Je revins chez moi fort tard et à pied. Paris nocturne a quelque chose de lugubre et qui fait frissonner. Au lieu de cette multitude confuse d’hommes actifs et toujours empressés, on ne rencontre alors que ceux que le vice et l’inconduite ont placés aux plus bas échelons de la vie humaine, ces redoutables gueux qui cherchent leur nourriture dans la boue des rues ; ou ces hommes si dignes de pitié, qui ramassent soigneusement, parmi la fange et les ordures, tout ce qui paraît encore pouvoir être employé, n’importe à quel usage : papiers, chiffons, ferrailles, vieux cuir, jusqu’aux feuilles de salades, tout remplit leur hotte. Au lieu de ces élégants équipages qui, de jour, parcourent si rapidement la ville, on ne voit plus que de lourds chariots, chargés d’immenses tonneaux, rouler lentement dans les rues, en ébranlant le pavé sous leurs roues bruyantes et massives, et par des tuyaux et des pompes ingénieusement adaptés, aspirer le contenu des cloaques des maisons.

L’air en est empesté à vingt pas ; mais bien d’autres vapeurs méphitiques, pareilles à celles qu’exhalent les spectres de l’enfer, remplissent à cette heure les rues de la capitale ; aux lieux où peu d’heures auparavant mille marchandises variées, et des millions de précieuses bagatelles, resplendissaient derrière les glaces polies des boutiques, on n’aperçoit plus que de longs panneaux noirs ou de couleurs sombres, et protégés de barres de fer et de verrous, comme autant de cercueils debout, ou comme figurant l’entrée du séjour des morts ; au lieu de ces innombrables lumières qui, le soir, redonnent l’aspect du jour à ces rues fréquentées, on ne voit plus luire au ciel qu’une lueur mate et décolorée, et la pâle lune percer péniblement les noirs nuages qui planent sur la ville. (1)

Dans cet instant, le frisson me saisit, mon cœur s’oppressa, et involontairement je m’écriai :

« Ah ! loin de moi, effroyable image du néant ! ne me trouble pas le saint repos de la nuit !…

– Eh ! vous extravaguez, mon cher ! me dit le baron en éclatant de rire ; ne vous exaltez donc pas ainsi ! Paris est mort dans ce moment, c’est son cadavre que vous voyez et que vous sentez ! rien de plus ! Mais, demain matin, il ressuscitera plus joyeux, plus actif, plus vivant que jamais. »

Il avait raison, et sa prophétie se réalise tous les jours. Pour moi, mon cher ami, je demeure pour le présent toujours le même.
 

Votre vivant et pourtant défunt ami,

Hermann Skmilasso.
 
 

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(1) Il paraît que l’illustre touriste oublie complètement les nombreux et brillants réverbères qui éclairent Paris pendant la nuit. Il est vrai que cela eût un peu dérangé l’effet de sa nuit fantastique. (Le traducteur.)
 

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(Hermann Pückler-Muskau, Chroniques, lettres et journal de voyage extraits des papiers d’un défunt, tome Ier, Paris : Librairie de Fournier, 1836 ; Howard Norton Cook, « Paris Street, » gravure sur bois, 1930)