« … An infinite series of mistakes

arise in the path of Reason through

her propensity for seeking truth in detail. » (1)

 

(The Mystery of Marie Roget)

 
 

Il n’est pas douteux que, pour certains esprits, l’expression littéraire est la manifestation d’une activité qui eût pu s’actualiser en gestes, et que Gaboriau, par exemple, eût fait un excellent policier, si, au lieu d’incarner son rêve dans le personnage de Lecoq, il eût tenté de le vivre lui-même. Conan Doyle, encore, n’a fait que transposer en Sherlock Holmes un peu de lui-même sans doute, et aussi nombre d’éléments empruntés à un homme qui fut, paraît-il, son maître à l’Université d’Edimburgh. Mais la preuve la plus caractéristique en est cet étrange Edgar Poe, qui exprima dans le personnage de Dupin sa propre méthode de recherche, et qui, dans l’affaire Mary Rogers, résolut, en écrivant un conte, le plus ardu et le plus inextricable des problèmes policiers. Ici, et en une fois, Poe fit voir que celui qui est capable de nouer et de dénouer l’intrigue d’un roman criminel peut aussi, quand il lui plaît de descendre jusqu’aux drames que la vie quotidienne se charge de mettre en scène, donner aux policiers les plus admirables leçons. Je ne crois donc pas du tout que l’étude des Tales of Mystery (2) soit pour le détective un simple passe-temps et seulement un plaisir ; j’y vois une étude nécessaire et une formation d’esprit : quelque chose de comparable à l’analyse des classiques pour qui veut faire métier d’écrivain, à l’étude de l’histoire pour qui veut apprendre à combattre ou à diriger.

Il y a en effet, dans l’œuvre d’Edgar Poe, une couple de nouvelles que l’on a appelées médico-légales (3) ; c’est, dans les Histoires extraordinaires, « le Double Assassinat dans la rue Morgue » et « le Mystère de Marie Roget. » On y trouve encore un conte, exclusivement policier « la Lettre volée, » et enfin le fameux « Scarabée d’or » qui, sans être à proprement parler du domaine criminologique, nous intéresse au plus haut point par l’exposé qui y est fait de la méthode analytique dans les recherches. Ce qui est le plus à retenir dans ces quatre récits, c’est moins, certes, l’originalité de leur affabulation et la débauche d’imagination dont ils sont la résultante, que l’expression et la mise en œuvre d’une technique spéciale et fort curieuse en matière d’investigations. Et cette méthode est très distante de celle que Sherlock Holmes a proposée et suivie.
 

*

 

Dupin, le héros des trois contes d’Edgar Poe dont il me reste à parler maintenant, est le premier modèle du policier amateur. Non qu’il ait fait une étude quelconque de ce que nous appelons aujourd’hui la technique policière (4) : l’art de relever des traces, de révéler des empreintes invisibles ou de suivre une piste sur le terrain, lui chaut très peu ; il n’est ni chimiste, ni biologiste, c’est seulement un raisonneur, ou, pour employer le mot cher à celui qui a conçu cet intéressant personnage, un analyste. Il résout les problèmes policiers pour le plaisir de faire de l’analyse : « De même que l’homme fort se réjouit dans son aptitude physique et se complaît dans les exercices qui provoquent les muscles à l’action, de même l’analyste prend sa gloire dans cette activité spirituelle dont la fonction est de débrouiller. » Suit une tirade véhémente contre le jeu d’échecs où il ne faut pas d’analyse, mais seulement de l’attention, à cause de la diversité des coups en direction et en puissance. Dupin préfère le jeu de dames qui, lui, exige une « haute puissance de réflexion. » Voici le curieux développement de ce paradoxe : « Supposons un jeu de dames où la totalité des pièces soit réduite à quatre dames, et où naturellement il n’y ait pas lieu de s’attendre à des étourderies. Il est évident qu’ici la victoire ne peut être décidée, les deux partis étant absolument égaux, que par une technique habile, résultat de quelque puissant effort de l’intellect. Privé des ressources ordinaires, l’analyste entre dans l’esprit de son adversaire, s’identifie avec lui, et souvent découvre d’un seul coup d’œil l’unique moyen (un moyen quelquefois absurdement simple) de l’attirer dans une faute ou de le précipiter dans un faux calcul. » Le jeu de whist est le terrain le plus parfait pour distinguer celui qui est capable d’attention de celui qui est susceptible d’analyse : le premier jouera purement d’après la règle, le second « fait en silence une foule d’observations et de déductions ; l’important, le principal est de savoir ce qu’il faut observer ; notre joueur ne se confine pas dans son jeu, bien que ce jeu soit l’objet actuel de son attention, il ne rejette pas pour cela les déductions qui naissent d’objets étrangers au jeu ; il examine la physionomie de son partenaire ; il la compare soigneusement avec celle de ses adversaires…. il recueille un capital de pensées dans les expressions variées de certitude, de surprise, de triomphe ou de mauvaise humeur ; l’embarras, l’hésitation, la vivacité, la trépidation, tout est pour lui symptôme, diagnostic, tout rend compte à cette perception, intuitive en apparence, du véritable état des choses. » (5)

