Je rentrais à Ermenonville. Une quinzaine de blondines, à l’entrée du village, se pressaient devant le porche de la maison de Robert Burnand. Ah ! j’y suis : les chœurs de dimanche, les petites Gérard de Nerval ! Elles viennent répéter leurs chansons, les chansons du pays, que le pauvre fol a tant chéries, flore mélodieuse dont il a le premier parfumé son herbier. Pour un jour, tout cela revivra : cette aimable fête villageoise, le bouquet du Jeu de l’arc, le cortège sur l’étang, cette pompe agreste de la vieille France, tout ressuscitera dans un décor à la Jean-Jacques, dans le parc délicieux du marquis de Girardin, grâce aux jeunes seigneurs du lieu, le prince et la princesse Léon Radziwill.

Gérard serait heureux : il se retrouverait chez lui. Tout a si peu changé ici ! Même les fillettes que voilà, n’y reconnaîtrait-il pas ses Jeannettes, ses Fanchettes, sa Louise et sa Célénie, « la petite Velléda du vieux pays des Sylvanectes, » aussi rieuses et aussi fraîches que la Thève et la Nonette, sous les herbes desquelles il poursuivait les écrevisses ? Il dirait qu’elles sont toujours aussi jolies. Il n’y manquera même pas une comédienne de Paris, comme il convient pour célébrer la mémoire du chimérique amant de Jenny Colon, et pour représenter, à côté de la Sylvie, la capricieuse Aurélia.
 

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Quelqu’un sera pourtant fâché de cette fête : c’est, hélas ! notre ami M. Marcel Boulenger. Il n’aime pas la Sylvie de Gérard de Nerval. Il a la sienne, et il soutient naturellement que c’est la vraie. Que peut une petite paysanne contre la fière Orsini, duchesse de Montmorency, chantée par Théophile de Viau sous les ombrages de Chantilly ? Ce qui complique la situation, c’est que son frère, Jacques, tient pour la « concurrence. » On verra les deux frères, chacun à la tête de sa troupe, défendre les droits des deux Sylvies. Ce drame consterne nos forêts.

Pour moi, je n’en dirai rien. Je ne suis pas bien sûr de l’existence réelle de la Sylvie de Gérard. La petite dentellière de Loisy ou plutôt de Mortefontaine, sœur du frère de lait du poète et sa camarade d’enfance, est-elle autre chose qu’une image ? Je sais bien que Gérard est du nombre des écrivains dont la vie tient à leurs ouvrages. Mais il était peu exigeant en fait de réalité. Il demandait si peu aux femmes, cet amoureux de la nuée ! Je pense que ce nom gracieux de Sylvie, illustré, il le savait bien, par le bosquet de Chantilly, n’est qu’un nom littéraire, le nom qu’il lui fallait pour nommer ses souvenirs, les lointaines impressions de son adolescence, et ce qui se condensait pour lui, en forme de femme, sur la cime de ses forêts natales, lorsqu’il y revenait à la veille de mourir, et regardait le roux automne ouater l’horizon de songes et de vapeurs.
 

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Mais à quoi bon cette vaine querelle ? Qu’importent ici les rangs, les titres ? Il ne s’agit que de poésie.

Et Gérard de Nerval est un charmant poète. Je laisse la triste aventure qui l’a rendu célèbre, et la noire inquiétude qui fut le tourment de sa vie. Je laisse son roman, ses amours, ses voyages, l’Allemagne, l’Orient, et son illuminisme, et jusqu’aux sonnets sibyllins des Chimères, ancêtres des vers de Mallarmé et de Paul Valéry. En réalité, ce vagabond, ce bohème de Gérard n’est qu’un aimable genius loci. Il a écrit un jour quelques pages de souvenirs, quelques cahiers d’impressions à peine arrangés en Nouvelles ; c’est toute sa gloire. Il a dit là les délices de son Valois.

Sans doute, on reproche bien injustement aux romantiques l’amour de l’exotisme. Je n’oublie pas le Hugo de la Fête chez Thérèse, pour ne rien dire de Corot. Mais, tout de même, ce romantisme, pour rompre avec les anciens cadres, a peut-être abusé de la convention des pays pittoresques. Gérard, plus tôt las que les autres, est rentré plus vite au foyer. Il a dit plus doucement le charme de son village. C’est dans les trois ou quatre dernières années de sa courte vie, lorsqu’il eut fait le tour du monde romantique, qu’il revient chercher le repos dans le coin de province où le destin l’avait fait naître ; malade et poursuivi déjà par les furies, il retournait vers le monde heureux de son enfance, et venait demander la paix à la terre maternelle.
 
 

 

C’est alors, dans ses courses qui ne dépassaient plus un rayon de quelques lieues, vers Dammartin, Meaux, Ver, Eve, Othis, Senlis, parmi ces collines boisées qui font autour de Paris une ceinture verdoyante ; c’est dans ce doux pays compris entre les lentes ondes de l’Oise, de la Marne et de l’Aisne, île paisible, île souriante portée entre les bras des rivières rêveuses, et où « pendant plus de mille ans a battu le cœur de la France » ; c’est dans cette contrée aqueuse, où hésitent les nuages et les eaux indécises, pleine de lueurs d’étangs et de miroitements de fées ; contrée secrète, royaume des bois et des bruyères, domaine de la dryade et de la menthe sauvage, où brame le cerf et où glisse le vol gris et muet du héron, c’est là que le malheureux, quelquefois, vint fuir son agonie et retrouver pour un moment le bienfait de l’enfance et l’illusion du passé.

