Il y a des hommes, au cours des siècles, que des forces obscures poussent au pouvoir. Forces aux idées froides dirigées par des êtres ne s’encombrant pas de vains scrupules. C’est ce qui s’est passé pour Hitler. Détective (n° 577) le premier en a parlé en révélant la terrible association des « Junkers de la Vierge de Marienbourg. » Tous ces hommes, que le hasard fait glisser au premier plan de l’histoire de leur pays, sont toujours versatiles, instables, cruels et, conséquence de ces défauts, cherchent, en dehors d’eux, des raisons de croire à leur destin. Ils s’adressent, pour ce faire, à ceux qui, à leurs yeux, explorent les dessous des forces occultes : astrologues, mages, tireuses de cartes, voyants et voyantes.

Hitler n’a pas échappé à cette règle. Chaque fois qu’un homme, ou une femme, lui semblent posséder une parcelle de connaissance de ces forces lointaines, il va les voir ou les convoque, les interroge sur son destin, son avenir, se compromet avec eux ; et quand, terrifié de leur avoir étalé sa lâcheté et le trouble sommeillant en son âme, la peur l’envahit, il les fait tuer.

D’autres ont étudié ces réactions de Hitler sous l’angle psychologique ; ici ce sera totalement différent. L’auteur, dans les pages qui suivent, se maintient strictement aux relations établies par le chancelier allemand avec Hanussen, Thérèze Neumann et Elisabeth Ebertin. Il conte les entrevues secrètes que le chancelier-hanneton eut avec ces trois voyants. C’est du document inédit et rigoureusement exact.
 

Dans l’arrière-salle du « Cochon Noir » à Berlin.

 

Le 28 février 1933, le Reichstag flamba. Le palais du parlement allemand fut presque complètement détruit. Dans la salle du Conseil d’Empire, les policiers accourus arrêtèrent un demi-fou : Van der Luppe. La presse naziste accusa les communistes du coup. Des représailles suivirent. En avril de la même année, l’émotion était loin d’être apaisée et souvent il arrivait que l’ « incident » fût évoqué au cours de conversations privées. C’est ce que faisaient, à la date du 6 avril au soir, trois hommes finissant de dîner, dans une des petites salles à manger réservées du fameux restaurant « Zum schwarzen Ferkel » (Au Cochon Noir), non loin des ruines de ce qui représentait, jadis, la puissance démocratique allemande.
 
 

 

L’un des trois avait l’allure d’un noble prussien dont les affaires auraient mal tourné : son costume noir était de bonne coupe, mais usé, son monocle de fin cristal, mais écaillé d’éclats. C’est lui qui parlait :

« En somme, dit-il, se tournant vers son voisin de droite, l’incendie du Reichstag vous a valu, mon cher Helldorf, d’être déplacé… Il est dur, après avoir été le préfet tout-puissant de Berlin, d’être désigné pour le même poste dans la ville de Potsdam.

– Cependant, répond l’interpellé, je n’ai fait que suivre les ordres reçus en restant dans mon lit la nuit du 28 février… en voilà le remerciement ! C’est à vous dégoûter d’être dévoué !…

– Pour moi, dit le troisième, j’avais annoncé cet événement dans une de mes séances astrologiques, et cela me vaut d’avoir toujours derrière moi un policier de la Gestapo !…

– Qu’allons-nous devenir ? reprit le premier.

– Vous êtes moins à plaindre, Alvensleben ; votre rang au Club des Seigneurs, la façon dont vous avez négocié pour que votre ami von Schleicher cède sa place de chancelier à Hitler, vous laissent un pied dans les deux camps.

– Ce qui me fait risquer l’écartèlement !… Et vous, Hanussen, mage en titre du nouveau maître de l’Allemagne, dites-moi la raison de la réunion de ce soir… Qu’avez-vous l’intention de faire ?