La conséquence de tout ceci, c’est que l’opération policière se ramène, pour Dupin, à une pénétration de ce que le criminel a pensé et voulu. Deux cas se présenteraient donc : ou le criminel est connu, et dans ce cas nous rentrons dans les conditions du whist, c’est-à-dire que l’analyse du crime se réduit à une « lecture d’âme » ; ou il est inconnu, et alors, l’analyse, basée sur une observation des lieux et des faits, reconstituera la psychologie de l’auteur, et, par suite, son identité. Voyons comment Dupin procède dans l’un et l’autre cas.
 
 

 

Le premier groupe de faits est celui qui convient le plus absolument à son génie. Étant donné un homme, Dupin s’affirme sûr de suivre sa pensée et de la connaître, à un instant ou dans une circonstance donnés, et ceci par des moyens aussi simples qu’ingénieux. « Quand je veux savoir jusqu’à quel point quelqu’un est circonspect ou stupide, jusqu’à quel point il est bon ou méchant, ou quelles sont actuellement ses pensées, je compose mon visage d’après le sien, aussi exactement que possible, et j’attends alors pour savoir quelles pensées et quels sentiments naîtront dans mon esprit ou dans mon cœur, comme pour s’appareiller et correspondre avec ma physionomie. » Et Dupin ajoute que cette méthode « enfonce de beaucoup toute la profondeur sophistique attribuée à La Rochefoucauld, à La Bruyère, à Machiavel et à Campanella. » (6) Voici un exemple de la façon dont il pénètre la pensée d’autrui il se promène avec le narrateur : « Depuis près d’un quart d’heure, nous n’avions pas soufflé une syllabe. Tout à coup, Dupin lâcha ces paroles : « C’est un bien petit garçon, en vérité, et il serait mieux à sa place au théâtre des Variétés. – Cela ne fait pas l’ombre d’un doute, » répliquais-je sans y penser et sans remarquer d’abord, tant j’étais absorbé, la singulière façon dont l’interrupteur adaptait sa parole à ma propre rêverie. Une minute après, je revins à moi et mon étonnement fut profond. « Dupin, dis-je très gravement, voilà qui passe mon intelligence. Je vous avoue sans ambages que j’en suis stupéfié et que j’en peux à peine croire mes sens. Comment a-t-il pu se faire que vous ayez deviné que je pensais à ?… » Mais je m’arrêtai pour m’assurer indubitablement qu’il avait réellement deviné à qui je pensais. « À Chantilly, dit-il. Pourquoi vous interrompre ? Vous faisiez en vous-même la remarque que sa petite taille le rendait impropre à la tragédie. » Et comme il demande par quel moyen Dupin a pu deviner ainsi sa pensée inexprimée, son interlocuteur lui répond : « Les anneaux principaux de la chaîne se suivent ainsi : Chantilly, Orion, Épicure, la stéréotomie, le fruitier. » (Ce dernier mot désigne un homme qui, portant un panier de fruits, a heurté et jeté sur le sol, un quart d’heure auparavant, celui dont le policier amateur a suivi l’enchaînement des idées.)

« Vos yeux, explique Dupin, sont restés attachés sur le sol, surveillant les trous et les ornières du pavé (de façon que je voyais bien que vous pensiez toujours aux pierres), jusqu’à ce que nous eûmes atteint le petit passage où l’on vient de faire l’essai du pavé de bois. Ici, votre physionomie s’est éclaircie, j’ai vu vos lèvres remuer, et j’ai deviné que vous murmuriez le mot stéréotomie, un terme appliqué fort prétentieusement à ce genre de pavage. Je savais que vous ne pouviez pas dire stéréotomie sans être induit à penser aux atomes et, de là, aux théories d’Épicure ; et comme je vous avais fait remarquer, il n’y a pas longtemps, que les conjectures de l’illustre Grec avaient été confirmées par les dernières théories sur les nébuleuses, je sentis que vous ne pourriez pas empêcher vos yeux de se tourner vers la grande nébuleuse d’Orion. Vous n’y avez pas manqué, et je fus alors certain d’avoir strictement emboîté le pas à votre rêverie. Or, dans cette amère boutade sur Chantilly, qui a paru hier dans le Musée, l’écrivain satirique, en faisant des allusions désobligeantes au changement de nom du savetier, quand il a chaussé le cothurne, citait ce vers latin :
 

Perdidit antiquum littera prima sonum.

