ! Les Dieux m’ont instruit de ses souffrances imméritées, et j’ai mission d’y mettre un terme… »

De nouveau, une tempête d’enthousiasme fit frémir la foule amassée autour de moi. Et, cependant, au bout de tous les défilés de la montagne, de minute en minute, des hordes d’Indiens arrivaient, car la nation entière venait à Gunda saluer son roi libérateur ; l’air était plein de cris, d’acclamations et de sonneries de trompettes… Eh bien, vous me croirez si vous voulez, mais flatté dans mon orgueil, étourdi, enivré, j’aurais voulu oublier les motifs véritables de ma venue à Gunda, me persuader que j’étais bien le libérateur attendu par les Agzcéaziguls. Hélas ! tout cela n’était que de la frime, qu’une plaisanterie grandiose, certes, mais qui devait tôt ou tard prendre fin…

Georges, du reste, dès que la nuit tomba et que nous fûmes seuls au fond de ma royale demeure, se chargea de me rappeler impitoyablement au sentiment de la réalité : il importait de choisir parmi les richesses accumulées autour de nous les plus faciles à emporter, et de préparer pour le mieux notre évasion. Faire traîner les choses était un luxe inutile et dangereux ; d’un instant à l’autre, à propos de tout et de rien, notre supercherie pouvait être découverte et, à ce jeu, nous risquions notre peau, tout simplement… Non sans amertume, il me fallut bien convenir qu’il avait raison. Et, dès le lendemain, ayant manifesté le désir d’aller me recueillir auprès des tombes des rois morts, je priai une sorte de grand chambellan, qui était attaché à ma personne, de m’indiquer une entrée secrète des temples souterrains.
 
 

 

Avec un drôle d’air, il me remit une petite lampe d’or, – la lampe sacrée, m’affirma-t-il, – et me conduisit sans plus de commentaires vers une petite porte donnant sur une galerie au bout de laquelle un escalier s’enfonçait dans les profondeurs du sol. Me doutant bien que la lampe sacrée serait insuffisante, je m’étais muni, au dernier moment, d’une bonne lanterne de fer-blanc et de quelques bougies emportées dans notre bagage. J’arrivai bientôt à une crypte colossale où, sur une sorte d’autel, neuf statues d’or massif étaient dressées ; çà et là, autour de la salle, des pierreries étaient amoncelées dans des coffres ; j’en pris trois ou quatre poignées, faisant mon choix en hâte et déplorant de n’avoir jamais eu jusque-là l’occasion de devenir connaisseur ; mieux valait, du reste, ne pas m’encombrer inutilement d’objets qui n’avaient peut-être que peu de valeur ; aussi, ayant fait quelques pas de plus, je remplaçai dans mes poches la plupart de ces pierres par des lingots d’or vierge dont j’avais rencontré une bonne provision.

Je continuai quelques instants ma promenade, alourdi par mon butin, un peu troublé par le silence funéraire de la crypte. Puis mon inquiétude se transforma en fièvre ; comme j’arrivais à l’endroit où s’alignaient à perte de vue les pierres funéraires des rois, il me sembla qu’une ombre fuyait devant moi, très loin… L’idée du sacrilège que je commettais me valut alors de noirs pressentiments ; soudain résolu à ne pas en voir davantage pour cette fois, je fis volte-face… et me trouvai nez à nez avec le grand chambellan… J’aimais mieux ça !… Mais je venais d’éprouver une rude émotion ; tandis que je me hâtais de m’en remettre, les imprécations que l’Indien baragouina me montrèrent clairement qu’il avait tout vu et que notre affaire était claire. Il n’y avait pas à hésiter ; je glissai ma main vers ma ceinture et, d’un coup de pistolet bien ajusté, j’étendis l’imprudent raide mort à mes pieds.

Je revins vers Georges et lui racontai l’aventure. Il écouta mon récit sans m’interrompre, le front plissé d’une ride volontaire, et, quand j’eus finis, me dit simplement :

« Montre ce que tu as dans tes poches… Ces pierreries ? Cet or ?… Ce n’est pas assez ! Ça ne vaut pas le voyage ! Et pourtant, à présent que cet homme est mort, nous n’avons plus qu’à fuir, fuir tout de suite, fuir avant l’aurore… »

Il se tut une minute, puis reprit, les yeux brillants de convoitise, d’une voix dure et frémissante que je ne lui connaissais pas :

« Dis donc, les statues des Dieux, comment sont-elles ? Grandes ? Lourdes ?

– Trop grandes, trop lourdes ; il serait imprudent de nous en charger.

