DISPARU

 

_____

 
 

Dans un village vaste et disséminé du Minnesota, au nord-ouest des États-Unis, vivait il y a vingt ans une famille de fermiers yankees, composée du père, George Dales, resté veuf après quelques années de mariage, d’une fille et de deux jeunes gens. L’exploitation agricole était florissante ; la ferme, bâtie en troncs d’arbres, était adossée au bois qui avait fourni les matériaux de construction, et devant elle s’étendaient des champs en pleine culture.

La grande majorité de la population était d’origine canadienne et professait la religion catholique ; c’étaient de braves « habitants, » que la fertilité du sol y avait attirés au temps où les Peaux-Rouges erraient encore dans le pays. Mais quelques colons américains s’étaient joints à eux, et c’est pourquoi un ministre protestant avait établi là son temple en bois et sa maisonnette.

Or, la fête de Noël étant proche, George Dales avait invité le pasteur à partager avec lui un solide repas et le punch qui devait l’arroser. Quelques compatriotes du fermier américain reçurent la même invitation, et aussi un vieux Nicaraguayen dont la vie avait été autrefois bouleversée par l’expédition du colonel Walker.

À la tête d’une poignée d’aventuriers, ce colonel yankee avait prétendu renouveler les exploits des conquistadores. Il avait envahi le Nicaragua, et Mateo Zorrilla, qui était alors un jeune chasseur de jaguars, avait pris son fusil et servi dans les rangs des aventuriers. Ceux-ci ayant été promptement dispersés par la petite armée de la république, Mateo s’était trouvé gravement compromis et exposé à une fusillade sommaire. Il s’enfuit aux États-Unis, et, après bien des tentatives, il s’était retiré dans les prairies du Minnesota, où il gagnait maigrement sa vie et passait l’hiver à grelotter. Les Américains de Belle-Prairie lui témoignaient de la sympathie, parce qu’il avait combattu dans les rangs des nordistes pendant la guerre de sécession, et l’invitaient volontiers à leur table à l’occasion d’une fête.

Au mois de décembre, le Minnesota est enseveli sous plusieurs pieds de neige et, cette année-là, le sol était tout blanc et glacé comme d’habitude. Mais cela ne pouvait arrêter des hommes familiarisés avec les rigueurs de l’hiver nord-américain. Les fermiers yankees furent donc fidèles au rendez-vous ; avant d’entrer dans la salle où George Dales attendait ses hôtes, ils ôtaient leurs vêtements de fourrures et les suspendaient aux grands clous à tête ronde plantés dans le mur de bois du corridor. Deux d’entre eux étaient armés de fusils qu’ils déposèrent près de la porte ; les autres gardèrent leurs revolvers.

Les invités prirent place autour de la grande table que la fille du fermier avait lavée et ornée de bouquets de houx. Les volets étaient clos ; deux lampes à pétrole éclairaient la salle ; le poêle ronflait bruyamment, et l’on n’attendait plus pour commencer les réjouissances que l’arrivée du ministre, le révérend Abal Buchanan. Quand celui-ci entra, tous les fermiers se levèrent et le saluèrent avec une cordialité nuancée de respect ; le ministre s’assit dans le fauteuil qui avait été préparé pour lui, à la place d’honneur, récita la prière, et, s’adressant aussitôt à George Dales :

« Vous n’avez pas entendu de bruit suspect tout à l’heure ?

– Non, révérend, répondit George Dales, visiblement étonné de la question.

– Eh bien ! au moment où je contournais le petit bois pour venir ici, j’ai entendu un cri singulier qui semblait partir de là. On aurait dit un éclat de trompette, rauque et bref, et j’ai eu l’impression que le son descendait des arbres. Jamais je n’ai entendu un animal crier ainsi. J’ai mis aussitôt la main sur mon revolver ; mais le cri ne s’est pas renouvelé, et, malgré la clarté de la lune, je n’ai rien aperçu.

– Révérend, ce sera sans doute un grand oiseau de nuit qui aura jeté ce cri ; la vie est dure pour eux à cette époque de l’année. »

Et, sans insister davantage sur un sujet de conversation qui paraissait épuisé, George Dales présenta au ministre le plat autour duquel des tranches de jambon frit étaient symétriquement disposées. Sous l’influence de la chaleur, de la nourriture et du punch, une franche gaieté régna bientôt parmi les convives, tempérée d’ailleurs par le souvenir de la fête et la présence du ministre.