 

Je vous avais dit qu’il avait trait à Orion, qui s’écrivait primitivement Urion. Il était clair, dès lors, que vous ne pouviez pas manquer d’associer les deux idées d’Orion et de Chantilly. Cette association d’idées, je la vis au style du sourire qui traversa vos lèvres. Jusque-là, vous aviez marché courbé en deux, mais alors je vous vis vous redresser de toute votre hauteur ; j’étais bien sûr que vous pensiez à la pauvre taille de Chantilly. C’est à ce moment que j’interrompis vos réflexions pour vous faire remarquer que c’était un pauvre petit avorton que ce Chantilly, et qu’il serait bien à sa place au théâtre des Variétés. » (7)
 

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Cet art d’identifier sa pensée avec celle du sujet en observation, Dupin en tire les plus merveilleux résultats dans l’affaire dite de « La Lettre volée. » Un document extrêmement compromettant pour un membre de la famille royale a été volé par un ministre dans un but de chantage. Depuis, le ministre conduit la politique à sa guise, la menace de produire la lettre volée paralysant toute influence contraire à la sienne. La victime du vol a tout confié au préfet de police, qui a fait attaquer le coupable par des agents déguisés en rôdeurs nocturnes ; mais on l’a fouillé sans rien découvrir. On a ensuite exploré l’hôtel du ministre dans ses moindres recoins : tous les livres de la bibliothèque ont été feuilletés, tous les meubles examinés à la loupe pour y chercher les trous de vrille, tous les tapis enlevés, toutes les parois sondées ; la perquisition est restée vaine. Et, pourtant, la nature même du document implique pour le ministre la nécessité de l’avoir à toute heure près de lui, pour pouvoir le brandir en toute occasion. Le préfet, en désespoir de cause, demande à Dupin le concours de ses lumières. Celui-ci, mettant en pratique sa théorie qui consiste « à identifier l’intellect du raisonneur avec celui de son adversaire, » estime que le voleur, qui est homme supérieurement intelligent, n’aura pas caché la lettre, sachant qu’aucun secret ne pourrait demeurer longtemps mystérieux pour les agents, mais qu’il l’aura ostensiblement laissée à la vue de tous dans l’endroit le plus apparent. Ceci posé, il va voir le ministre et, tout en causant avec lui, il est frappé par « un misérable porte-cartes, orné de clinquant et suspendu par un ruban bleu crasseux à un petit bouton de cuivre au-dessus de la cheminée. Ce porte-cartes contenait cinq ou six cartes de visite et une lettre unique, fortement salie et chiffonnée ; elle était presque déchirée en deux, comme si on avait eu d’abord l’intention de la déchirer, comme on fait d’un objet sans valeur. »
 
 

 

Le signalement de ce papier ne correspond avec celui de la lettre qu’en un seul point la dimension. Pour le reste (suscription, cachet, propreté), il y a maquillage complet, « mais le caractère excessif de ces différences, fondamentales en somme, la saleté, l’état déplorable du papier, fripé et déchiré, qui contredisaient les véritables habitudes du ministre, si méthodique, et qui dénonçaient l’intention de dérouter un indiscret, en lui offrant toutes les apparences d’un document sans valeur, tout cela était fait pour corroborer les soupçons. » En outre, Dupin, examinant les bords du papier, remarque qu’ils sont « plus éraillés que nature ; ils présentent l’aspect cassé d’un papier dur qui, ayant été plié et foulé par le couteau à papier, a été replié dans le sens inverse, mais dans les mêmes plis qui constituaient sa forme première. » Dupin ne conserve plus aucun doute et s’empare de la pièce reconnue : c’était bien la lettre volée.
 

