« Oui, certes, dit la comtesse Diane d’un air très convaincu, cela, je l’affirme, j’en mettrais ma main au feu, j’en donnerais ma tête à couper. Il y a parfaitement, encore aujourd’hui, des Korrigans. Ou, du moins, il y en avait encore voilà une quarantaine d’années, quand j’étais jeunette et mariée à mon premier mari. Là-dessus, je ne peux, moi, garder aucun doute. Je ne crois ni à Dieu, ni à diable, c’est entendu ; mais aux Korrigans, j’y crois. Je serais une ingrate de ne pas y croire.

– Vous fûtes donc leur obligée ? demanda quelqu’un.

– Oh ! pas à tous, malheureusement, soupira la comtesse ; mais bien à l’un d’entre eux, c’est vrai ; et son obligée d’une façon tout à fait inoubliable. Songez qu’après quarante ans passés, je n’y puis songer sans un soupir de regret. Cela vous en dit long. »

De nouveau, la comtesse Diane soupira, en roulant des yeux frisés et en allongeant une petite lippe voluptueuse qui exprimaient le plus cyniquement du monde un regret amoureux, et même plutôt sensuel qu’amoureux. Ce qu’elle avait l’air de regretter ainsi, c’était quelque chose comme un bon vin dont elle s’était grisée, comme un plat succulent dont elle avait pris une indigestion. Tout de suite, on pensa, en s’en régalant par avance :

« Nous allons avoir de la croustille à nous mettre sous la dent. La comtesse est en veine de souvenirs égrillards. »

Il faut savoir que la comtesse Diane n’était pas du tout une femme de notre époque, mais une femme du siècle dernier. Non pas par l’âge, car elle était à peine sexagénaire ; mais par les façons, l’esprit libre, même libertin, le goût des anecdotes salées, les retroussés impudents (jusqu’à l’impudicité parfois) de son papotage, l’outrageuse hardiesse de ses confessions toujours prêtes à se dévêtir en public, et enfin et surtout par son absolu manque de sens moral pour tout ce qui touche, comme elle disait si gentiment, aux choses de la galanterie.

C’est à tel point que, si on lui eût conté, sous forme d’aventure contemporaine, l’histoire de Loth ou celle d’Œdipe, volontiers elle se fût écriée à l’étourdie, sans insister davantage :

« Se sont-ils bien amusés ? »

Il faut dire aussi, à sa décharge, que la comtesse Diane était ce qu’elle était, tout naturellement, naïvement, sans y chercher malice ; sans même s’apercevoir qu’on puisse y chercher malice. En cela encore, elle n’était point de notre époque, mais bien du siècle dernier, dont elle a les yeux enfantinement fripons, le nez à l’évent, la gorge insolemment découverte, la perruque blanche poudrée à la maréchale, et le visage tout en maquillage avec le coin de la lèvre ponctué d’une mouche ingénument cantharide.

La comtesse Diane a été mariée quatre fois. À un curieux lui demandant si c’était par amour, elle répondit tout à trac :

« Oui, par amour pour l’adultère. »

Et, comme le benêt en paraissait offusqué, elle ajouta :

« Vous me trouvez le caractère un peu bien gai, n’est-ce pas ? Je ne l’ai pourtant pas encore aussi gai que la cuisse. »

Ainsi présentée sommairement et à la galopade, on pourrait prendre la comtesse Diane pour une débauchée. Il n’en était rien, cependant. La débauche est malsaine et sale. Or, la comtesse Diane respirait la belle santé ; et, malgré tant de folies qu’elle avait faites, son âme gardait, comme elle-même, des dessous propres, en linge frais éblouissant de candeur. Et il est nécessaire de ne jamais perdre cela de vue, si on veut goûter son histoire du Korrigan avec la bonne humeur, sans arrière-pensée obscène, qu’elle mit à la conter, en toute simplesse vraiment innocente, à force d’inconsciente gaillardise.

« Alors, interrogea l’ami qui lui tenait le dé de la conversation et qui savait lui faire jouer le coup de Vénus au jeu des histoires graveleuses, alors, Comtesse, tout de bon, vous avez eu affaire à un Korrigan ?

– Oui, chéri, répliqua-t-elle, et une affaire sérieuse, je vous prie de le croire !

