Voici la vérité sur l’oranger de Saint-Eudémon. Vous ne trouverez cette histoire ni parmi les Vies des Saints-Pères, par le Frère Dominique Cavalca de Vico Pisano, encore moins dans la Légende dorée, écrite par Jacques de Voragine ; et il se pourrait même qu’elle ne fût dans aucun recueil d’hagiographie. On me l’a racontée sur le lieu même du miracle, et en présence de l’oranger, son témoin vénérable et éternellement fleuri.

Les vignobles des monts Aventin et Célius étalent tout autour leurs petits espaliers de roseaux jaunes qui soutiennent les ceps. De tous côtés surgissent les vagues arceaux des grandes ruines : le Colisée, le grand Cirque, la maison de Néron, et le reste ; tandis que la Rome moderne se tasse au loin sous la coupole de Saint-Pierre et sous les montagnes bleues de la Sabine.

Il y a là une petite église qui en rappelle une douzaine d’autres du même genre – église aux colonnes ioniques ébréchées et aux dalles de marbre roux et lilas, dont la couleur ressemble à celle d’un tapis précieux et râpé, et dont l’abside est entourée d’un grand cactus qui rampe comme un python. L’oranger se dresse à côté et répand ses pétales odorantes sur les vignes et sur les laitues, immense et incroyablement vénérable. Ce que l’on prend pour le tronc n’est en réalité que l’unique branche qui ait survécu, le tronc véritable étant caché dans les profondeurs du sol, sous le niveau actuel du jardin. C’est là que j’ai appris la légende – je vous laisse à deviner de qui et comment. Qu’il vous suffise de savoir qu’elle est véridique.

Il y a bien longtemps, – avant la construction de l’église, qui a pourtant plus de douze cents ans d’existence, – un certain saint, nommé Eudémon, vint s’établir sur les pentes du Célius. La vieille Rome païenne était enfouie sous terre ; il n’en restait que de grands tas de maçonnerie et des groupes de colonnes, et l’on était en train de bâtir la Rome chrétienne au loin avec des pierres et des briques que l’on extrayait des ruines comme d’une carrière. Les mauvaises herbes et les buissons, les grands chênes verts et les ormes avaient poussé au-dessus de la ville d’autrefois, hantée aujourd’hui par les démons. Les hommes ne s’en approchaient jamais, à moins que ce ne fût pour extraire des pierres ou pour y chercher des trésors, avec d’horribles incantations. Elle était devenue un désert entouré des longs murs et des beffrois carrés de nombreux monastères.

L’endroit où vint s’établir cet Eudémon, – et personne ne saurait dire d’où il venait, ni fournir aucun renseignement sur son compte, si ce n’est qu’il avait eu une fiancée, qui était morte la veille même du mariage, – l’endroit, dis-je, où vint s’établir Eudémon se trouvait au beau milieu des ruines et du désert, bien loin des habitations humaines. Le brave homme n’avait, en effet, que deux voisins qui, comme lui, étaient saints – un théologien qui habitait les ruines de certains thermes, pour y échapper au bruit des cloches, et un stylite qui s’était ménagé une sorte de plate-forme en planches avec une toiture de roseaux au sommet de la colonne de l’empereur Philippe.

Eudémon, ainsi que je viens de le dire, était un saint : la plupart des gens qui ne tourmentaient pas leurs voisins l’étaient en ces temps-là ; dès lors, il pouvait évidemment faire des miracles. Seulement ses miracles, à l’avis des autres saints – surtout à l’avis du théologien et du stylite, qui se nommaient Carpophore et Ursicinus – ne présentaient rien de bien extraordinaire ; je dirai même qu’ils atteignaient à peine les limites du surnaturel. Eudémon avait planté un jardin autour des ruines du temple circulaire de Vénus, et les vignes, les laitues, les roses et les pêches avaient, en peu d’années, remplacé les touffes de chêne vert et de myrte ainsi que la folle végétation de fenouil sauvage, d’avoine et de giroflées qui avait recouvert la maçonnerie, chose qui, puisqu’il était saint, tenait évidemment du miracle.

