Les pages de Gogol que nous publions aujourd’hui n’ont pas seulement un intérêt romanesque, elles constituent une véritable curiosité littéraire. Elles sont complètement inédites. Elles n’ont jamais été publiées, même dans leur texte russe. Elles ont été retrouvées à Moscou dans les archives du Comité de la Censure impériale. Comment la censure a-t-elle arrêté la publication de cette nouvelle du grand écrivain, c’est à peine concevable pour nous Français, habitués à une littérature autrement réaliste. Le censeur écrit que, « se reportant aux ordres des autorités supérieures selon lesquels les productions françaises, romans, nouvelles, doivent être interdites, il lui a paru d’autant moins possible d’autoriser la publication d’une œuvre russe conçue dans leur esprit. » Conformément à ce rapport, le recteur de l’Académie de Saint-Pétersbourg, qui était en même temps chef de la censure, ordonna d’interdire la publication de cette nouvelle et de garder le manuscrit dans les archives de la censure. Il en est sorti tout récemment. Nous en donnons la primeur à nos lecteurs.
 
 

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Au commencement du printemps de l’année 1543, une nuit, le silence du petit village Lankomié fut troublé soudain par un détachement des troupes de la Couronne.

La lune, échancrée en croissant, se montrait par instants entre les nuages qui, l’un après l’autre, la couvraient, et éclairait alors le vallon dans lequel était situé le village.

À l’étonnement des rares habitants qui s’étaient éveillés, le détachement, dont l’apparition seule était autrefois une certitude de pillages et de violences, traversa le village dans un silence impressionnant. Toute son attention était concentrée sur un prisonnier accoutré de la façon la plus étrange qu’aucune violence ait jamais pu inspirer à un être humain. Des pieds à la tête, son corps était couvert de fusils retenus par des liens ; à son dos était attaché l’affût d’un canon. Le cheval qui le portait avait peine à marcher. Le malheureux prisonnier serait tombé depuis longtemps si de solides cordes ne l’eussent attaché à la selle. Si un rayon de soleil avait pour un instant éclairé son visage, sûrement on eût vu une sueur sanglante couler sur ses joues. Mais la lune ne permettait pas de voir son visage, qui était recouvert d’un grillage de fer.

Les habitants curieux, bouches bées, parfois osaient s’approcher un peu mais, apercevant le poing menaçant ou le sabre d’un soldat, vite ils s’enfuyaient vers leurs chétives demeures, en se recroquevillant dans leurs pelisses tatares jetées sur l’épaule, et frissonnant à la fraîcheur de la nuit.

Le détachement traversa le village et atteignit un couvent isolé. Il était situé sur une hauteur à l’extrémité du village, se composait de deux bâtiments juxtaposés. La partie inférieure de l’église, en pierre, était toute lézardée, enfumée, noircie, verdâtre, couverte de ronces, d’orties et de campanules sauvages. Elle portait sur elle toute l’histoire du pays. Le haut de l’église, avec ces cinq coupoles en bois, apanage de l’architecture byzantine dépravée, exagérée encore par la barbarie de ses imitateurs, était tout en bois. Les taches jaunes des planches neuves parmi les vieilles, noircies, montraient que tout récemment l’église avait été réparée par ses paroissiens pieux.

Un rayon pâle du croissant, se frayant un chemin à travers les pommiers, dont les branches couvraient une partie du bâtiment, tombait sur une porte basse et sur la frise la surmontant.

Un homme du détachement aux moustaches immenses, plus longues qu’on ait jamais vues, plus longues que ses bras, et qu’à ses manières, son regard hardi et impérieux, on pouvait reconnaître pour le chef, frappa à la porte avec le canon de son fusil. Les vieux murs du monastère répondirent, et il sembla qu’une voix mourante se perdait tristement dans l’air. Puis, ce fut de nouveau le silence.

Les injures, en différentes langues, sortaient de dessous les moustaches immenses du chef :

« Maudits calotins ! Je sais avec quoi vous éveiller ! »

Un coup de pistolet éclata. La balle traversa la porte, atteignit la fenêtre de l’église, dont la vitre, avec fracas, tomba à l’intérieur.

Cela provoqua le trouble dans les cellules groupées autour de l’église. Des lumières parurent. On entendit le bruit d’un trousseau de clefs. Les portes s’ouvrirent avec un grincement et quatre moines, le supérieur en tête, pâles, parurent, la croix à la main.

« Retirez-vous, impurs pécheurs ! prononça le supérieur d’une voix tremblante, à peine perceptible. Au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit, allez-vous-en au diable !

