« Parce que, me dit-il. –  Ce n’est pas là une raison, repris-je ; cherchez-en une autre. » Il ajouta : « Je n’en sais rien. »

À la bonne heure. J’aime l’homme qui me dit naïvement : « Je ne sais pas. » Il n’y a qu’un sot qui puisse rougir de son ignorance. Celui-là fait preuve d’esprit qui avoue ne pas savoir.

Donc, mon spirituel interlocuteur ne savait pas pourquoi les singes ressemblent à l’homme. Moi qui ne suis cependant pas un sot, je le sais.

Les singes ressemblent à l’homme par trois causes. La première a été sagement expliquée par Aristote, Pline, Linnée et Buffon ; la seconde, victorieusement déduite par Bory de Saint-Vincent, Geoffroy de Saint-Hilaire et Cuvier. La troisième, c’est moi qui l’ai trouvée.

Les singes ressemblent à l’homme, non parce que l’homme a été fait à l’image de Dieu, ainsi qu’on l’a cru jusqu’à cette heure, mais parce qu’il a été réellement fait à l’image du singe.

Quelques personnes, dont je respecte le haut mérite, pourront même soutenir, d’après Albert-le-Grand, Lavater et Porta, que l’homme a été fait à l’image de l’éléphant, du cheval, de l’âne, de l’aigle, du lion, du sanglier, du chat, du chien et du renard, sans compter la poule à figure humaine que l’on a montrée pour deux sous à Lyon. Mais ceci m’entraînerait à une discussion beaucoup trop savante pour le temps où nous vivons. Car il n’est pas positivement prouvé, malgré tout ce qu’en a écrit Porta dans sa Physiognomonie, il n’est pas positivement prouvé, dis-je, que Platon ressemblât à un chien de chasse.

Mais un fait incontestable, fait qui a force de chose jugée, c’est que le chien d’Alcibiade ressemblait beaucoup moins à Platon que le singe d’Aspasie ne ressemblait à Socrate. Circonstance qui vient admirablement à l’appui de mon système.

En effet, du moment où le singe d’une courtisane a pu ressembler à un philosophe, qui osera nier que le premier homme, qui n’était pas philosophe, n’ait pu avoir une ressemblance frappante avec le mandrill de la ménagerie ?

« Or, si Adam ressemblait au mandrill, étonnez-vous, Monsieur, que le singe vous ressemble.

– Monsieur, vous êtes d’une impertinence…

– Ce n’est pas moi, Monsieur, mais la nature.

– Eh ! Monsieur, votre nature n’est qu’une sotte !

– Il y a longtemps que le Compère Mathieu l’a dit.

– Enfin, où voulez-vous en venir ?

– À vous expliquer pourquoi les singes ressemblent à l’homme.

– Voyons, pourquoi ?

– Je vous l’ai dit : parce que l’homme a été fait à l’image
 du singe.

– Tout cela est bel et bon, mais la preuve ?

– La preuve ? La voici, telle que nous la donne Enoch, qui la tenait de son père Jared, qui la tenait de son père Malaléel, qui la tenait de son père Caïnan, qui la tenait de son père Enos, qui la tenait de son père Seth, qui la tenait du père Adam.

« Avant la création du monde, tout n’était rien. » (Notez, en passant, que ce sublime tout n’était rien, qui appartient en propre à Enoch, a été volé par le poète Ovide dans ses Métamorphoses.)

– Ça m’est égal, au fait.

– Au fait, tout n’était rien (comme dit Enoch) ; il n’y avait dans l’espace que Dieu, le chaos et l’orang-outang, qui, dans ce temps-là ne pouvait ressembler à personne. L’homme ne vint qu’à la suite de trois mille six cent soixante-et-onze générations. Dieu, voyant l’orang-outang, songea à lui donner un compagnon…

– Mais, Monsieur, c’est une erreur. Lisez la Bible.

– Lisez Enoch.

– Qu’est-ce que c’est que votre Enoch ?

– C’était le fils de Jared, fils de Malaléel, fils de Caïnan…

– Je m’en rapporte à vous. Mais, a-t-il écrit, cet Enoch ?

– Beaucoup, Monsieur, et son livre est chez moi.

– Pas possible !

– Voulez-vous me suivre ? »


Il y consentit.

« Entrez, lui dis-je, nous voilà arrivés ; mais permettez que je vous précède, et que je vous montre le chemin de ma bibliothèque. »

Comme je marchais devant lui, je l’entendis qui disait : « Monsieur, votre très humble serviteur. » Je me retournai surpris, ne sachant à qui il parlait ; et je le vis, chapeau bas, saluant jusqu’à terre un jeune homme revêtu de mes propres habits… Ce jeune homme… c’était mon singe.

Quand il fut remis de sa stupeur, et moi d’un accès de rire fou, je lui proposai de lire Enoch.

« À quoi bon ! me dit-il. Maintenant, je crois aveuglément tout ce que raconte Enoch. Je suis convaincu. Les singes, pères des hommes ! Les hommes, ressembler à des singes ! Peu s’en faut que je ne me brûle la cervelle de honte. Sot animal ! Animal dégradé ! Quelle humiliation pour l’espèce !

– Pour laquelle ? lui demandai-je.


– Pour l’espèce humaine, sans doute.

– À voir les hommes tels qu’ils sont, Monsieur, repris-je, le plus humilié de la ressemblance ne devrait être ni vous, ni moi.

– Et qui donc, Monsieur ?

– Le singe. »
 
 

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(Anonyme [E. Aubert], in L’Entr’acte versaillais, journal-programme, n° 13, mardi-jeudi 18-20 octobre 1864)