Il avait également déblayé la cella intérieure du temple et en avait fait une chapelle ayant, en guise d’autel, un beau tombeau sculpté par les païens, avec des portraits aux grands yeux et aux vêtements de pourpre du Sauveur et de la Sainte Vierge peints sur le badigeon blanc. En outre, il avait érigé, à côté un beffroi circulaire et percé à jour, haut de trois étages, avec des colonnes enlevées au temple, et l’avait orné de ronds en porphyre provenant du dallage de ce même édifice, ce qui était aussi un miracle. Puis il avait bâti au bout du verger des cabanes de roseaux pour les pauvres, à qui il enseignait le jardinage et d’autres choses utiles ; ensuite des abris pour les vaches et les chèvres, et un colombier. Et il avait construit une charrette en osier et dressé un ânon afin d’envoyer ses légumes à Rome et de les distribuer aux indigents avec des pots de lait et du fromage de lait de chèvre. Et il enseignait aux femmes des pauvres qu’il abritait l’art de tisser et de préparer les peaux, et aux enfants l’emploi de l’abacus et les chants religieux. Et il établit, à l’usage de ces mêmes pauvres, un jeu de boules près de leurs cabanes et leur apprit à y jouer. L’affaire de l’oranger eut pour point de départ l’établissement de ce jeu, – toutes ces choses étant évidemment des miracles.

En attendant, Eudémon vivait tout seul dans un hangar clos d’une barrière en roseaux et ayant, en guise de toiture, des voûtes du temple païen. Et il était laborieux et sobre, et possédait des connaissances médicales, sachant tant bien que mal déchiffrer les écritures. Et Eudémon était un saint, bien qu’il n’en fût pas un très grand.

Mais Carpophore, le théologien, et Ursicinus, le stylite, ne faisaient pas grand cas d’Eudémon ni de sa sainteté ; ils l’estimaient même moins qu’ils ne s’estimaient l’un l’autre.

En effet, Carpophore, qui avait traduit de l’hébreu en latin le Deutéronome et les Évangiles de Nicodème, et qui avait écrit six traités contre les gnostiques et les pauliciens, et un livre sur le Mariage des fils de Dieu, et qui en outre avait un serviteur qui lui lavait ses vêtements, lui époussetait ses rouleaux de manuscrit et lui préparait son dîner, le traitait d’ignorant et de rustre ; tandis que de son côté, Ursicinus, qui vivait salement sur la plate-forme de sa colonne, aussi velu et aussi noir qu’un ours, et tenait les yeux constamment fixés sur son propre nombril, Ursicinus, le stylite, qui n’avait ni changé de tunique ni goûté de viande cuite depuis cinq ans, et qui s’était plus d’une fois élevé jusqu’à la contemplation de l’Unique, méprisait la pédanterie et le luxe de Carpophore, et le considérait comme un homme rempli des vanités de la chair.

Mais Carpophore et Ursicinus s’accordaient à avoir une fort médiocre opinion d’Eudémon et échangeaient de fréquentes causeries fraternelles sur la probabilité qu’il fût abandonné par le ciel à l’esprit malin ; opinion qu’ils lui manifestaient librement toutes les fois qu’il les invitait à dîner dans son verger et les régalait de fruits, de lait, de vin et du miel de ses abeilles. Et toutes les fois que l’un d’eux venait lui emprunter un cierge ou une pièce de linge blanc, ou un panier ou quelques clous, il avait à cœur de mettre Eudémon très sérieusement sur ses gardes contre ce qu’il y avait de dangereux dans ses pensées et dans ses agissements, et de lui promettre d’intercéder en sa faveur auprès des puissances célestes.