– Qu’est-ce qu’il nous chante là, ce chien maudit ! tonna le chef, dans une langue à laquelle on ne pourrait même pas donner de nom. Que dis-tu ? Que nous sommes des diables ? Nous ne sommes pas des diables, mais des soldats de la Couronne.

– Qui êtes-vous ? Je ne vous connais pas. Pourquoi êtes-vous venus troubler l’église orthodoxe ? prononça le supérieur.

– Mais, chien, je te nettoierai les yeux avec de la poudre ! Donne-nous tout de suite les clefs des caves du couvent.

– Qu’avez-vous besoin des clefs de nos caves ?

– Stupide pope, je ne veux pas causer avec toi. Parle avec mon cheval, si tu veux…

– Frère Kassian, apporte les clefs à cet antéchrist, dit le supérieur, s’adressant à un moine. Seulement, il n’y a pas de vin ; aussi vrai que Dieu est saint ! Pas un fût, ni petit ni grand, rien de ce qu’il vous faudrait.

– Cela ne me regarde pas. Mes hommes veulent boire. Je te dis, pope stupide, que si tu ne donnes pas à nos chevaux le foin, l’avoine et le breuvage, je les mettrai dans votre église, et, à toi, j’enverrai ma botte dans le museau. »

Le supérieur, sans mot dire, tournait vers eux ses yeux couleur de plomb, qui semblaient depuis longtemps ne plus appartenir à ce monde, parce qu’ils n’exprimaient aucune passion, et il rencontra les yeux du chef fixés sur lui. Il détourna ses regards et les arrêta sur l’étrange prisonnier au masque de fer. Cette vue sembla frapper le vieillard presque insensible à tout, hors son église.

« Pourquoi avez-vous saisi cet homme ? Dieu Seigneur, que ta droite s’appesantisse sur eux ! C’est probablement un nouveau martyr pour la foi du Christ. »

Le prisonnier ne poussa qu’un faible gémissement.

Les clefs ayant été apportées, à la lumière d’un tison toute la bande s’approcha de l’entrée d’une sorte de caverne qui se trouvait derrière l’église.

Aussitôt engagés sous la voûte de terre lugubre, une humidité sépulcrale les enveloppa. Le chef du détachement marchait en silence. La lumière vacillante du tison, entourée d’un cercle vague, projetait sur son visage un reflet pâle, tandis que l’ombre de ses énormes moustaches, rejetée en haut, s’allongeait sur tous comme deux immenses barres. Les parties saillantes de son visage étaient seules éclairées nettement ; elles permettraient de voir une expression sans aucun sentiment, témoignant que tout était mort en cette âme, et que pour cet homme le plus grand plaisir était le tabac et l’eau-de-vie, que le paradis est là où tout tremble et s’écroule sous les coups de sa main ivre.

Il était un mélange de toutes les nationalités frontières. Serbe par la naissance, Hongrois par son amour de la boisson, Polonais par son costume et sa langue, juif par son avidité pour l’or, cosaque par sa facilité à le jeter, démon par son indifférence à tout.

Il paraissait calme ; toutefois, par moments, de dessous ses moustaches sortaient des jurons, surtout quand le sol inégal, de plus en plus mou, le faisait trébucher. Il examinait attentivement les trous percés dans le mur de terre, jadis des cellules, l’unique asile dans cette contrée où, chaque année, la destruction s’abattait sur les steppes et les champs, où personne n’élevait de solides bâtiments et châteaux, sachant combien fragile était leur existence.

Enfin, on atteignit une porte en bois, couverte de mousse, que barraient de lourdes poutres et des pierres. Le chef s’arrêta et, curieusement, regarda la porte de bas en haut.

« Eh bien ! » dit-il, en l’indiquant du sourcil. Et il semblait qu’un vent soufflât de ce sourcil.

Quelques soldats se mirent au travail, et non sans grands efforts, repoussèrent les poutres. La porte s’ouvrit. Mon Dieu, quelle demeure se présentait à leurs yeux ! Les assistants se regardèrent en silence avant d’oser entrer. Il y a quelque chose de terriblement sépulcral dans les entrailles de la terre. Là, dans sa majesté règne la Mort, qui étend ses membres osseux sous toutes les villes florissantes, sous tout le monde vivant et gai.

L’odeur de pourriture était si forte qu’à tous le souffle manqua. Un crapaud d’une taille gigantesque s’arrêta immobile, écarquillant ses terribles yeux sur les violateurs de sa solitude. C’était une caverne carrée, sans aucune autre issue. Des flocons de toiles d’araignée pendaient à la voûte. La terre, détachée de la voûte, formait par-ci par-là, sur le sol, de petits tas. Sur l’un de ses tas se voyaient des ossements humains. Des lézardes circulaient comme des éclairs. Le hibou ou la chauve-souris eussent paru ici une beauté.