*

 

On peut dire que, dans ce cas, les circonstances étaient particulièrement favorables, puisqu’il ne s’agissait que de raisonner au sujet d’un adversaire connu, et que l’analyse par identification avec l’intellect de l’adversaire est précisément l’essence de la méthode préconisée par Dupin. Mais il se tire avec une gloire égale et un mérite beaucoup plus grand d’investigations policières où le délinquant est à découvrir. Ainsi, dans « l’Affaire de la rue Morgue, » deux femmes ont été trouvées mortes, dans des conditions effroyables : l’une a eu la tête séparée du corps par un coup de rasoir, l’autre a été étranglée d’une seule main, puis enfoncée, la tête en avant, dans une cheminée étroite, d’où quatre hommes robustes ont peine à extraire le cadavre. D’autre part, on a entendu deux voix, outre celles des victimes, mais on n’a vu entrer ni sortir personne. Or, l’escalier n’a cessé d’être occupé, les fenêtres ont été trouvées closes en dedans après le crime, et les cheminées sont excessivement étroites. La police ne découvre rien, l’opinion publique s’affole. Dupin, consulté, déclare l’affaire très simple à débrouiller, précisément parce qu’elle est bizarre, excessive et de tout point extraordinaire. Il est d’avis, en effet, que seuls les problèmes où nulle donnée n’a un caractère d’exception sont difficiles à résoudre (et nous verrons Sherlock Holmes insister à maintes reprises sur ce point).

Dans l’affaire de la rue Morgue, tout a un caractère d’étrangeté, bien fait pour amener d’exactes déductions : d’abord, l’invraisemblable férocité de l’assassin, sa force surhumaine, l’absence de tout mobile perceptible ; tout cela ne pourrait s’appliquer qu’à un fou ; mais on a entendu deux voix : l’une, celle d’un homme qui gémissait d’épouvante ; l’autre, âpre et saccadée, dont aucune syllabe n’est parvenue distincte, et que les témoins disent tous provenir d’un homme parlant une langue étrangère ; seulement, chacun croit reconnaître une langue qu’il ignore.

De tout cela, Dupin tire une conclusion surprenante, mais que l’examen des lieux va confirmer : il découvre d’abord une touffe de poils roux ; ceci, joint aux autres signes, lui permet d’affirmer que le crime a été commis, non par un homme, mais par un orang-outang. L’observation lui fait reconnaître ensuite que l’animal est entré par une fenêtre et ressorti par la même voie, tandis que son maître, un matelot (Dupin a retrouvé un nœud de ruban à cheveux, façonné d’une manière particulière aux marins maltais), assistait à la scène suspendu à la chaîne du paratonnerre, sans pouvoir parvenir à la fenêtre par laquelle l’animal avait bondi. La partie la plus curieuse de l’analyse (mais que, malgré sa longueur, je tiens à reproduire ici, à cause de son caractère extrêmement typique) est celle où Dupin arrive à comprendre comment le meurtrier a pu entrer et ressortir par une fenêtre qui est trouvée intérieurement fermée, et comment le raisonnement lui fait affirmer, avant que l’expérience ne le prouve, qu’un certain clou qui semble intact est, en réalité, rompu en son milieu.
 
 

 

« Il est clair, dit Dupin, que les assassins étaient dans la chambre où l’on a trouvé Mlle de l’Espanaye, ou au moins dans la chambre adjacente, quand la foule a monté l’escalier. Ce n’est donc que dans ces deux chambres que nous avons à chercher des issues. La police a levé les parquets, ouvert les plafonds, sondé la maçonnerie des murs. Aucune issue secrète n’a pu échapper à sa perspicacité. Mais je ne me suis pas fié à ses yeux et j’ai examiné avec les miens : il n’y a réellement pas d’issue secrète. Les deux portes qui conduisent des chambres dans le corridor étaient solidement fermées et les clefs dedans. Voyons les cheminées. Celles-ci, qui sont d’une largeur ordinaire jusqu’à une distance de huit ou dix pieds au-dessus du foyer, ne livreraient pas au-delà un passage suffisant à un gros chat. L’impossibilité de la fuite, du moins par les voies ci-dessus indiquées, étant donc absolument établie, nous en sommes réduits aux fenêtres. Personne n’a pu fuir par celles de la chambre du devant sans être vu par la foule du dehors. Il a donc fallu que les meurtriers s’échappassent par celles de la chambre de derrière.

Maintenant, amenés, comme nous le sommes, à cette conclusion par des déductions aussi irréfragables, nous n’avons pas le droit, en tant que raisonneurs, de la rejeter, en raison de son apparente impossibilité. Il ne nous reste donc qu’à démontrer que cette impossibilité apparente n’existe pas en réalité.

