L’auberge était modeste, mais le déjeuner fut acceptable : l’air vif de la montagne et quatre heures d’automobile au hasard des chemins m’avaient bien préparé à l’omelette au lard, et, je l’avoue, quand vient le mois où il m’est permis de retourner à l’air libre pour y récurer mes poumons et rincer ma mémoire, je n’aime pas vos hôtels citadins, qui me rappellent tout ce que je viens oublier et qui banalisent l’univers ; je n’aime pas vos maisons recommandées, vos maîtres d’hôtel en uniforme, votre salle à manger internationale, vos sites étiquetées, vos enthousiasmes numérotés ! Cet amour en commun dont vous poursuivez les paysages ressemble à la prostitution dont vous agrémentez les villes. J’en ai horreur, plus que du boulevard, qu’ils parodient, qu’ils exagèrent, et je m’en vais, fruste, seul, à la fortune du vent, conduisant moi-même mon auto. Quand le site me plaît, je m’arrête, et nous devisons ; je l’aime pour mon compte, à mon gré, sans avis préalable ni présence importune. Vous n’avez pas idée du nombre des beautés que la nature tient en réserve pour ses véritables amants, à l’insu des guides et des touristes.

Avec le café, l’hôte me proposa son eau-de-vie, qu’il déclarait admirable.

« Merci, je ne bois pas d’alcool. »

Il éclata de rire :

« Ah ! Vous croyez que ça fait du mal, vous ? Oh ! je sais bien, dans votre Paris, on prétend ça, mais ce n’est pas ici qu’il faut venir nous conter des bourdes pareilles ; nous avons de quoi vous répondre. »

Comme je ne répondais pas, il reprit :

« L’alcool, n’y a rien de tel pour conserver un chrétien. Pas vrai, ma femme ? »

Tous les deux s’ébaudirent, et le mâle ajouta :

« Aussi vrai que je vous parle, nous avons ici un gaillard de cent quatre ans… oui, monsieur, cent quatre ans ! Son fils vous le dira. Et la barbe lui pousse encore au menton. C’est l’alcool qui lui fait ça, à preuve qu’il ne prend rien autre depuis une pièce de vingt années ; mais il en prend sa part, je vous prie de le croire. Pas vrai, ma femme ?

– Sûr, il en prend sa part.

– Un phénomène, quoi ! Vous devriez voir ça. Je veux pas vous dire, mais vous ne regretterez point, foi de contribuable, et je peux bien arranger l’affaire, si vous avez le temps : avec l’auto, il faudra cinq minutes. »

J’objectai que les centenaires ne sont pas extrêmement rares.

« De cet acabit-là, vous n’en dénicherez guère ! Ça va être l’heure où son fils va le voir. Vous ne regretterez point, je vous dis, il vaut le voyage.

– Déranger une famille… Je crains d’être indiscret.

– Déranger ? Indiscret ? Vous ferez plaisir, au contraire ! Pas vrai, ma femme ?

– Sûr, qu’il est flatté et fier, M. Nicolas, quand on rend visite à son vieux ! »

Le couple échangeait des regards mystérieux.

« Et puis, tenez, c’est bien simple : finissez votre café, je reviens. »

L’hôte s’évada et revint, en effet, après une courte absence. Un homme l’accompagnait, petit bourgeois tout habillé de brun, sévère et incolore, sans âge, mais plus que mûr, à face maigre, avec des yeux morts perdus au fond de deux trous broussailleux.

« Voilà, fit l’aubergiste. M. Nicolas est content de vous conduire ; je lui ai dit que vous êtes un savant de Paris, et il n’a pas fait de façons. N’est-ce pas, monsieur Nicolas, que vous êtes bien aise qu’on aille avec vous voir votre père ? »

Le petit homme salua, en signe d’acquiescement, et je formulai de vagues excuses sur mon indiscrétion.

« Il n’y en a aucune, monsieur ; vous avez l’air honorable, sérieux ; mon père n’aimerait pas recevoir des farceurs, et je ne lui imposerais pas cet ennui ; mais, puisque vous êtes un savant, vous serez le bienvenu. »

Le style ni le ton n’étaient pas ceux d’un campagnard, et les gestes pas davantage ; l’homme avait plutôt l’air d’un curé de faubourg ou d’un pasteur modeste, et sa parole était quelque peu sentencieuse. Il ajouta :

« Si vous voulez bien, monsieur, nous partirons, car c’est l’heure, et je n’aimerais pas faire attendre mon père. »

Nous partîmes. L’hôtelier, sans autre invitation, était monté dans ma voiture.

« Droit devant vous, et à gauche, jusqu’en vue du cimetière : la maison est contre le mur.

– Du cimetière ?

– Tout contre le mur, riposta l’aubergiste, qui, décidément, était gai. Et comme, ça, la route sera quasiment faite, quand il faudra qu’il change de domicile. N’est-ce pas, monsieur Nicolas ? »

Le petit bourgeois ne parut pas goûter la plaisanterie, et pas davantage s’en choquer. Il tourna vers notre rieur l’impassible visage des gens auxquels échappent les intentions comiques. J’étais un peu gêné, et je voulus placer un mot plus convenable :

– Monsieur votre père ne trouve pas que ce voisinage soit attristant ?