« En voilà une belle chambre ! hurla le chef. Que les diables éternuent dans ton plat ! Pour toi, chien, ce sera assez bon de dormir ici. Couche-toi sur ces os et sous ta tête mets ce crapaud, ou plutôt prends-le la nuit pour femme ! »

L’un des soldats voulut répondre à cela par un rire. Mais le rire résonnait si horriblement sous la voûte humide que le rieur lui-même en eut peur.

Le prisonnier, qui était immobile, fut poussé au milieu… Il entendit le grincement de la porte refermée, le bruit des poutres replacées. La lumière avait disparu. Les ténèbres remplissaient la caverne. Le malheureux tressaillit. Il lui semblait que le couvercle du cercueil venait de retomber sur lui, que le bruit des poutres était celui de la pelle quand la terre, sinistrement, tombe sur le dernier vestige de l’existence d’un homme, tandis que la foule indifférente dit : « Il a été ; il n’est plus. »

Le premier sentiment d’horreur vécu, le prisonnier se livra à une attention soutenue, comme celle à laquelle, inconsciemment, s’abandonne l’homme quand le coup qui lui a été porté est si terrible qu’il ne peut même plus penser à soi, et, au lieu de cela, fixe ses regards sur une chose indifférente et l’examine. Alors, il appartient à un autre monde et ne prend plus aucune part aux choses humaines. Il regarde sans voir, sent mais ne perçoit pas les odeurs ; il vit étrangement.

Tout d’abord, son attention se concentra sur l’obscurité. Momentanément, tout était oublié, même son effroi et la pensée d’être enseveli vivant. De tout son être, il se concentrait dans l’obscurité. Alors, devant lui surgit un monde tout à fait nouveau, étrange. Dans les ténèbres commençaient à se montrer à lui des regards clairs, le dernier souvenir du monde. Ces rayons prenaient une multitude de différentes formes et couleurs. Pour l’œil, il n’existe pas de ténèbres absolues. On a beau le fermer, toujours il dessine et représente les couleurs qu’il a vues. Ces dessins bizarres prenaient l’aspect tantôt d’un châle bariolé, tantôt d’un marbre polychrome, tantôt cet aspect qui nous frappe par son étrangeté quand nous examinons au microscope un fragment d’aile ou de patte d’un insecte ; tantôt le châssis élégant d’une fenêtre, qu’hélas il n’y avait point dans sa prison, passait devant lui.

Bientôt, tout ce monde peu à peu disparut. Le prisonnier sentait autre chose. D’abord, il ne se rendit pas compte de ce que c’était ; ensuite, cela commença à prendre corps. Il sentait sur sa main quelque chose de froid. Ses doigts touchaient quelque chose de gluant. La pensée du crapaud lui vint soudain. Il cria, et, d’un coup, se transporta dans le monde réel. Toute l’horreur de la réalité sa présenta à lui. À cela s’ajoutaient l’épuisement des forces, l’air suffocant, et… il tomba dans un long évanouissement.

Pendant ce temps, le détachement des troupes de la Couronne s’installait dans les cellules des moines comme chez soi. Ils avaient forcé les moines à nettoyer les écuries et festoyaient de joie d’avoir enfin capturé celui qu’il fallait.

« Ah ! on l’a pris, ce chien maudit ! s’exclamait le chef moustachu. Je voudrais savoir comment il se fait que ces fils de chiens sont si rapides pour s’enfuir. Mes enfants, allons lui demander qui était avec lui. Que le diable lui crache dans son plat ! »

Les soldats descendirent. Ils trouvèrent le prisonnier évanoui.

« Donne-lui quelque chose à respirer. »

Un soldat mit de la poudre dans la main sur laquelle le prisonnier appuyait sa tête et l’enflamma. Le prisonnier éternua et souleva la tête, comme après un rêve fiévreux.

« Donne-lui un coup de bâton ! Dis-nous qui est ton complice de brigandage ? Que les douze diables enlèvent ta mère ! Où sont tes compagnons ? »

Le prisonnier garda le silence.

« Je t’interroge, chien ! Enlevez-lui son masque et l’étoffe ! Canaille, je connais bien ta gueule. Pourquoi la caches-tu ? »

Les soldats se mirent à là besogne. Ils déchirèrent le fin tissu de soie noire dans lequel le prisonnier cachait sa tête ; ils arrachèrent le masque et, stupéfaits, ils virent deux tresses noires qui tombaient de la tête sur la poitrine, un visage d’une blancheur extraordinaire, pâle comme un marbre, les lèvres décolorées, et un sein virginal, nu, qui tressaillait de honte et de pudeur.

Le chef du détachement demeurait bouche bée.