Les deux saints eussent désiré un beau combat théologique ; Eudémon ne fit que sourire. Il souriait toujours, cet Eudémon, et c’était là un des pires symptômes, car un homme, et à plus forte raison un saint, qui sourit, exprime par cela même une certaine satisfaction au sujet de ce monde, et une certaine confiance en son propre salut, – deux choses qui sont offenses vers le ciel.

D’ailleurs, Eudémon manifestait des tendances peu religieuses. On se mariait beaucoup trop chez les pauvres qu’il avait rassemblés autour de lui. Il s’intéressait d’une façon inconvenante aux femmes en couche, leur fournissait des médicaments et même les guidait sur les soins à donner à leurs nouveaux-nés. Il corrigeait rarement les enfants, et ne les exhortait jamais à embrasser la vie du jeûne et du célibat. Il s’occupait des maladies des animaux, et on l’avait souvent entendu leur adresser la parole comme s’ils eussent possédé une âme éternelle et comme si leurs désirs et leurs aversions eussent mérité quelque considération. Ainsi, il faisait des nids pour les pigeons et disposait des écuelles d’eau pour les hirondelles, et permettait aux oiseaux de se percher sur ses épaules et sur ses mains, et les appelait par leurs noms. À juger d’après certaines choses qu’il disait, on eût pu le soupçonner – si un pareil soupçon n’eût été par trop charitable – de croire que les animaux sont des créatures de Dieu et les frères des hommes, et que les plantes mêmes sont vivantes et reconnaissent le Créateur ; mais lorsqu’il parlait de ces choses et en arrivait à appeler le soleil et la lune son frère et sa sœur, et à attribuer à l’eau, au feu, aux nuages et aux vents des vertus chrétiennes telles que l’humilité, la charité et la joie, il était évidemment plus charitable de considérer ses paroles comme étant du délire et de le mettre lui-même au nombre des fous. Du reste, tout portait à croire qu’Eudémon était un aliéné ; car sans cela, comment admettre que Carpophore pût légitimement lui emprunter ses draps d’autel et ses cierges, et Ursicinus ses laitues et son miel ?
 
 

 

Les deux saints se sentaient une curiosité irrésistible au sujet des relations qu’entretenait leur compagnon en sainteté avec le monde des diables, car ces questions délicates déterminaient alors le rang d’un saint, et l’on témoignait d’habitude là-dessus au subtil mélange de discrétion et de forfanterie. Eudémon avait-il jamais eu de rencontre avec le Prince des Ténèbres ? Avait-il été tenté ? De belles dames avaient-elles hanté le lieu de ses oraisons et une pluie de grosses pierres l’avait-elle accablé à travers le toit ?… Carpophore, feignant de parler d’un tiers, fit quelques révélations extraordinaires sur son propre compte, et Ursicinus donna lieu à des suppositions encore plus surprenantes en se refusant à donner le moindre détail sur ses propres tentations.

Mais Eudémon ne témoigna aucun intérêt à ces discours ; il ne semblait ni les rechercher ni les éviter. Il assura qu’il n’avait subi ni tentation insolite, ni persécution remarquable ; quant aux rencontres avec les diables et les divinités païennes, au sujet desquelles les saints, ses frères, demandaient avec insistance des réponses catégoriques, il n’avait rien à constater. Il avait une fois, il est vrai, rencontré, sur le rivage de la Syrie, un être qui était moitié homme, moitié cheval, comme ceux que les païens appellent des Centaures, et lui avait demandé son chemin dans les sables et dans les herbes, et cet être avait répondu avec difficulté en hennissant et en agitant les oreilles ; et, quelques années après, dans les bois de chênes qui entourent le lac de Némi, il avait rencontré un faune, créature rustique à forme humaine, mais ayant des cornes et des pieds de bouc, qui l’avait entretenu d’une façon fort agréable au milieu d’une fraîche touffe de roseaux et lui avait donné des noisettes et des racines succulentes pour son repas de midi ; et il était d’avis que ces êtres imparfaits, reconnaissent la bonté de Dieu et ont un moyen qui leur est particulier, et qui ne ressemble en rien au nôtre, de témoigner la joie que cette bonté leur cause.