Cependant, la nuit avançait peu à peu dans son cours, les plats se vidaient et le bol de punch était épuisé. Avant le moment du départ, George Dales voulut préparer à ses hôtes un grog bien chaud pour les préserver du froid vif qui glaçait l’air de la campagne. Mais il s’aperçut que le seau de cuir était presque vidé ; alors, se tournant vers son fils aîné, jeune homme de dix-huit ans, au teint coloré et à la large poitrine :

« Va, John, lui dit-il, va au puits, afin que chacun puisse boire son verre de grog. »

Le jeune homme prit le seau des mains de son père et sortit. La joyeuse conversation, interrompue un moment, venait de reprendre, et l’on félicitait George Dales de la vigueur et de la bonne santé de son fils, lorsqu’un cri formidable éclata dans la cour de la ferme.

« À moi ! à moi ! hurlait la voix.

– C’est John qui appelle ! » s’écria le fermier, et il s’élança dehors, suivi de tous les convives.

Dans le ciel découvert, la lune resplendissait ; on voyait clair dans la cour, enclose de palissades, à peu près comme en plein jour ; mais la cour était vide. Tout cela, le fermier et ses hôtes le saisirent du premier coup d’œil, et à ce moment précis la voix de John retentit encore, dans le silence de la nuit : « À moi ! à moi ! » Mais celui qui appelait au secours était déjà hors du cercle de la palissade.

Tous se précipitèrent dans la direction d’où partaient les cris. Ils couraient sans mot dire, aussi vite que le permettait l’épaisseur de la neige, épouvantés sans doute de l’événement extraordinaire qui venait de se produire, mais demeurant, en bons Américains, maîtres de leur raison et de leurs sens. Les yeux scrutaient l’étendue neigeuse, les mains serraient la crosse des revolvers.

Tout à coup, pour la troisième fois, le cri d’appel retentit : « À moi ! À moi ! » déjà faible et lointain. Il y eut un moment d’arrêt dans la poursuite ; les fermiers cherchaient à s’orienter ; ils se consultaient du regard. Pendant ce court intervalle, l’appel retentit une quatrième fois, presque imperceptible.

« Rentrons, dit le ministre ; nous n’avons aucune chance cette nuit d’atteindre les ravisseurs qui ont évidemment à leur service des moyens de transport plus rapides que nos jambes. Surtout, que personne n’approche du puits, afin qu’en plein jour les empreintes de pas soient bien visibles dans la neige. »

George Dales s’obstinait ; il voulait continuer la poursuite. Le ministre le prit par le bras et lui dit avec douceur :

« Venez, George ; il n’y a rien à faire maintenant, vous le sentez vous-même. Mais je vous promets qu’au lever du soleil nous serons tous à votre disposition. »

Tous rentrèrent en silence. La ferme présentait un aspect lugubre ; Mary Dales était tombée évanouie sur le plancher ; les lampes achevaient de se consumer, elles éclairaient encore à demi les restes du joyeux festin interrompu si tragiquement. Le père releva sa fille et la porta sur un lit dans la chambre voisine ; il passa près d’elle les dernières heures de la nuit, lui prodiguant les soins que son état exigeait et répondant avec calme aux questions anxieuses de la jeune fille. Dans la grande salle, les fermiers veillaient et parfois échangeaient quelques brèves observations.

Enfin, le jour se leva ; l’aurore, pâle et froide, remplaça dans le ciel la clarté lunaire. Alors, le ministre alla frapper doucement à la porte de la chambre où George Dales s’était retiré avec sa fille.

« Venez, lui dit-il à voix basse ; il faut que vous soyez témoin de nos recherches. »

Les fermiers sortirent avec précaution, précédés du ministre et de George Dales. Sur la neige, ils virent, nettement marquée, l’empreinte des souliers ferrés que John portait ; ces empreintes se dirigeaient presque en ligne droite vers le puits, mais s’arrêtaient net à mi-chemin, c’est-à-dire à environ trente pieds de la maison. Le seau de cuir était resté sur la neige, à la place où était marquée la dernière empreinte. Jusqu’au puits, et au-delà du puits, aucune trace ne put être relevée. Le ministre devint pensif ; les fermiers se regardèrent. Ils firent lentement et avec soin le tour de la palissade, à l’intérieur et à l’extérieur. Rien encore. Et pourtant, parmi les Yankees qui examinaient ainsi la neige durcie, il y avait deux anciens trappeurs, habiles chercheurs de pistes. George Dales attela son meilleur cheval à un traîneau et s’élança dans la direction qu’ils avaient suivie la veille ; les autres se dispersèrent en tous sens, montèrent à cheval ou attelèrent leurs traîneaux, et explorèrent les environs à plusieurs lieues à la ronde. Rien toujours. Le soir, ils revinrent tous à la ferme de George Dales et confessèrent l’inutilité absolue de leurs efforts. Le père retenait ses larmes avec peine ; Mary était désespérée.