– Tant pis, allons en prendre au moins une ! »

À l’idée de revenir dans ce souterrain où gisait le cadavre de ma victime, je ne pus m’empêcher de tressaillir. Georges se rendit compte de mon appréhension, haussa les épaules et murmura :

« C’est bien. Occupe-toi de trouver nos mules, ou des chevaux à défaut d’elles… Mais non : dans l’état où tu es, tu ne m’inspires pas confiance. Attends-moi ! »

Quand il reparut au bout d’une demi-heure, baigné de sueur, il portait ou plutôt traînait, attachées ensemble, quatre statues d’or et non des moindres, je vous prie de le croire.

« Eh bien ! s’écria-t-il triomphalement, n’auras-tu pas là de quoi être roi, et même plus que roi, ailleurs que chez les sauvages ? »

Je ne répondis pas. Avec une résignation morne, que Georges prit peut-être pour un beau calme, je me mis à empaqueter les statues, tandis qu’il allait chercher nos montures. Je l’attendis longtemps, la tête pleine d’idées noires. Mais, à son retour, il me réconforta : tout était pour le mieux. Il avait retrouvé nos mules devant le palais, paissant tranquillement et, d’autre part, étant monté au sommet d’une sorte de tour, il avait remarqué que les tentes innombrables des Agzcéaziguls n’avaient été dressées que sur une partie de la plaine où nous pouvions nous dispenser de cheminer pour rejoindre la Porte de l’Aurore. Enfin, toute la nation s’étant réunie à Gunda en notre honneur, il y avait lieu de croire que nous ne rencontrerions personne, que nous fuirions à travers un véritable désert.

« Et la sentinelle ? demandai-je.

– Celle qui monte la garde sur notre seuil ? Oh ! n’aie aucune inquiétude… Elle dort, elle dort bien… Elle ne se réveillera pas…

– Que veux-tu dire ? »

Il se contenta d’abord de ricaner férocement, puis, m’ayant montré qu’il ne lui restait plus qu’un poignard à sa ceinture, il me dit, en posant un doigt sur son cœur :

« Je lui ai laissé l’autre là, bien proprement enfoncé… Du bon travail, je t’assure !… »

Eh bien ! je vous le jure, moi qui, une heure auparavant, avais ressenti jusque dans la mœlle de mes os l’horreur et l’effroi du crime que j’avais dû commettre, en apprenant ce meurtre peut-être inutile, je n’éprouvai rien, pas le moindre petit émoi, et je me mis à rire, comme mon compagnon, d’un rire interminable et stupide… En vérité, nous étions ivres : ivresse de sang et d’or, du sang que nous avions répandu, de l’or dont la possession vertigineuse nous affolait. On dit qu’il y a un Dieu pour les ivrognes : il y en eut un pour nous, et tout se passa comme Georges, quelques instants plus tôt, l’avait prévu dans son optimisme.

Nos mules, vaillantes bêtes, bien qu’alourdies par notre merveilleux fardeau, trottaient à bonne allure, et nous, tout en augmentant notre avance, sans penser au repos, sans avoir envie de manger ou de boire, nous devisions joyeusement, nous échafaudions d’insensés projets d’avenir ; nous nous sentions plus forts et plus puissants que si nous avions été les maîtres du monde… Cela dura jusqu’à l’heure où, vers le milieu de la nuit, nous aperçûmes, en nous retournant, des feux qui s’allumaient sur les cimes lointaines ; sans doute l’alarme était donnée ; tout le peuple agzcéazigul s’élançait à notre poursuite. Brusquement dégrisés, sans pitié pour nos mules accablées de fatigue, nous les rouâmes de coups ; et ce fut une fuite éperdue dans l’ombre, droit devant nous.

À l’aube, nous venions de nous arrêter pour quelques instants, lorsqu’une sonnerie de trompette retentit, très proche. À présent que j’y pense, ceux qui nous donnaient la chasse ne devaient pas, ne pouvaient pas être encore sur nos trousses et, dans ces pays de montagnes où les mirages de sons se produisent fréquemment, il est probable que nous avions été cruellement abusés par un phénomène de ce genre. Mais nous ne prîmes pas le temps de réfléchir à tout cela et, bondissant sur nos selles, nous repartîmes, gravissant ou dévalant des pentes escarpées, faisant voler autour de nous des fragments de roches et des tourbillons de poussière… Et ce fut seulement après deux heures de démente galopade que je remarquai que nous nous étions engagés sur un chemin inconnu, en laissant sur notre droite la Porte de l’Aurore.