« Il y a deux fenêtres dans la chambre… (8) On a constaté que la première était solidement assujettie en dedans ; on avait percé dans son châssis, à gauche, un grand trou avec une vrille, et on y trouva un gros clou enfoncé presque jusqu’à la tête. En examinant l’autre fenêtre, on y a trouvé fiché un clou semblable, et un vigoureux effort pour lever le châssis n’a pas eu plus de succès que de l’autre côté. La police était, dès lors, pleinement sûre qu’aucune fuite n’avait pu s’effectuer par ce chemin… Mon examen fut un peu plus minutieux. Il fallait démontrer que l’impossibilité n’était qu’apparente.

Je continuai à raisonner ainsi a posteriori : les meurtriers s’étaient évadés par l’une de ces fenêtres. Cela étant, ils ne pouvaient pas avoir réassujetti les châssis en dedans, comme on les a trouvés, considération qui, par son évidence, a borné les recherches de la police dans ce sens-là. Cependant, les châssis étaient bien fermés. Il faut donc qu’ils puissent se fermer d’eux-mêmes. Un examen minutieux me fit bientôt découvrir le ressort caché.

Une personne passant par la fenêtre pouvait l’avoir refermée et le ressort aurait fait son office ; mais le clou n’aurait pas été replacé. Cette conclusion était nette et rétrécissait encore le champ de mes investigations. Il fallait que les assassins se fussent enfuis par l’autre fenêtre. En supposant donc que les ressorts des deux croisées fussent semblables, il fallait trouver une différence dans les clous, ou au moins dans la manière dont ils étaient fixés…. J’examinai le clou ; il était aussi gros que l’autre, et fixé de la même manière, enfoncé presque jusqu’à la tête.

Vous direz que j’étais embarrassé ; mais si vous avez une pareille pensée, c’est que vous vous êtes mépris sur la nature de mes inductions. Pour me servir d’un terme de jeu, je n’avais pas commis une seule faute ; j’avais suivi le secret jusque dans sa dernière phase : c’était le clou. Il ressemblait, dis-je, sous tous les rapports, à son voisin de l’autre fenêtre ; mais ce fait, quelque concluant qu’il fût en apparence, devenait absolument nul, en face de cette considération dominante, à savoir que là, à ce clou, finissait le fil conducteur. Il faut, me dis-je, qu’il y ait dans ce clou quelque chose de défectueux. Je le touchai, et la tête, avec un petit morceau de la tige, un quart de pouce environ, me resta dans les doigts. Le reste de la tige était dans le trou, où elle s’était cassée. Cette fracture était fort ancienne, car les bords étaient incrustés de rouille, et elle avait été opérée par un coup de marteau, qui avait enfoncé en partie la tête du clou dans le fond du châssis. Je rajustai soigneusement la tête avec le morceau qui la continuait, et le tout figura un clou intact ; la fissure était inappréciable. Je pressai le ressort, je levai doucement la croisée de quelques pouces, la tête du clou vint avec elle, sans bouger de son trou. Je refermai la croisée et le clou offrit de nouveau le semblant d’un clou complet. »

Donc, c’est encore ici le triomphe d’une méthode pour ainsi dire psychologique. Dupin ne vient observer le terrain qu’avec l’idée déjà clairement établie que le criminel n’est pas un homme, mais un singe ; la descente de lieux ne lui apporte qu’une confirmation : c’est le raisonnement seul qui est tout chez lui.
 

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« Le Mystère de Marie Roget, » dernier terme de la triade policière d’Edgar Poe, tire un intérêt très spécial des conditions dans lesquelles cette nouvelle fut écrite. Une jeune fille, Mary Rogers, avait été tuée aux environs de New-York, sans que rien du mystère qui enveloppa ce crime eût pu être élucidé. Poe retraça ce fait divers, sous des noms supposés, et, par la bouche de Dupin, en fit connaître les véritables circonstances. Les aveux de deux des personnages qui prirent part au drame vinrent, plusieurs années après, montrer que le conteur avait su déchiffrer non seulement la personnalité du principal coupable, mais encore les moindres circonstances du crime. Or, Edgar Poe avait écrit sa nouvelle sans avoir examiné le lieu du meurtre et sans en rien connaître de plus que ce qu’en avaient dit les journaux. On voit qu’ici Dupin se confond avec celui qui le créa et que la méthode qu’il préconise a, une fois au moins, fait ses preuves. Ici, le policier de roman a fait œuvre de policier véritable.
 