Le lendemain et les jours suivants, les recherches reprirent avec ardeur. La police de Little-Falls, avertie par George Dales, entra en campagne, mit en jeu le téléphone et le télégraphe pour donner partout le signalement du jeune homme disparu. Deux habiles détectives arrivèrent de Saint-Paul, recueillirent les dépositions de tous les témoins, interrogèrent tous les gens du pays, visitèrent les faibles restes des tribus indiennes qui vivaient encore dans la contrée, scrutèrent les lieux les plus solitaires, s’aventurèrent même dans les marais, refuge de quelques serpents à sonnettes. Une récompense de huit cents dollars fut promise, par l’intermédiaire des feuilles locales et les journaux de toutes les grandes villes de l’Union, à quiconque apporterait des renseignements sur le sort de John Dales. Tout fut inutile, et personne ne put fournir la moindre donnée pour éclairer les recherches.

Alors, les imaginations s’échauffèrent, et bientôt les langues se délièrent. Il fallait bien pourtant expliquer la mystérieuse disparition, puisque rien ne se produit sans cause. L’opinion fut émise en secret que, si John avait disparu sans laisser de trace, c’est donc que le diable l’avait emporté. Telle était la conviction, plus ou moins avouée, de quelques-uns des fermiers qui avaient assisté à la scène du 25 décembre ; l’un d’eux, Andrew Murray, un descendant des puritains du May-Flower, s’efforçait de convaincre le vieux Nicaraguayen :

« Oui, lui disait-il un soir de février, assis près de son poêle avec Mateo Zorrilla, vous ne m’ôterez pas cela de la tête ; les circonstances de l’enlèvement ne sont pas naturelles ; un Indien même n’est pas capable de cueillir un homme ainsi. C’est le diable qui a fait le coup !

– Ne parlez pas ainsi, M. Murray, répondit Mateo. John était un bon garçon qui n’avait jamais fait de mal à personne. Il était hérétique, c’est vrai, comme son père et comme vous-même ; mais le diable n’a pas l’habitude d’emporter d’emporter les hérétiques tout vivants ; il les attend à l’heure de la mort.

– Laissez-moi donc tranquille, repartit Murray avec humeur ; nous autres protestants, nous sommes aussi bons chrétiens que vous. Savez-vous d’ailleurs si John n’avait pas commis quelque grand péché secret qui a donné au diable pouvoir sur son corps et sur son âme ?

– Et vous, M. Murray, savez-vous donc s’il l’avait commis ? Puisque vous êtes si bon chrétien, vous ne devez pas ignorer que le Seigneur a défendu de juger son prochain.

– Soit ! Mais alors, qui donc a enlevé ce pauvre John ? Ce ne peut être un ballon, comme on l’a pensé, puisqu’il a été constaté qu’aucun n’a été lancé à cette époque dans tous les États-Unis. »

Mateo hésita un moment ; il regarda fixement Murray et lui dit presque à voix basse :

« Vous rappelez-vous ce que nous a raconté le révérend Buchanan, quand il vint prendre part à notre fête de nuit ?

– Non certes, répondit Murray. La catastrophe a brouillé tous mes souvenirs ; depuis deux mois, je ne pense plus qu’à l’événement de cette nuit de Noël.

– Eh bien ! M. Murray, je vais vous rafraîchir la mémoire. Le ministre semblait préoccupé en entrant dans la salle où nous étions déjà réunis ; il nous raconta qu’en passant derrière le bois, près duquel est bâtie la ferme de George Dales, il avait entendu un cri rauque et bref, qu’il comparait à un éclat de trompette, et que le son paraissait descendre des arbres.

– C’est vrai, je me le rappelle maintenant. Mais quel rapport cela peut-il avoir avec la disparition de John ?

– Patience, M. Murray, je vais vous le dire. Vous savez que, dans ma jeunesse, j’étais chasseur de jaguars, et cette chasse m’entraînait fréquemment dans les parties les plus désertes et les plus sauvages du pays. Un jour, étant à l’affût, je me laissai surprendre par un léger sommeil, car il faisait chaud et lourd dans la forêt tropicale. Tout à coup, je fus réveillé en sursaut par un cri extraordinaire ; en un clin d’œil, je bondis, le fusil à l’épaule, en posture de défense ; je regarde autour de moi : rien ! Voilà que j’entends au-dessus de ma tête un grand bruit ; je lève les yeux et j’aperçois un oiseau colossal qui s’élançait d’un palmier, en jetant encore une fois son cri comme un éclat de trompette. C’était ce monstre, heureusement très rare, que nous appelons dans l’Amérique centrale aquilucho (le grand aigle) ; j’ai même ramassé l’une de ses pennes qui était tombée au pied de l’arbre ; et je l’ai vendue deux dollars, à un naturaliste américain.