– Ce que j’ai fait, plutôt… Tout à 
l’heure, vous verrez. Cette soirée comporte 
une surprise ! »

Il regarde sa montre et ajoute :

« Si mes calculs sont justes, la surprise va bientôt venir… Tenez, écoutez,
 la voici qui s’amène ! »

Des cris arrivent, assourdis par les tentures, de la grande salle commune ; on distingue des « Hell ! » et un nom… la porte est brusquement ouverte, les cris pénètrent en rafale, les dîneurs hurlent : « Hell Hitler ! » à plein gosier… Suivi d’un compagnon portant binocle, vêtu de la tenue noire de la police spéciale, le chancelier Adolf Hitler entre.

Il porte encore le fameux imperméable étriqué que ses photographies ont popularisé, il est mal ficelé, sa main droite pétrit un chapeau mou. Celui qui le suit referme la porte.

Hitler s’avance vers la table, inspecte les présents, ses yeux s’arrêtent sur le mage, resté assis, et il crie vers lui :

« Pourquoi m’avoir dit que vous seriez seul, Hanussen ? Que signifie cette convocation hors de propos ? Que complotez-vous encore ?

– Monsieur Hitler, dit Hanussen d’une voix douce, vous oubliez trop ce que vous nous devez, à nous trois ici présents. De plus, pourquoi vous être fait accompagner de Himmler, votre chef de police personnelle ? il n’a rien à voir dans nos arrangements.

– Je l’ai fait parce que telle était ma volonté ! Parlez vite, ne lassez pas ma patience ! »

Il va par la pièce, gesticulant, agitant les bras…

« Vous semblez oublier ce que vous
 nous devez, répète le mage… Si depuis 
trois mois vous êtes chancelier, vous le
 devez aux négociations de Alvensleben
 avec l’armée… Si l’on a trouvé Van der
 Luppe docile dans les ruines du Reichstag, c’est parce qu’il avait passé par mes
 mains d’hypnotiseur… Si Berlin n’a pas 
bougé, c’est parce que Helldorf était son
 préfet !… »

Hitler ne répond pas de suite… Immobile, les yeux vagues, il rêve… Il revoit le jour où Jan Hanussen, de son vrai nom peu aryen Hermann Steinschmeider, le reçut, en février 1932, alors qu’il doutait de lui-même, et lui annonça son ascension vertigineuse avant moins d’un an, qu’il lui prédit aussi, d’après son horoscope, que son destin inquiéterait le monde entier… Mais il lui a prophétisé que sa vie serait courte, il a même fixé une date à sa chute : à sept ans de son ascension…

« Helldorf, Alvensleben, vous associez-
vous à Hanussen dans ses réclamations 
de cette nuit ? »

Les deux autres sentent une panique les envahir ; ils craignent autant le maître, qu’ils se sont donné, que le mage, aux compromissions subtiles à base d’argent… Ils hésitent, puis abandonnent celui des deux qui semble le moins fort. Sans se consulter, ils se lèvent, se dirigent vers la porte, sans un mot, sans un regard pour le mage…

Cette trahison leur donna un an, à peu près, de survie : le 30 juin 1934, ils tombèrent sous les balles des policiers d’Himmler, au moment de la première « purge » du parti naziste… [sic]

« Himmler, sortez aussi ! Laissez-nous
 seuls  ! Attendez-moi dehors ! » hurle le
 chancelier.
 
 

 