 

 

Marie Roget est une jeune ouvrière, très jolie et un peu coquette, qui a disparu une première fois pendant une semaine, cinq mois avant le drame où Dupin doit intervenir. À part cet incident, elle paraît honnête ; elle est d’ailleurs fiancée avec un brave homme qui l’aime passionnément. Elle quitte un matin son atelier et personne ne sait ce qu’elle est devenue, quand, cinq jours après, on retrouve son cadavre flottant sur la rivière. Le corps présente de nombreuses excoriations ; il y a un lien serré autour du cou. Un premier problème se pose, celui de l’identité du cadavre. Dupin l’affirme, sans avoir rien vu par lui-même, et seulement d’après ce que disent les journaux ; car dans toute cette affaire, le raisonnement seul le guide (je rappelle que, dans la réalité, Dupin, c’est Edgar Poe lui-même, et qu’il découvrit la vérité, sans avoir rien vu directement, ni interrogé personne). Ici, Dupin se montre d’une documentation surprenante en matière de médecine légale, car il discute avec infiniment de compétence sur la putréfaction des noyés et les conditions dans lesquelles ils remontent à la surface. Mais on a trouvé dans un bosquet voisin de la rivière divers objets qui appartenaient à Marie, et, partant de là, la trace d’un corps traîné allant jusqu’à la berge. Il y a dans le bosquet les indices d’une lutte violente et prolongée. La police en est arrivée à la certitude que Marie a été la victime d’une bande de rôdeurs. C’est ici que Dupin triomphe : il montre, toujours par la méthode analytique et sans le contrôle de l’observation directe, que la jeune fille attaquée par une bande n’aurait pas pu faire de résistance, et qu’ainsi il n’y aurait pas de trace de lutte ; que, d’autre part, plusieurs hommes emportant un cadavre n’auraient pas traîné le corps, mais l’eussent porté ; qu’ils n’auraient pas oublié des objets gravement dénonciateurs sur le terrain du crime ; qu’ils n’auraient pas défoncé une palissade, mais passé le corps par-dessus ; qu’enfin, ils n’en seraient pas arrivés à mettre un lien autour du cou de la victime pour s’y atteler, ce qui indique un homme seul et épuisé par l’effort nécessaire pour transporter un poids considérable. Donc, Marie n’a pas succombé aux brutalités d’une bande, mais d’un seul homme. Quel est-il ? Il a pu faire disparaître en lieu sûr le bateau qui avait servi au crime ; c’est donc qu’il a libre accès en ce lieu, et qu’il y est maître. D’autre part, l’homme avec qui la jeune fille s’était enfuie une première fois était un officier de marine, et le temps qui sépare ces deux fugues correspond à la durée d’une certaine croisière. Voilà le coupable bien près d’être identifié. On sait que cette argumentation était d’une précision singulière, puisque le hasard des conjonctures vint apporter au conteur une éclatante confirmation. À noter en passant, au cours de l’argumentation admirable que j’ai brièvement résumée, ce mot si profond de Dupin : « I would here observe that very much of what is rejected as evidence by a court is the best of evidence to the intellect. » (9)
 

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Je pense avoir fait clairement sentir, en rapportant dans leurs détails les histoires auxquelles fut mêlé Dupin, ce qu’est, pour Edgar Poe, le policier idéal : un analyste, c’est-à-dire un raisonneur. Il lui veut la méthode du mathématicien, jointe à l’imagination du poète. Ce qu’il entend par observation ne consiste guère, comme pour le héros de Conan Doyle, à flairer la piste et à reconstruire le crime par le relevé des moindres traces. Il ne faut pas, dit Edgar Poe (et c’est la conclusion du « Mystère de Marie Roget »), chercher la vérité dans le détail ; il voit dans cette tendance la source de toutes les erreurs. Pour lui, la police est moins un art et une technique qu’une science mathématique, c’est-à-dire déductive, ou, pour employer le mot cher à Henri Poincaré, intuitive. Ce n’est pas au fond de la vallée que la vérité peut être découverte, c’est en regardant du haut de la montagne. Une vue d’ensemble du problème, tout est là : foin des perquisitions et des recherches ; le cerveau est le seul outil nécessaire ; la police n’est qu’une branche de l’analyse, ou du calcul des probabilités. Avec quelques coupures de journaux comme point initial et une étude rigoureuse des possibilités et des enchaînements, Dupin résout, sans sortir de son cabinet, les difficultés de « l’Affaire Marie Roget. » Dans le « Double assassinat de la rue Morgue, » ce n’est pas la découverte du clou brisé qui lui indique la voie prise par le meurtrier, c’est le raisonnement qui lui démontre, avant qu’il le touche, que le clou, malgré toute apparence, ne peut pas être intact ; pour « la Lettre volée, » enfin, il marche à coup sûr, une fois parvenu au cabinet du ministre, parce que la déduction et l’analyse psychologique l’obligent à voir la lettre dans le papier le plus en apparence. Dupin fait de la police, comme d’autres font du calcul intégral, et avec l’infaillibilité du génie. Merveilleuse recette, vraiment, mais si peu à la portée des gendarmes.