Y avait-il en effet quoi que ce fût dans les Écritures qui affirmât ou qui portât à croire qu’une seule des créatures de Dieu fût privée de ce sens de sa miséricorde ? Quant aux dieux des païens, quel mal pouvaient-ils faire à un chrétien ? Les faux dieux peuvent-ils nuire à d’autres qu’à leurs propres fidèles ? Il y avait plus : Eudémon semblait donner à entendre que ces divinités païennes méritaient une certaine pitié, et qu’elles aussi, non moins que le soleil et la lune, les loups et les agneaux, l’herbe et les arbres, étaient enfants de Dieu et nos frères, sans le savoir.

Naturellement Carpophore et Ursicinus ne permettaient jamais à Eudémon de s’expliquer nettement sur ce point doctrinal, de peur qu’ils eussent à le considérer comme damné et par conséquent comme impropre à entretenir des relations avec eux. Dans l’état actuel des choses, les deux saints se flattaient que les petites visites qu’ils rendaient à Eudémon, et les cadeaux et les prêts qu’ils lui permettaient de leur faire, constituaient sa seule chance de salut.

Et maintenant, racontons le miracle.

Un jour qu’on travaillait la terre pour planter un nouveau vignoble, la bêche se heurta par hasard contre une pierre ronde d’une grosseur extraordinaire qui, à peine exposée, se trouva être un corps entier de femme, sculpté en marbre et enfoncé dans l’argile, la tête en l’air. Les paysans, saisis de frayeur, prirent la fuite en s’écriant les uns que c’était un païen embaumé, et les autres que c’était une diablesse endormie. Mais Eudémon ne fit que sourire et enleva le limon qui s’attachait à la statue. Celle-ci était fort belle, et, après lui avoir raccommodé un bras avec du ciment, il l’érigea sur un ancien tombeau, au bout de l’allée plantée d’herbe qui traversait le verger, et tout près des ruches.
 
 

 

Carpophore et Ursicinus en ayant eu la nouvelle, s’y rendirent en hâte et offrirent à Eudémon de l’aider à briser la statue et à en transporter les débris à un four à chaux près du Tibre, car c’était évidemment une image de la déesse Vénus, la plus méchante des diablesses. Les deux saints l’examinèrent avec une curiosité toute religieuse et citèrent plusieurs dictons d’Athénagore et de Lactance, ainsi que différentes anecdotes de saint Paul l’ermite et d’autres anachorètes de la Thébaïde. Mais Eudémon se contenta de les remercier avec une grande douceur et les renvoya après leur avoir fait cadeau d’une paire de sandales neuves et d’un flacon d’huile.

Après cet événement, les deux saints ne se permirent plus de lui rendre visite et ne firent plus attention aux cadeaux qu’il ne cessa de leur envoyer. Ils auraient bien voulu revoir cette idole, – non pas à cause de sa beauté, qu’ils ne reconnaissaient pas, mais parce qu’ils avaient une furieuse curiosité de voir les diables de plus près. Mais, ayant prêché en public contre elle et ayant essayé d’exciter les paysans à la renverser et à la briser, ils eurent honte d’entrer dans le verger et se contentèrent de regarder l’image de la déesse de l’autre bout de la vallée et de la voir scintiller toute blanche parmi les roseaux entrelacés et les gros figuiers du vignoble d’Eudémon.

En cet état de choses, jugez de la joie des deux saints personnages lorsque, un soir du mois de juin, – c’était la veille de la naissance de saint Jean-Baptiste, – on leur apporta la nouvelle que le diable venait enfin de s’emparer de leur confrère. Toutes les autres considérations disparurent, car la charité fraternelle leur imposait le devoir de se rendre au plus vite sur les lieux et de constater la nature exacte de la catastrophe.