Que se dirent Hanussen et Hitler ? Quelles promesses mensongères s’échangèrent ? Ils restèrent enfermés ensemble plus de trois heures. Hitler sortit le premier, retrouva Himmler, lui parla bas… Jan Hanussen quitta le restaurant peu après, vers minuit, fit avancer sa voiture, donna l’adresse d’une de ses riches clientes, Fraü Gertrud von Neustein, qui l’avait sollicité pour une consultation nocturne. Il s’en promettait mille plaisirs assez équivoques. Elle résidait à Barut, petite ville située à 40 kilomètres du centre de la capitale, une promenade plaisante pour la somptueuse Mercedes dans laquelle il roulait… Il se carra à la place du fond et se prit â réfléchir… Avait-il suffisamment impressionné son versatile client de chancelier, pour le reprendre en main ?… Il lui semblait que oui ! Les deux autres seraient châtiés pour leur lâchage… D’un geste des doigts, il chassa ses préoccupations et s’étira à la pensée des joies qui l’attendaient au bout de sa course de nuit. Un brusque coup de frein le ramena sur terre. Sur le commandement d’hommes, barrant le chemin à la voiture, son chauffeur avait brusquement stoppé. Il frémit : dans la lumière des phares, il avait vu passer des uniformes noirs… La portière fut ouverte, il avança la jambe, tâtonnant pour trouver le marchepied… Il y eut un crépitement saccadé. Il s’effondra dans la boue, roula près du cadavre de son chauffeur, exécuté lui aussi…

Le lendemain, à l’aube, des maraîchers trouvèrent les deux corps, criblés de dizaines de balles. Plus jamais on ne devait parler de Jan Hanussen dans le IIIe Reich !
 
 

 

À Konnersreuth, le petit village envoûté.

 

C’est un petit village des Alpes bavaroises, non loin de la frontière tchécoslovaque, dans un site sauvage. Les dimanches d’été, les jeunes gens se réunissent pour se livrer à la danse des banderoles autour du mât planté sur la place. L’hiver, la calme agglomération, éloignée de toute ville, vit repliée sur elle-même. Mais il y a une maison isolée, à l’entrée du village, devant laquelle tout passant se signe. C’est là où habite Thérèze Neumann, la stigmatisée. Depuis le 17 avril 1925, elle est le cœur mystique des villageois, depuis ce jour où cette enfant paralysée, à demi aveugle, recouvra brusquement la santé à l’instant où la Cour de Rome prononçait la canonisation d’une sainte française.

Tous les vendredis, un miracle se reproduit. La petite paysanne illettrée, fille du tailleur, après avoir passé la nuit précédente en prières, se montre à la foule portant aux mains, aux pieds, au côté, les blessures saignantes du Christ. Durant des années, elle vécut ainsi, sans que sa réputation s’étendit. Puis, à partir de 1934, tous les catholiques d’Allemagne, persécutés par les nazistes, prirent pour but de pèlerinage la maison de Thérèze Neumann.

Un jour, un vendredi de juin 1935, l’enfant illettrée se mit à parler une langue inconnue ; un vieux rabbin reconnut de l’hébreu !… Il traduisit : Thérèze revivait la passion de l’Homme, mort il y avait deux mille ans, pour que le monde fût meilleur ; comme possédée d’une flamme intérieure, elle parla en différentes langues, elle fit des prédictions nettes… Chose étonnante, elle ne connaissait rien de la vie politique et cependant, des mois à l’avance, elle annonça le ravage de l’Europe par Hitler et sa bande : l’Anschluss, l’arrestation de Schuschnigg, le déferlement des sectes païennes sur la catholique Bavière et sa voisine l’Autriche. Un soir, elle décrivit une guerre atroce qui « allait ensanglanter la terre, massacre voulu par les instincts barbares d’un seul homme. » Cet homme, elle le nomma : celui qui gouvernait l’Allemagne. Alors, aux réunions du vendredi, on vit des figures louches de policiers, des sbires de la Gestapo. Ils firent leur rapport à Berlin, à Himmler ; celui-ci organisa un cordon sanitaire autour du petit village, et l’enfant vécut isolée, avec pour tout soutien le vieux prêtre catholique du presbytère.
 

Un soir, comme un mauvais ange, Hitler…

 

Dans sa villa de Berchtesgaden. Adolf Hitler, non loin de là, venait souvent. Comment, malgré les précautions de sa police, connut-il l’existence de Thérèze ?… Devina-t-il sa présence ? En fut-il informé par un soi-disant ami ? Nul ne sait ! Toujours est-il qu’il fut frappé d’une coïncidence étrange : Thérèze parlait le vendredi et lui, Hitler, n’accomplissait ses actes retentissants (discours, proclamations, assassinats) que ce jour-là, qu’il jugeait favorable. (Il est utile de remettre en souvenir qu’il déchaîna la guerre actuelle le vendredi 1er septembre 1939, en envahissant la catholique Pologne !)