Il ne serait peut-être pas inutile de préciser en quoi la méthode des sciences exactes peut, comme l’affirme Dupin, s’appliquer à l’art de la police. Une première apparence ferait plutôt considérer la chose comme absurde. La méthode mathématique n’est autre chose, en effet, que la déduction, c’est-à-dire le pur syllogisme scolastique, et, en ce sens, les mathématiques ne créent ni ne découvrent rien : elles ne font qu’extraire du principe d’identité tout ce qu’il peut contenir en l’appliquant, soit aux nombres purs, soit aux figures, soit aux infiniment petits. Ainsi comprise, la méthode déductive ne saurait aboutir qu’à de simples tautologies. Dans la réalité, et qu’il s’agisse d’arithmétique, de géométrie, ou d’infinitésimales, il en est tout autrement, parce que le mathématicien utilise encore une autre façon de raisonner, qui est l’induction mathématique, c’est-à-dire le raisonnement par construction suivi du raisonnement par récurrence. En d’autres termes, le calculateur fait appel à l’imagination, construit un système, et le vérifie en remontant, en récurrant, aux principes. Cet appel à l’imagination, c’est l’intuition ; c’est ce qu’on a appelé aussi l’esprit géométrique par opposition à l’esprit d’analyse qui n’est que la logique pure. Ainsi comprise et expliquée, la méthode des mathématiques peut, en effet, s’appliquer à l’art policier, et Dupin n’a pas tort. Mais il reste bien entendu que, s’il parle justement d’analyse, il sous-entend constamment que celle-ci se double d’intuition, ou plutôt il l’exprime, quoique d’une façon détournée, puisque, à diverses reprises, il parle des mérites singuliers du poète. Qu’est-ce à dire, sinon que l’analyste qui n’est qu’analyste aboutirait à de purs truismes, tandis que l’imaginatif, qu’il appelle poète et que nous appelons intuitif, procède par induction mathématique ou par construction, quitte à vérifier ensuite sa construction en appliquant le raisonnement par récurrence, c’est-à-dire l’analyse ? D’un mot, le policier idéal de Dupin, le policier analyste et poète, est celui qui construit et imagine un système par l’intuition, puis le contrôle par le syllogisme, pour aboutir à l’équation finale de l’analyse : inculpé = coupable.

Je ne crois pas que l’on puisse discuter la supériorité d’une telle méthode ; mais l’objection qu’on y peut faire est qu’un tel instrument est d’une délicatesse qui le rend maniable aux seuls virtuoses. On parle beaucoup dans les milieux judiciaires, et dans le public, du flair policier, vertu innée et qui ne peut s’acquérir par l’usage mais se perfectionner seulement, car on ne saurait davantage le donner aux détectives, que, révérence parler, aux chiens lorsqu’ils en naissent démunis. L’intelligence spéciale dont fait preuve Dupin est de même essence : j’entends par là qu’elle est un don ; et si j’admire le héros des Histoires extraordinaires appliquant aux enquêtes criminelles ses qualités de mathématicien et de poète, je sens bien que nul des policiers que j’ai vus à l’œuvre ne serait capable d’en faire autant, même après dix ans d’étude ; et moi, non plus qu’eux.

Il est bien certain, au contraire, que si la méthode aprioristique ou de l’hypothèse directe ne vaut que strictement ce que vaut le cerveau qui l’emploie, le système qui consiste à rechercher d’abord sur le terrain du crime les traces du malfaiteur et à reconstituer ses gestes et son identité, peut s’étudier et s’apprendre et qu’il n’y faut que de l’application et du zèle. C’est à quoi tendent l’organisation des laboratoires de police et la constitution (si jeune encore, mais si rapidement progressante) de l’art nouveau qu’est la technique policière. Dans « l’Affaire de la rue Morgue, » Dupin, je l’ai dit déjà, a raisonné d’abord ; il a construit une hypothèse qu’il va vérifier sur place, et qu’il maintient malgré qu’elle s’adapte mal aux données sensibles : il faut que le clou soit un clou brisé ; contre toute apparence, Dupin l’affirme, et il le prouve. L’examen des lieux n’est pour lui qu’une vérification et un contrôle. Dans cette même affaire, un expert fût allé tout d’abord dans la maison du crime, il eût recherché par lui-même les traces de l’agresseur ; et je crois qu’il aurait très vite et très simplement établi qu’il s’agissait d’un anthropoïde d’abord, comme Dupin, en découvrant et en examinant les poils de la bête, et surtout en procédant à la révélation des empreintes qu’un tel fauve n’eût certes pas songé à dissimuler. Or, rien ne ressemble moins à des dessins digitaux d’homme, si dégénéré soit-il, que des crêtes papillaires d’orang-outang. Et quand bien même on n’eût pas su ensuite établir que le clou n’était intact qu’en apparence et que la fenêtre avait été la voie d’accès et de sortie, le problème n’en eût pas moins été résolu dans sa partie utile au point de vue juridique et policier.