« Est-ce une femme ? demanda-t-il enfin aux soldats.

– Une femme, répondirent ceux-ci.

– Comment est-ce possible ? Nous avons poursuivi un cosaque ! »

Les soldats levèrent les épaules.

« À la torture, cette femelle ! Comment as-tu osé, stupide femme ? Parle ! Où est ce maudit, où est Ostrjanitza ? »

La femme, à demi-morte, ne répondit rien.

« On te forcera à parler ! Que le diable t’emporte ! cria de rage le chef. Cassez-lui les bras ! »

Deux soldats saisirent ses bras nus, blancs comme la poussière des vagues. Un cri déchirant sortit de sa bouche.

« Quoi, femelle du diable, parleras-tu maintenant ?

– Oui, gémit la victime.

– Laissez-la. Dis-nous où se trouve ce fils de chien !

– Mon Dieu, prononça-t-elle doucement en joignant les mains, combien peu de force a une femme ! Pourquoi ne puis-je pas supporter la douleur ?

– Je dois savoir où il est. »

Les lèvres de la malheureuses remuaient et semblaient prêtes à prononcer quelque chose quand, soudain, une exclamation extraordinairement étrange la retint.

Du fond de la caverne arrivaient des paroles suppliantes :

« Ne parle pas, Hanna. Ne dis rien, petite Hanna ! »

La voix qui prononçait ces paroles, quoique très basse, était pénétrante et sauvage. Elle semblait quelque chose d’intermédiaire entre la voix d’un vieillard et celle d’un enfant, avec une expression n’ayant rien d’humain.

Les assistants sentaient leurs cheveux se dresser sur leur tête et un frisson courir dans leurs veines. C’était comme cette voix horrifiante, noire, que l’homme entend au moment de la mort.

Le chef tressaillit et, inconsciemment, se signa, car il se tenait toujours pour catholique. Une minute après, il lui sembla que ce n’était qu’une hallucination. Les soldats fouillèrent la caverne et ne trouvèrent rien, sauf des crapauds et des lézards.

« Parle ! » prononça-t-il de nouveau, cette fois pourtant sans ajouter de blasphèmes.

Elle se taisait.

« Eh bien, la torture ! »

Les bourreaux lui saisirent les mains. Et ces mains blanches comme la neige, pour lesquelles des centaines de chevaliers eussent rompu leurs lances, ces belles mains que baiser seulement eût été le bonheur, ces mains de marbre devaient endurer les souffrances de l’enfer. Peu d’hommes auraient pu supporter ce spectacle terrible quand un des soldats, avec une brutalité inouïe, lui cassa deux doigts. Le bruit des os se brisant n’était pas grand ; cependant, les murs même de la prison semblèrent l’entendre.

La femme ne proféra pas un son. Les contractions de son visage décelaient seules sa souffrance et ses lèvres tremblaient.

« Parle ! maudite garce ! » cria le chef que réjouissaient les souffrances d’un faible.

Mais à peine eut-il prononcé ces paroles que, de nouveau, la même voix insupportable se fit entendre nettement et prononça :

« Ne parle pas, ma petite Hanna ! »

Cette fois, la peur étreignit l’âme du chef. Tous se tournèrent du côté d’où venait cette voix. Eh quoi ! L’horreur les saisit. Jamais fantôme plus terrible ne pouvait se présenter à des yeux humains. Un spectacle plus effrayant ne pouvait être. C’était un homme dont toute la peau était arrachée. Il était tout sanglant ; les veines seules formaient un réseau bleu se ramifiant sur tout le corps. Le sang coulait goutte à goutte. Une pandure, retenue par une courroie, était suspendue à son épaule. Dans le visage ensanglanté, les yeux brillaient étrangement.

On ne peut dépeindre l’effroi des assistants. Tous paraissaient pétrifiés. Mais cette apparition, qui ôtait la force au fort, la rendit au faible. Rassemblant tout son courage, la jeune prisonnière se glissa doucement vers la porte et pénétra dans la galerie dont l’air méphitique, en comparaison de sa prison, lui parut paradisiaque.
 

(1832)

 
 

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(Nicolas Gogol, traduit par J.-W. Bienstock, in Le Gaulois, journal de la défense sociale et de la réconciliation nationale, cinquante-septième année, troisième série, n° 16349 et 16352, dimanche 9 et mercredi 12 juillet 1922. Malgré quelques recherches, nous n’avons relevé aucune trace de ce texte attribué à Gogol. La personnalité de J.-Wladimir Bienstock, un des grands traducteurs franco-russe du début du XXe siècle, nous semble a priori écarter l’idée d’un pastiche ou d’une mystification. Toute information complémentaire serait évidemment la bienvenue)