Les gens du village, malgré l’obsédante surveillance de la Gestapo, se réunissaient quand même autour de l’enfant, chaque vendredi. Ils écoutaient ses prédictions…

Ce jour-là, un vendredi d’octobre 1937, il y avait, au dernier rang, un homme au visage dissimulé par un chapeau aux larges bords. II écoutait d’une façon passionnément attentive Thérèze racontant ses visions… Près de lui, un autre homme, large d’épaules, portant binocle d’acier. Soudain, le vieux prêtre sentit frémir entre les siennes les mains de Neumann ; elle arrêta son débit prophétique :

« Que celui qui est ici pour la première fois, que celui qui se tient honteusement au dernier rang, vienne au premier… Je dois lui parler ! » dit la Voyante.
 
 

 

Les assistants se retournèrent vers les deux hommes se tenant près de la porte ; ils virent le plus petit marquer un geste de surprise, hésiter, puis il se découvrit ; il y eut un frémissement dans la foule, tous avaient reconnu Adolf Hitler. Il s’avança vers l’enfant, ordonna :

« Sortez tous ! Laissez-nous seuls avec 
eux… »

En panique, les assistants refluèrent. Il ne resta en présence que Thérèze Neumann, le vieux prêtre et le chancelier. La porte fut refermée. Devant, à l’extérieur, se campa le compagnon du chancelier, c’était Himmler, chef de la Gestapo.

Ici, le reporter passe la parole au seul témoin de l’entrevue, au vieux curé Hans Müller, qui la contait d’une façon naïve, sans recherche de mots superflus, cette entrevue entre le maître suprême, et l’enfant qui l’avait maudit !

« Il s’avança, racontait-il, et s’assit à
 ma place près de Thérèze… Je dus m’éloigner vers le fond de la pièce, sur son
 ordre – Thérèze ayant refusé que je sorte. J’entendis peu de choses… Mais, à la lumière des deux cierges, placés près de Thérèze, je voyais le visage de celui qui était venu d’une façon honteuse, comme un mauvais ange… Il se penchait, interrogeait, sa face se ravageait par instants… Il semblait anxieux, peureux, comme luttant contre une certitude. Neumann lui parlait en patois bavarois, la langue de son enfance, tout au moins il me sembla, à quelques mots qui me parvinrent. À un moment, il se leva, se mit à marcher par la pièce, et c’était un terrible spectacle que celui de cet homme, puissance du mal, et de l’enfant calme dans sa robe toute blanche, la tête à demi voilée d’un capuchon de même couleur. Il frappa du pied le sol en criant :

« C’est faux ! Tu mens ! Mon rêve est éternel ! »
 
 

 

Elle lui répondit quelques mots… Il revint, docile, à ses côtés, et il écouta ce qu’elle prédisait. Puis il se releva, sortit, monta dans sa voiture et disparut avec son compagnon. Nous devions le revoir encore une autre fois au village ; ce fut le vendredi 11 mars 1938, le matin du jour où il ordonna l’invasion de la catholique Autriche. Il vint ce jour-là, toujours accompagné du chef de sa police, entra seul, resta une heure en tête à tête avec Thérèze ; il ressortit semblant fou de rage. Neumann ne raconta jamais rien de ce qu’ils s’étaient dit, sauf une phrase qu’elle répéta à la réunion du vendredi 18 mars :

« Au visiteur diabolique, j’ai dit : « Tu crois atteindre le début de ton grand règne en vassalisant l’Autriche, et tu franchis le premier degré de ta chute ! »

Les dernières feuilles allemandes qui passèrent la frontière, fin août 1939, annonçaient la mort, à Konnersreuth, de la petite voyante. [sic] Mort tout entourée de mystère… Voici leur demi-aveu cynique : « … Elle est morte subitement en quelques heures, et, comme ne pouvant lui survivre, l’imposteur, son vieux confident, le prêtre du village qui la campa en voyante, l’a suivie dans la tombe. »
 

… Et la troisième : Élisabeth Ebertin, astrologue saxonne.