Dans « l’Affaire Marie Roget, » le miracle n’est pas d’être arrivé à la découverte du coupable, – je pense qu’un technicien de moyenne force y fût arrivé par l’étude des traces, – le miracle, dis-je, c’est que Dupin reconstitue le crime et en nomme le fauteur, sans sortir de son cabinet et sans autre base de raisonnement que la lecture de comptes rendus découpés dans les quotidiens. Là encore, le système analytique eût pu être remplacé par l’observation et l’induction ; mais combien cette dernière méthode eût apparu moins brillante.

Et c’est bien là, je crois, la différence essentielle des deux systèmes : Dupin pratique ce qu’en algèbre on appelle les solutions élégantes ; il est beaucoup plus fort que Sherlock Holmes, et Lecoq n’est, à côté de lui, qu’un manœuvre. Mais peut-être est-il pour les policiers véritables un exemple moins utile ; il est décourageant par sa supériorité ; il ne pourrait vraiment servir d’exemple que le jour où la police sera faite par les membres de l’Institut, section des sciences exactes (ou par les poètes, car Dupin les met au-dessus même des maîtres de l’analyse). La méthode d’Edgar Poe, nous pouvons y suppléer par la technique, et c’est ce que j’ai tenté d’établir par ces lignes. Pour ce qui est de l’appliquer intégralement, il n’y faut qu’être une intelligence d’élite, posséder la science avec l’imagination, et avoir du génie.
 

EDMOND LOCARD,

Directeur du laboratoire de police technique de Lyon.

 
 

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(1) « … Une infime série de méprises auxquelles la raison s’achoppe dans sa route, par sa propension à chercher la vérité dans le détail. » (Le Mystère de Marie Roget)
 

(2) EDGAR ALLAN POE, Tales of Mystery and Imagination. Voy. « The Mystery of Marie Roget, » « The Purloined Letter, » « The Murders in the Rue Morgue » et « The Gold-Bug. » Les citations en français sont prises dans l’excellente traduction de Baudelaire.
 

(3) Docteur GEORGES PETIT, Étude médico-psychologique sur Edgar Poe, A. Maloine, Paris, Lyon, 1906, thèse du Laboratoire de médecine légale de Lyon.
 

(4) EDMOND LOCARD, L’Enquête criminelle et les méthodes scientifiques. Paris, Flammarion, 1920.
 

(5) « Double assassinat dans la rue Morgue. »
 

(6) « La Lettre volée. »
 

(7) « Double assassinat dans la rue Morgue. »
 

(8) Pour comprendre le raisonnement de Dupin, il faut admettre qu’il s’agit de fenêtres à guillotine, comme on en voit ordinairement aux États-Unis ou en Angleterre, bien que la scène se passe à Paris (où Edgar Poe n’était d’ailleurs jamais venu). Ces fenêtres s’ouvrent verticalement.
 

(9) « Je vous ferai observer que beaucoup de ce qu’une cour refuse d’admettre comme preuve est pour l’intelligence ce qu’il y a de meilleur en fait de preuve. »
 

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(Edmond Locard, in Archives d’anthropologie criminelle, n° 218, 15 février 1912 ; l’article sera repris dans La Revue hebdomadaire, tome VII, 30 juillet 1921. Portrait d’Edgar Poe dessiné et gravé par François-Nicolas Chifflart, et gravures extraites des Histoires Extraordinaires, Paris : A. Quantin, 1884 ; « La Succession des idées, » bois gravé d’après Frédéric Lix, pour illustrer l’étude « Edgar Poe et ses œuvres, » parue dans Le Musée des familles, tome XXXI, n° 7, avril 1864)