Les deux saints furent tant soit peu désillusionnés. Le diable n’avait pas emporté Eudémon, qu’ils trouvèrent du reste en train d’arroser paisiblement ses œillets ; mais l’esprit malin avait emporté le seul objet qu’il possédât, – car Eudémon ne s’était réservé qu’un seul d’entre tous les biens de ce monde, un objet sans doute bien coupable, – une bague de fiançailles. Cette bague n’avait aucune utilité pour ses voisins et était le gage d’une affection terrestre, car il l’avait destiné au doigt de la jeune fille qu’il avait été sur le point d’épouser. Carpophore et Ursicinus s’en étaient d’autant plus scandalisés qu’Eudémon s’était emporté – c’était la seule fois –lorsqu’ils lui avaient proposé de l’échanger contre une cloche d’église ; et ce fait que le diable avait commencé les hostilités en s’emparant précisément de cet objet, leur causait une vive satisfaction. Comme c’était la veille de la naissance de saint Jean-Baptiste. Eudémon, selon une habitude peu recommandable, avait permis à ses paysans de faire une fête ; il leur avait même dressé des tables dans le vignoble et avait préparé des jeux pour les jeunes et les vieux – façon d’autant plus regrettable de célébrer ce jour que la veille de saint Jean-Baptiste s’accordait – à ce que l’on prétendait – avec l’ancienne fête de la diablesse Vénus et que les paysans la célébraient encore avec des cérémonies qui se rattachaient au culte de ce mauvais esprit, et qui étaient coupables en elles-mêmes, – telles que la fabrication de bouquets de lavande pour les coffres à linge, et de couronnes d’œillets, et la préparation de feux de joie, – choses qu’Eudémon malheureusement approuvait.

À cette occasion, il voulut inaugurer un jeu de boules qu’il venait d’installer au moyen de boues de gazon et de planches qui devaient servir à empêcher les boules de s’égarer. Il était en train d’enseigner ce jeu aux paysans et avait relevé sa soutane de laine blanche à la hauteur des genoux, lorsqu’il fut piqué à la main par une guêpe, insecte envoyé sans doute par le diable. Voyant enfler son doigt et ne voulant pas abandonner la partie, il avait pour la première fois de sa vie ôté son anneau d’or, son anneau de fiançailles, et, après quelques instants d’hésitation, l’avait glissé au doigt annulaire droit de la statue de la diablesse Vénus, puis il avait continué à jouer. Mais cet acte, si indigne d’un saint chrétien et qui venait s’ajouter à tant d’autres, – car évidemment il n’y aurait dû avoir ni anneau à ôter, ni idole à qui le donner, – cet acte, absolument coupable, fut puni comme il le méritait.
 
 

 

Après avoir joué quelques parties, Eudémon invita les paysans à se mettre à table, tandis que lui-même comptait se retirer pour s’adonner à la prière. Il chercha alors son anneau ; mais, ô miracle ! ô terreur ! la déesse de marbre avait replié le doigt et fermé la main. Elle avait accepté la bague – et avec elle sans doute l’âme coupable d’Eudémon – et se refusait à lâcher prise. Dès que le premier des paysans se fut aperçu de ce qui venait de se passer, la bande entière, hommes, femmes et enfants, prit la fuite en bégayant des prières ou en hurlant des exorcismes, sans oublier toutefois d’emporter le reste des provisions.

Ce ne fut qu’à l’arrivée de Carpophore et d’Ursicinus, armés de missels et de goupillons, que les plus courageux des paysans consentirent à revenir sur le lieu du miracle. Ils trouvèrent Eudémon en train d’arroser tranquillement quelques pots d’œillets dont il voulait faire cadeau aux jeunes tilles. Les tables étaient renversées, les bouquets de lavande gisaient çà et là ; les laitues et les rosiers avaient été foulés aux pieds. Les grenouilles avaient commencé à coasser tristement dans les roseaux, et les grillons se lamentaient dans les blés mûrs ; les chauves-souris et les hirondelles tournoyaient, et le soleil touchait à l’horizon. Les derniers rayons frappèrent la statue, qui se trouvait au bout du jeu de boules, et, faisant tout à coup scintiller l’anneau qu’elle avait au doigt, ils la revêtirent d’une lueur rougeâtre qui lui donnait l’apparence de la vie.