 

En 1935, commença dans les Alpes bavaroises, près de Berchtesgaden, un travail gigantesque. Des ouvriers, sélectionnés pour leur adresse, sous la direction de l’ingénieur Todt, celui qui fit la ligne Siegfried et dont le nom se traduit par Mort, attaquèrent le pic Kehlstein. Ils commencèrent à creuser en hauteur une vaste cheminée ; cela se fit à coups de mines. Puis l’on monta le percement jusqu’au sommet et, là-haut, on construisit un ermitage. Les travaux terminés, trois ans après, permirent au chancelier Hitler de posséder une demeure complètement inaccessible. La cheminée est tapissée de plaques de cuivre ; un ascenseur est la seule voie d’accès vers le sommet, il débouche à l’entrée d’une galerie menant à une énorme salle vitrée d’où la vue plonge, au vertige, sur un paysage hallucinant de pics inaccessibles, de rochers aux formes sataniques, de villages minuscules et lointains, estompés dans la brume. Au-dessus de cette maison, construite pour permettre au chancelier-hanneton d’avoir une cage à sa taille, il y a une terrasse ; c’est là-haut qu’Elisabeth Ebertin, l’astrologue secrète du IIIe Reich, consultait les astres pour le compte du petit Autrichien devenu le maître de la grande Allemagne.

Ce fut cette femme, Saxonne d’origine, qui conseilla impérieusement la construction de ce château de rêve. C’est elle qui désigna l’ingénieur Todt à cause de son nom où elle voyait un heureux présage.

Comment arriva-t-elle à prendre cet ascendant ?…

Elisabeth est née à Bautzen, dans les montagnes de Saxe. Elle y résida, sans faire parler d’elle, jusqu’au jour où elle se découvrit de remarquables qualités astrologiques… Réelles ou fausses ?… Les habitants de sa ville natale penchent pour la seconde hypothèse. Elle se mit, d’une façon prolifique, à écrire des livres sur les astres et leurs mystères, trouva un commanditaire enthousiaste, et s’en fut ouvrir à Görlitz, en Silésie, une maison d’édition de livres occultes… Dans la mystique et sensuelle Allemagne, complètement détraquée par le nazisme, ce genre de femmes, douées d’audace et d’un manque total de scrupules, réussissaient en général. Le Gauleiter (maire) de Bautzen, Fritz Hutter, s’en venait souvent la voir. La chronique, et elle n’a pas tort, raconte que leurs relations furent des plus intimes. Durant un séjour qu’il fit à Berlin, il en parla dans les cercles gouvernementaux. Ceci ne tomba pas dans des oreilles sourdes. Himmler, toujours à l’affût, y vit une possibilité d’influencer son bon maître Adolf, pour mieux le dominer.

Le grand chef de la Gestapo fit le voyage de Bautzen. Dans la petite ville datant du moyen âge, il vit Elisabeth Ebertin. Lui fit-il comprendre que ses désirs équivalaient à des ordres et qu’elle devait se plier à ses directives ?… Toujours est-il qu’un beau jour, en grand mystère, il la présenta à Adolf Hitler. Ceci se situe aux environs de fin mai 1934… Le chancelier était en pleine crise. Il ne savait que faire, tiraillé entre les tendances se faisant la guerre au sein du parti naziste ; par ailleurs, von Salza et ses junkers exigeaient des suppressions sur la gauche du parti. Elisabeth se mit à prophétiser des masses d’événements ; en particulier, elle annonça qu’un complot était sur le point d’éclater pour supprimer le génial peintre en bâtiment. Elle désigna nominativement Rœhm, Schleicher, Helldorf, et quantité d’autres gênant, comme par hasard, la politique de H. Himmler. Elle tira un superbe horoscope à Hitler. Celui-ci, impressionné, écouta la voyante. Et ce fut la « purge » de juin 1934.
 