– Si sérieuse que cela ?

– J’ose le dire. Car c’est avec ce Korrigan que j’ai fait mon premier mari cocu pour la première fois. Vous voulez le récit de l’aventure, je le vois à vos yeux, tous braqués vers ma bouche, et la pistolettant de curiosité. Vous allez donc l’avoir. Mais, je vous préviens, que les bégueules s’en aillent ! La chose est un tantinet montée de ton. Vous en aurez tous un pied de rouge aux oreilles, même les plus gourmands de haulte gresse. »

Pour que la comtesse prît de telles précautions préambulaires, il fallait réellement que la chose fût à rendre un singe écarlate. Et l’on pense si moi, galapiat de quatorze ans (amené là par suite de hasards impossibles à expliquer ici en quelques lignes), je sentais mon imagination de potache en éveil sensuel s’allumer déjà ! Aussi, quelle déception quand la comtesse, se tournant vers moi, me dit :

« Je ne vous fais pas, mon petit ami, l’injure de vous croire bégueule. À votre âge, ce serait trop tôt. Mais vous ne me ferez pas, en revanche, l’injure de penser que je suis une pervertisseuse de collégiens. À mon âge, ce serait trop tard. Vous serez donc extrêmement gentil d’aller fumer une cigarette dans le billard. Mon histoire dure juste une cigarette, en avalant la fumée, bien entendu, comme vous savez le faire, j’en suis sûre. »

Bon gré mal gré, le nez long et penaud, je dus me retirer dans la pièce voisine, dont la porte fut soigneusement tirée et close par la comtesse elle-même, beaucoup moins vicieuse, on le voit, qu’elle n’avait la réputation de l’être.

Mais un potache n’est jamais qu’un potache, n’est-ce pas, c’est-à-dire un petit bougre très vicieux, lui, et tout assoiffé de connaître précisément ce qu’on veut lui cacher. Je n’étonnerai donc personne, et n’indignerai personne non plus, je pense, en avouant qu’aussitôt dans le billard je collai mon oreille au trou de la serrure.

Hélas ! une tenture épaisse recouvrait la porte ; et la comtesse, d’ailleurs, sans doute rendue méfiante envers moi par mes regards pleins de concupiscente curiosité, la comtesse baissa justement la voix au moment le plus palpitant de son histoire. Je n’en pus, de la sorte, saisir que des bribes, dans le commencement, et peu intéressantes.

Il s’agissait d’un manoir situé dans le Finistère, près d’une forêt où vivaient des sabotiers ne parlant que le bas-breton. Il s’y mêlait le tableau d’une troupe de Bohémiens hébergée au château, et qui conduisait avec elle des animaux, entre autres des ours et un grand orang-outang. Il était question aussi d’une légende où la forêt était hantée par des Korrigans, sortes de génies malfaisants et lubriques. Et après, je ne distinguai plus rien du tout, sinon des Oh ! des Ah ! et des éclats de rire.

C’est ici que la comtesse avait parlé le plus bas et que j’avais perdu tout à fait le fil de l’histoire, ne sachant plus si elle avait trait aux sabotiers, aux bêtes ou aux Korrigans, et ce qui était advenu à la comtesse Diane avec les uns ou avec les autres. Et j’enrageais de ne pas comprendre, de ne pas même deviner.

Depuis, à la réflexion, j’ai compris et deviné, je crois. C’est surtout en me rappelant le bout de dialogue qu’à ma rentrée j’entendis s’échanger entre la comtesse et son ami :

« Et pourquoi diable, disait celui-ci, tenez-vous absolument, Comtesse, à ce que ce soit un Korrigan ?

– Parce que, répondit-elle, si je ne m’étais pas bien convaincue de cela, j’aurais été pour jamais dégoûtée des hommes. Et j’en aurais été fort chagrine, car je les ai beaucoup aimés et j’en ai aimé beaucoup depuis. Tandis que, je le savais bien, un Korrigan, c’est unique dans la vie. Cela ne se retrouve pas. »

Et, de nouveau, la comtesse Diane poussa un grand et profond soupir de regret.
 
 

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(Jean Richepin, « Contes galants, » in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, huitième année, n° 2288, lundi 2 janvier 1899 ; repris dans Contes sans morale, Paris : Ernest Flammarion, 1922)