Mais, très loin, presque au bout de l’horizon, après des ondulements de sierras de moins en moins hautes, la mer apparaissait dans l’éblouissement d’un beau jour, comme au bas d’un gigantesque escalier sur la plus haute marche duquel nous étions encore. La mer !… Là-bas, nous pourrions commencer à jouir du prix de nos peines, cultiver nos espoirs sans inquiétude ; et, de nouveau, nous courûmes, non plus comme des bêtes traquées, mais comme des prisonniers qui sentent renaître en eux des forces nouvelles en s’approchant des frontières où expire la puissance de leurs bourreaux. Et nous bondissions, d’éminence en ravine et de val en cime, n’ayant qu’un désir, revoir la mer après l’avoir perdue de vue dans les dépressions de terrain ; nous dévorions l’espace, insoucieux des chemins épouvantables où nous nous engagions, animés du désir d’aller par le plus court, oubliant de prendre garde aux précipices que côtoyait le galop de nos bêtes… C’était moi qui menais le train et, comme le soir tombait, persuadé que nous devions être à peu près hors d’atteinte, j’allais parler de prendre un peu de repos et quelques bouchées de nourriture, quand, soudain, derrière moi, un cri effroyable de détresse et de rage retentit : la mule de Georges, en entraînant son cavalier, venait de tomber au fond d’un gouffre.

Sautant à terre, je m’avançai, doutant encore, me croyant le jouet d’un cauchemar… Hélas ! Tout au fond, à plus de deux cents pieds au-dessous de moi, l’homme et la bête gisaient, inertes ; couché à plat ventre au bord même de l’abîme, ébloui d’horreur et de vertige, je contemplai longtemps ce sinistre spectacle avec des yeux d’halluciné, et je remarquai, – oui, je suis sûr de ne pas m’être trompé, d’avoir bien vu, – je remarquai que la tête de mon pauvre Georges, autour de laquelle s’étendait déjà, sur le sol crayeux, une large auréole rouge, était recouverte, aplatie, broyée par les statues des Dieux qui étaient tombées sur elle, et non ailleurs…

Ce détail n’avait rien de surprenant, me direz-vous. Je vous l’accorde. Mais sur le moment, brisé d’émotion et de lassitude, chancelant au bord du délire et de la folie, j’y vis la preuve manifeste de la vengeance des Dieux agzcéaziguls irrités. Voyez-vous, l’épouvante ramène les hommes à des milliers de siècles de leur temps, vers la bestialité ou la naïveté de leurs lointains ancêtres ; et moi, ce jour-là, j’ai imploré la clémence des idoles, comme un sauvage… Oui, détachant de ma selle les deux statues dont je m’étais chargé, je me souviens de les avoir posées sur un rocher, de m’être traîné à genoux devant elles, de les avoir suppliées en leur langage, tant bien que mal, de m’épargner… Et dans les rayons du soleil qui se couchait en face d’elles, il me semblait voir, entre leurs paupières d’or, bouger, rouler, flamber les émeraudes qui formaient les prunelles de leurs yeux… Cela dura jusqu’au moment où, l’excès de terreur me rendant un peu d’énergie, je parvins à détourner la tête ; ce fut comme si un charme venait pour un instant de se rompre ; j’en profitai désespérément, ainsi qu’un condamné à mort eût pu faire d’une seconde de liberté, et, sans un dernier regard à mon pauvre camarade, me remettant en selle, je recommençai à fuir, hagard, la cervelle en feu.

Mon histoire s’arrête là. Comment j’atteignis le rivage de la mer, je serais bien en peine de me le rappeler et de le dire. Il y a tout lieu de croire que je fus parfaitement fou, durant ces deux ou trois jours-là, et que je dus terminer la route à pied après avoir abandonné ma monture morte à la peine… Des marchands de chevaux qui allaient de Chañaral à Caldera par les sentiers de la falaise me recueillirent et me soignèrent. J’appris, lorsque j’eus retrouvé mon bon sens, qu’ils m’avaient rencontré gesticulant au sommet d’un rocher, lançant des cailloux dans la mer et affirmant que ces cailloux étaient de l’or, – un or ensorcelé qui pesait affreusement dans mes poches. Mes poches, en effet, étaient encore toutes pleines de cailloux… Je les avais ramassés sans doute après avoir jeté dans la mer les lingots d’or vierge volés au trésor des rois agzcéaziguls, et qui auraient suffi à faire de moi un homme riche pour le restant de ses jours.

Mais je n’ai jamais déploré cet acte accompli dans un accès de démence ; je n’ai jamais regretté cet or maudit pour lequel mon pauvre Georges Etcheparre alla mourir, la tête broyée, au fond d’un gouffre de la Grande Sierra, moi qui peux, du moins aujourd’hui, étant très vieux et n’ayant rien conservé de tangible de cette aventure, diminuer la cruauté de son souvenir en imaginant parfois qu’elle ne fut qu’un songe.
 
 

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(Charles Derennes, in La Revue hebdomadaire, dix-septième année, tome II, n° 4, février 1908 ; lithographies de Frederick Catherwood, extraites de Views of Ancient Monuments in Central America, Chiapas and Yucatan, 1844)