I

 

Tous les matins, sous le porche, le lent troupeau

défile dans l’odeur aigre de l’habitude ;

tous les soirs on emporte avec plus d’amertume

le métier déformant qui vous rancit la peau.
 

Ces Assis que, vengeur, stigmatisait Rimbaud,

ont occupé le jour à des besognes bêtes,

car tous les règlements s’ordonnent sur les têtes,

le culte de l’horaire assagit les cerveaux.
 

Faces blêmes des vieux employés qui moisissent

dans la tiédeur des petits bureaux poussiéreux.

L’ennui, le manque d’air, – et ces laborieux propos

sur la retraite, – et ces mots qui salissent

le matin de printemps ou le soleil peureux…
 

La vie est circulaire ici comme une lampe

avec l’abat-jour vert délimitant le rond

de lumière administrative.

Un penseur pose un doigt sur sa tempe,

une pauvre femme à la toux maladive

recommence une addition.
 

Les guichets ouvrent des gueules symétriques.


Le grand portail vomit chaque soir les fournées


de commis râpés et mélancoliques,


d’appariteurs aux casquettes galonnées,


et de jeunesses tôt fanées…
 

II

 

Là-bas, dans un paysage choisi,

à l’écran des collines bleues,

le crépuscule doit prodiguer sa féerie ?
 

Là-bas, des compagnons de route aux yeux hardis

découvrent les sommets et narguent la fatigue,

là-bas vers les rocs roux, des frères inconnus

chantent la joie de vivre au libre jeu des muscles,

le rêve et le désir parfument

la mer violette au crépuscule.
 

Dans l’ivresse du « Plus Loin Encore, »

un ancien moi clamait les mots sonores.

Jamais plus ? Jamais plus. L’Horaire et le Bureau

ont raison des Arthur Rimbaud.
 

Courtes évasions, permises, du dimanche ?

L’esprit, las des semaines au garrot,

écarte une pauvre revanche,

les sentiments prennent le petit trot,

les yeux malades ont peur de la route blanche.

Amoindri, muselé, l’esprit subit l’Horaire

dans l’asservissement cellulaire.
 

On ne part plus, les portes sont fermées,

on ne part plus, les âmes sont cernées.

Mâcher obstinément des révoltes – si vaines ?

Chacun range ses humbles peines

avec des mines surannées.
 

Les prudents s’écarteront de la fenêtre ;

la voix narquoise du retour

dit que les monts, les rocs, le voyage, l’amour,

tout cela mentait peut-être ?
 

III

 

Les « autres » sont assis sur leurs chaises de paille,

un coussin protecteur garantit le séant.

« Liberté » passerait pour un mot malséant

et la société vous a pris dans ses mailles.
 

Docile à la tradition,

le rond-de-cuir est un citadin qui travaille,

sourd à l’appel de l’Évasion.
 

Le châtiment ? Avoir voulu rêver la vie

au lieu de suivre le troupeau, comme les autres !

Le châtiment ? Avoir raillé l’économie

et démasqué de bons apôtres !

Le châtiment ? Avoir exalté l’Aventure !
 

Je porte le fardeau de ma faiblesse d’homme,

sans espoir de salut, sans lumières nouvelles,

avec l’atroce certitude que l’épreuve a broyé mes ailes.
 
 

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(Marcel Millet, in La Proue, revue anthologique de la poésie libre, dixième année, cahier 38, 1938)