Voyante extra-lucide grâce à la Gestapo.

 

Bien renseignée, sachant comment manier son client, Ebertin passa voyante en titre. Elle prédisait les événements à l’avance, conseillait des actions brutales. Tout semblait lui réussir.

Inutile de signaler que sa faveur auprès du maître, l’appui secret de Himmler lui valurent, à elle et à sa maison d’édition, une ascension en flèche. Chacun et surtout chacune avait hâte, pour faire sa cour au puissant du jour, de consulter la voyante astucieuse. Elle prédisait sans se lasser. Comme ses prédictions se basaient sur des certitudes policières, tout alla très bien jusqu’en juillet 1938. À cette date, elle fit une grosse faute. Sentant croître son emprise sur Hitler, elle voulut prendre un ascendant très féminin sur le cœur et le corps du cénobite de Berchtesgaden, dont la froideur physiologique est complète. Ce fut contre elle une levée de boucliers : les hommes par peur, les femmes par jalousie, ces dernières n’admettant pas qu’elle essayât de jouer un rôle intime là où aucune d’elles n’avait osé tenter la chance. Une aimable Anglaise, dont les journaux ont parlé ces semaines dernières, l’accusa véhémentement de lui avoir volé un brassard-fétiche, venant du chancelier, pour envoûter le maître du Reich… Il y eut des scènes, des cris.

Comme pour Hanussen et Thérèze Neumann, Hitler redouta les intempérances de langage auxquelles il s’était laissé aller, et il éloigna Ebertin de son entourage direct ; elle se réfugia près de celui à qui elle devait tout. Himmler la trouva encombrante ; il lui conseilla impérativement de retourner définitivement à Bautzen ou à Görlitz. Ulcérée, elle partit ; mais de retour en Saxe, confiante dans la solidité des secrets redoutables qu’elle avait appris, elle bavarda un peu trop.

Cela dura jusqu’en 1939. Vers août, Elisabeth publia un almanach de prédictions dans lequel elle annonçait froidement la guerre pour quelques mois après, et la fin du chancelier. L’édition fut saisie, Ebertin arrêtée et amenée à Berlin… Elle supplia, sollicita une entrevue de Hitler. II prit l’allure de fléchir beaucoup plus par peur que par bonté. Fidèle à sa tactique en ce genre d’affaires, il sembla céder. Ebertin dut remettre tous les papiers qu’elle avait en mains et jurer de ne plus rien dire.

Mais sa suppression fut décidée entre Hitler et Himmler. Début de 1940, une dépêche transmise aux agences neutres annonça cyniquement, en deux lignes, le « décès subit » d’Elisabeth Ebertin. [sic]
 

À qui le tour ?

 

Après Hanussen en 1933, après la petite Thérèze Neumann, quelques semaines auparavant, en septembre 1939, Elisabeth Ebertin a succombé victime de la crédulité et de la cruauté de l’homme qui porte, dit-on, une croix gammée en plomb sur lui, pour conjurer le mauvais sort.

Quel homme ou quelle femme a osé prendre rang après ces trois-là ?

À qui sert, actuellement, l’observatoire du « Nid de l’Aigle » ?

Qui, aux jours anxieux où il sent venir la fin de son destin (prédit pour la même époque par les trois voyants assassinés), qui ose interroger les astres pour le compte de M. le chancelier Adolf Hitler du haut de la plate-forme construite à deux mille mètres d’altitude ?
 
 

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(François de Gondou, in Détective, n° 585, jeudi 22 février 1940. Si le lecteur a la curiosité de se renseigner sur le destinée des principaux protagonistes cités dans cet article, il se rendra compte que ce « reportage » tient davantage de la fiction uchronique que de la réalité historique…)