Carpophore et Ursicinus poussèrent un cri de terreur et tombèrent face à terre.

Eudémon leva les yeux qu’il tenait fixés sur les œillets et les regarda, eux et la statue. Il comprit.

« Mes sots frères, leur dit-il, ne saviez-vous donc pas que notre frère le soleil peut donner la vie à toutes choses ? »

Et il continua à arroser les fleurs et à remplir sa cruche à la fontaine.

Carpophore et Ursicinus ne s’étaient pas remis de leur frayeur, mais celle-ci ne manquait pas d’un certain charme. Car n’allaient-ils pas être témoins de quelque démarche terrible de l’esprit malin ? En attendant, ils se tinrent prudemment à une certaine distance de l’idole, et, tout en répandant de l’eau bénite à droite et à gauche et en brandissant leurs encensoirs, ils entonnèrent d’une voix tremblotante un cantique qui laissait tant soit peu à désirer au point de vue de la grammaire.

Mais l’idole n’y fit pas attention. Elle semblait devenir plus blanche à mesure que le crépuscule augmentait, et sur le doigt replié de sa main fermée scintillait le petit anneau d’or.

Lorsque Eudémon eut fini d’arroser, il laissa de nouveau le seau tomber dans le puits et prit une grande gorgée d’eau. Alors il s’humecta les doigts, défit la corde qui retroussait son vêtement de laine blanche et, le travail du jour étant fini, il se dirigea lentement le long du jeu de boules en appelant les oiseaux, qui tournoyèrent autour de sa tête ; mais il ne fit aucune attention à ses saints camarades ni à leurs exorcismes. Il s’arrêta aux pieds de l’idole. Il regarda sans frayeur ses beaux membres, sa belle figure ; et un doux sourire s’épanouit sur ses lèvres.

« Sœur Vénus, lui dit-il, vous avez toujours aimé les plaisanteries, mais toute plaisanterie doit avoir une fin. La nuit tombe ; mon travail du dehors est terminé, il faut que je m’adonne à la prière et au repos. Rendez-moi donc mon anneau dont je vous ai prié de vous charger en échange de l’hospitalité que je vous avais accordée. »

Carpophore et Ursicinus accélérèrent le mouvement du cantique, qu’ils chantaient déjà d’une façon assez irrégulière, et regardèrent l’idole du coin de l’œil.

La statue ne bougea pas. Elle se tenait là, nue et belle, de plus en plus blanche à mesure que le jour déclinait, et la lune se leva à l’Est.

« Sœur Vénus, reprit Eudémon, vous n’êtes guère obligeante. Je crains, Sœur Vénus, que vous ne nourrissiez de sinistres desseins tels que les hommes vous reprochent. S’il en est ainsi, abstenez-vous-en. Des personnes inintelligentes ont dit que vous êtes une diablesse. Vous avez fini par y croire vous-même et peut-être par vous en faire une gloire. Débarrassez-vous de cette idée, Sœur Vénus, car je vous dis qu’elle est fausse. Ainsi donc, rendez-moi mon anneau. »

Mais l’idole ne bougeait toujours pas ! Elle ne faisait que devenir de plus en plus blanche – blanche comme de l’argent – aux rayons de la lune, au-dessus de l’herbe verte, dans la fumée de l’encens.

Carpophore et Ursicinus fixèrent les yeux sur elle en se demandant si elle ne se briserait pas en deux et si un dragon à l’odeur de soufre n’en sortirait pas bientôt avec un bruit hideux à la suite de leurs exorcismes.