Un autre, un malade comme lui, cœur profondément ulcéré, était venu déjà demander un dernier refuge à la petite Clarens du parc d’Ermenonville et aux solitudes du Désert. À chaque pas, Gérard retrouvait dans ces bois l’ombre souffrante de Jean-Jacques. Qui se douterait sans eux qu’à dix lieues de Paris s’étendît cette nappe d’ombrage et de silence ? Tout le monde connaît la beauté de la campagne romaine et célèbre la grâce de la campagne de Londres. À Paris, on n’accorde guère que la guinguette et la banlieue. On ne sait pas encore assez que Paris a aussi sa « nature » et sa poésie. Ou plutôt, on l’a oublié. Gérard nous en fait souvenir.

C’est le pays de la mesure et de la demi-teinte, le pays de la ligne sobre et de la lumière vaporeuse, où le jour plus fin qu’ailleurs enveloppe les lointains d’une atmosphère grisâtre ; pays de bonhomie et de politesse immémoriales, point farouche, mais pudique ; sans effets violents ; pays de la nuance plutôt que du contraste. Chacun y salue l’étranger ; partout des traces d’une longue culture, un dolmen, un vieux camp romain, une ruine féodale debout sur son coteau comme une sentinelle opiniâtre, les restes d’une abbaye au fond d’une vallée, un clocher pointant dans les brumes, un château d’autrefois parlant de chasses fastueuses et d’aventures galantes. Tout raconte ici une histoire d’infini raffinement et de civilisation. Le Moyen-Âge y a laissé des lambeaux de son armure et des arceaux de ses cloîtres ; la Renaissance y a semé ses ornements fleuris, et le dix-huitième siècle, ses tombeaux et ses colonnes rustiques, les jouets saugrenus de son idylle et de sa philosophie. Et tout autour, le mystère de la forêt sans âge.

Nulle part au monde un mélange plus complexe de la nature et de l’art, du cœur et de la raison : rien de comparable à cet extrait de France qui s’appelle le Valois. C’est le pays aux yeux clairs et au tendre sourire, qu’il faudrait choisir pour y élever une statue de la Muse dans le temple de la Sagesse ; le pays de Racine et de La Fontaine, des Rêveries de Rousseau et de L’Embarquement pour Cythère ; et il y a de tout cela dans le charme inimitable de la prose de Gérard. C’est la nymphe de Jean Goujon, voilée et pourtant transparente ; c’est l’Attique reparue dans nos brumes délicates, ayant aux lèvres la chanson où l’on reconnaît la patrie.
 

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Voilà ce que Gérard apprit de la petite fille dont il a fait Sylvie. Voilà ce que rechercheront aujourd’hui les pèlerins d’Ermenonville, qui referont sur ses pas, à travers les forêts du Valois, le voyage de Senlis.

Dans ce pays plein de souvenirs, où soupirent des vers du Tasse et frémissent des accents de La Nouvelle Héloïse, où flottent des fantômes romanesques pareils aux ombres errantes sous les myrtes de Virgile, ne vous étonnez pas si vous en rencontrez de plus jeunes ; moins pâles que les premières, en costumes de 1830, peut-être les verrez-vous former les rondes légères de la ballade romantique sur les prairies étoilées d’anémones ; elles s’appellent Adrienne, Angélique, Aurélie, Octavie ; le poète poursuit ces images, elles fuient ; il s’élance pour embrasser ces formes diverses d’un même amour. Non loin d’elles, assise à l’écart et murmurant un vieil air du pays, brodant de ses doigts agiles le tulle de la noire dentelle, une blonde paysanne attend, attend toujours le retour du volage : elle a l’air d’une sœur plutôt que d’une amante. Image du foyer, des tendresses domestiques, elle ressemble à l’ange patient du bonheur.

Ainsi s’ajoute une nouvelle page à la légende de cette contrée. Aux vieux apôtres de la Gaule, Saint Loup et Saint Rieul, qui parlait aux grenouilles, aux rois et aux princesses, Henri IV, Gabrielle, aux rêveurs, aux poètes, se joint désormais la figure de Gérard et de Sylvie. Ici demeure tout ce qui reste de son charmant génie. Son âme y est mêlée à l’air qu’on y respire. Ne cherchez rien de lui dans la dépouille lugubre qui pend à la grille de l’égout de la Vieille-Lanterne. La part immortelle de lui-même est venue se rattacher à sa fidèle Sylvie. Parfois vous croirez la reconnaître dans le vol neigeux d’un couple de cygnes qui s’élève au-dessus des étangs de Chaalis.
 
 

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(Louis Gillet, in Le Gaulois, journal de la défense sociale et de la réconciliation nationale, cinquante-septième année, troisième série, n° 16349, dimanche 9 juillet 1922. Louis Janmot, « Rayons de soleil » [Le Poème de l’Âme 13], huile sur toile, 1854 ; frontispice de Sylvie par Paul-Émile Colin, Bourg-la-Reine : Chez l’auteur, 1946 ; illustration en taille-douce de Paul-Émile Bécat pour Sylvie, Paris : Les Heures Claires, 1949)