– Mais vous n’allez pas soutenir, Mateo, que votre aquilucho a fait le voyage du Nicaragua au Minnesota en plein hiver pour venir emporter ce pauvre John ? Ce serait trop compter sur la crédulité d’un Yankee.

– Voyons, M. Murray, n’êtes-vous pas disposé à croire, vous, que Satan a fait le voyage de l’enfer au Minnesota dans le même but ? Mon aquilucho vaut bien votre diable.

– Mais non, Mateo ! Le diable est un esprit que la distance n’embarrasse pas et qui ne se soucie pas des saisons, et, lors même qu’il s’en soucierait, un peu de rafraîchissement ne lui ferait pas de tort, s’il était capable d’en profiter. Mais l’aquilucho, s’il existe, ne résisterait pas à la température de ce pays ; c’est un oiseau des forêts de l’Amérique centrale.

– D’abord, M. Murray, faites-moi l’honneur de croire que je ne mens pas en affirmant que l’aquilucho existe ; je l’ai vu de ces mêmes yeux avec lesquels je vous vois maintenant. D’ailleurs, interrogez tous nos compatriotes, et vous constaterez qu’ils ont entendu parler de cet animal dont l’espèce est devenue très rare. Ensuite, je vous ferai observer que deux fois son cri a retenti à mes oreilles, et mon expérience coïncide absolument avec celle du révérend Buchanan : c’est comme un éclat de trompette.

– Et comment expliquez-vous qu’un aquilucho se promène en décembre au Minnesota ?

– C’est presque inexplicable, M. Murray ; et voilà pourquoi je n’ai rien dit jusqu’à présent. Cependant, vous savez comme moi que beaucoup d’animaux des régions du sud remontent en été vers le nord, qu’on attrape au Canada, dans la saison chaude, des colibris de la Louisiane et de la Floride, et qu’à plusieurs reprises nos troupeaux ont reçu la visite intéressée du puma (lion d’Amérique). Est-il impossible qu’un aquilucho soit venu durant l’été jusqu’au Minnesota? Ne peut-il s’y être attardé jusqu’à la saison des neiges, soit qu’il ait été blessé par un chasseur, soit pour tout autre motif ? Remarquez que ma supposition explique tout : le cri entendu par votre ministre, l’enlèvement subit de John et les appels répétés qu’il a lancés, toujours plus lointains, enfin l’absence de toute empreinte sur la neige. Réfléchissez à tout cela, M. Murray, et je serais bien étonné si votre bon sens ne vous porte pas à conclure comme moi. »

M. Murray et Mateo se séparèrent là-dessus. Murray parut rêveur pendant quelques jours, puis il se décida à raconter cette conversation à sa femme qui passait pour l’une des personnes les plus discrètes de la ville. À dater de ce moment, le bruit se répandit dans la contrée que John Dales avait été enlevé par un monstre volant. (1)
 
 

_____

 

(1) Le fait raconté ici est parfaitement authentique et reste inexpliqué; l’hypothèse du monstre ailé est devenue générale parmi les témoins du drame.

Au sujet de l’aquilucho, voici ce qu’on lit dans la Revue Britannique (1868, p. 454) : « À trente toises environ au-dessus des arbres, se détachant en noir sur l’azur, planait un oiseau si énorme que sa vue me terrifia. Je n’essaierai point d’évaluer l’envergure de ses vastes ailes ni les dimensions de ce corps gigantesque ; il me suffira de dire que le condor du Chili eût souffert de la comparaison. Je ne pus très bien distinguer le caractère de la tête et la couleur du plumage, à cause de l’éclat du ciel et de l’épaisseur du fourré qui ne m’en laissait voir qu’un très faible espace ; mais il me sembla que le bec différait de celui des vautours et que le cou n’était point nu…

… Je repris de nouveau mon siège de pierre. Pour me consoler, je bus quelques gorgées d’eau-de-vie ; puis, tout en fumant une pipe, je cherchai à recueillir mes idées sur cet oiseau phénoménal. Je le connaissais de réputation. Dans l’Amérique centrale, qui n’a entendu parler de l’aquilucho, cet oiseau presque fabuleux, ce mystérieux géant des airs, si rarement vu, si terrible dans son aspect qu’il est l’objet d’un véritable culte ? »
 

_____

 
 

(Paul de Juliers, in Revue du Monde catholique, 1er avril 1912 ; illustrations pour les Aventures de Sinbad le marin. Un intéressant « canard d’avril » qui, malgré les apparences, n’est pas la traduction d’un auteur américain ; l’ambiance de ce texte n’est pourtant pas sans rappeler les Disparitions mystérieuses d’Ambrose Bierce, traduites par notre regretté ami Gérard Coisne, et reprises dans Le Visage Vert n° 3, en juin 1997)