« Sœur Vénus , reprit de nouveau Eudémon d’une voix qui, bien qu’elle fût douce, commençait à prendre un ton de commandement, cessez votre sotte malice, et en tant que vous êtes une des créatures de Dieu, obéissez et rendez-moi mon anneau. »

Une légère brise se leva. La blanche main de la statue se détacha de son sein de marbre et le doigt s’ouvrit lentement et s’étendit.
 
 

 

Avec une audace incroyable, Eudémon se précipita dans le piège de l’esprit malin… Il s’avança et, se dressant sur la pointe des pieds, il étendit la main vers celle de l’idole. C’était bien le moment où la diablesse allait l’entourer de ses bras et lui brûler d’avance les chairs destinées à l’enfer.

Mais il n’en fut rien. Eudémon prit l’anneau, le frotta tendrement sur sa manche de laine blanche et le remit sur son doigt, d’un air pensif.

« Sœur Vénus, dit-il alors, debout devant la statue, tandis que les pinsons, les merles et les chardonnerets se perchaient sur ses épaules et que les hirondelles tournoyaient autour de sa tête, Sœur Vénus, je vous remercie. Oubliez la malice que les sots humains vous ont appris à trouver en vous-même. Souvenez-vous que vous êtes une créature de Dieu et que vous êtes bonne. Apprenez aux fleurs à croiser leurs semences et à varier leurs couleurs et leurs parfums. Apprenez aux ramiers et aux hirondelles, ainsi qu’aux moutons et aux bêtes bovines, et à tous nos frères muets, à engendrer et à élever leurs petits ; apprenez aux adolescents et aux fillettes à s’aimer et à aimer leurs enfants. Faites fleurir les vergers et faites chanter ces campagnards. Mais, puisque, dans votre forme actuelle, vous avez follement essayé de provoquer un scandale, recevez, Sœur Vénus, un doux châtiment ; et, au nom du Christ, cessez d’être statue et devenez un bel arbre aux fleurs odorantes et aux fruits dorés. »

Eudémon leva la main et fit le signe de la croix.

Il y eut un léger soupir, comme celui de la brise, et un frôlement léger et grandissant. Et voilà qu’à la lueur de la blanche lune, la statue de Vénus changea de silhouette, émit de toutes petites branches, de toutes petites feuilles, qui grossirent rapidement, tandis qu’Eudémon se tenait toujours là, la main levée, jusqu’à ce qu’il n’y eût plus de statue au bout du jeu de boules, mais un bel oranger dont les fleurs et les fruits resplendissaient aux rayons de la lune.

Alors Eudémon rentra faire sa prière et Carpophore et Ursicinus s’éloignèrent en silence, l’un vers sa caverne et l’autre vers sa colonne, et se crurent dès lors des saints beaucoup moins grands qu’ils ne se l’étaient imaginé jusque-là.

Quant à l’oranger, il se trouve encore sur cette même côte du Célius, en face des roseaux entrecroisés des vignobles de l’Aventin, près de la petite église aux colonnes cannelées et brisées, et du gros cactus qui y rampe comme un python. Mais les tourterelles abondent, et les figues et les œillets y sont des plus doux et des plus odorants, et l’eau ne manque jamais dans le puits.
 

C’est là l’histoire de saint Eudémon et de son oranger. Mais vous ne la trouverez ni dans la Légende dorée ni chez les Bollandistes.
 
 

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(Vernon Lee, « L’Oranger de saint Eudémon, » illustrations de Léopold Kowalsky, in Figaro illustré, quinzième année, deuxième série, n° 88, juillet 1897. Ce texte, inspiré par la Vénus d’Ille et écrit directement en français, n’a jamais été repris en volume ; « St Eudæmon and the Orange Tree » figurera néanmoins dans sa version anglaise au sommaire du recueil Pope Jacynth & Other Fantastic Tales, London : Grant Richards, 1904)