– Pas du tout, monsieur. La mort n’existe pas, et mon père le sait mieux que moi. »

Il avait posé cette affirmation d’une voix sûre et qui ne prévoyait pas de réplique ; avec une lenteur d’automate, il inspecta le ciel d’un coup d’œil circulaire et reprit :

« La mort est un préjugé, comme vous savez peut-être, une croyance que les gens ont prise peu à peu, à force d’en entendre parler, et qui s’est répandue, par habitude. On aura bien du mal, monsieur, à retirer cette idée-là aux hommes, et il faudra du temps, de la patience, bien du progrès, pour qu’on en arrive à comprendre que la mort n’existe pas. »

L’aubergiste, en clignant des paupières, me signifiait des confidences :

« Hein ? Est-il assez drôle ? Je vous l’avais promis. Mais attendez la suite. »

Nous arrivions. Le grand mur nu du cimetière s’allongeait vers la gauche et, quand nous l’eûmes dépassé, on me fit signe d’arrêter la voiture :

« C’est ici. »

Un clos rectangulaire, entouré de murailles, s’ouvrait par une grille en fer, et je fus étonné de voir que M. Nicolas tirait de sa poche une clef. Le vieillard était donc enfermé ?

En face de nous, une maisonnette basse, sans étage, sévèrement construite en pierres de taille, avait un air bizarre de pavillon ou de chapelle ; tous les volets en étaient clos ; en arrière, à droite et à gauche, on apercevait, par-dessus la crête du mur, les ifs du cimetière, auquel la maison s’adossait ; en avant, un jardin tout garni de fleurs et bien soigné se découpait par petits carrés, entre des allées proprettes, mais si étroites que deux personnes n’auraient pu y marcher de front.

« Voyez, dit l’aubergiste ; il n’y a pas, dans tout le pays, un jardin mieux entretenu. M. Nicolas soigne son père !

– C’est que mon père, monsieur, est tout, pour moi, il est tout ! Il m’a fait ce que je suis. J’étais son fils unique, et il avait quarante ans lorsque je vins au monde. Dès lors, il n’a plus eu qu’un seul but, dans la vie : me préparer une existence heureuse. Il m’a dorloté, choyé et donné de l’éducation ; il a travaillé pour moi, et les petites rentes que j’ai sont le fruit de son travail. Il me le répétait souvent, quand il était plus jeune : « C’est pour toi, mon garçon. » Il a pris la peine afin que j’aie le plaisir. Alors, vous comprenez, dans ces conditions-là, je ne me suis pas marié, pour être tout à lui, et ce qu’il a fait pour moi, je le fais pour lui, maintenant qu’il ne doit plus peiner. Il se repose, et c’est bien son tour ; moi, je viens, et c’est bien justice, n’est-ce pas, monsieur ? »

Lorsque nous fûmes au seuil du pavillon, M. Nicolas prit une autre clef dans sa poche. Le vieillard était donc véritablement enfermé ? Au fait, il avait peut-être une double clef. Mais quoi ? Vivait-il donc dans cette nuit ? L’antichambre exiguë donnait accès sur une salle assez vaste et complètement obscure ; trois minces filets de clarté filtraient entre des volets clos. En entrant, M. Nicolas se découvrit :

« Mon père, je vous amène une visite. »

Puis il alla ouvrir, l’une après l’autre, les trois fenêtres.

La chambre était vide.

Tout en faisant jouer les crochets et les espagnolettes, M. Nicolas continuait :

« Ce monsieur que je vous amène est un savant de Paris, qui passe en promenade et qui a désiré vous voir. »

Je cherchais vainement le centenaire et je ne découvrais dans la chambre qu’une table ronde, deux chaises, un banc de pierre qui s’allongeait perpendiculairement au mur, un poêle en fonte, une échelle de bibliothèque et des rayons chargés de livres, qui montaient jusqu’à la voûte ; je remarquai aussi un violon posé sur la table.

« Monsieur votre père fait de la musique ?

– Non. Moi, je la fais. Lui, il l’aime. »

J’avais risqué cette question par vague politesse et afin de combler une minute, pensant que M. Nicolas ne remarquait point l’absence de son père ; mais il me prit par le coude et me conduisit vers le banc de pierre, en disant :

« Le voici. »

Alors, devant moi, au chevet du banc et dans son épaisseur, je vis, sous la glace d’un cadre, la face d’un mort.

Ce que j’avais pris pour un banc était un sarcophage plat, percé d’une lucarne, et, du cadavre qui gisait là-dedans, on n’apercevait, par ce trou, que la face cireuse, sinistrement immobile, au fond d’un bain d’ombre liquide.

« Il est dans l’alcool, dit l’aubergiste, et voilà vingt-deux ans passés ! »

M. Nicolas me prit à part et m’entraîna dans un coin ; puis, à voix basse et rapide :

« Vous excuserez mon père si sa barbe n’est pas faite ; je l’avais rasé, à la suite de ce que les gens appellent son décès, mais sa barbe repousse et je ne veux pas l’ennuyer pour cette bagatelle. »

Des poils drus, en effet, hérissaient le visage du mort, longs d’un centimètre et couleur de poussière.

« Oui, monsieur, voilà vingt-deux ans que mon père habite ici : il en avait quatre-vingt-un quand je lui ai bâti cette petite maison de retraite ; j’ai cru bien faire en consacrant à cela une part de son avoir. Il ne partageait pas complètement mon avis, parce que, vous savez, il veut tout pour moi, rien que pour moi. Mais il est bien, ici, et tranquille. Je viens tous les jours passer quelques heures avec lui ; je lui lis régulièrement les journaux, ce qui l’aurait intéressé, et des livres, qu’il a en nombre, comme vous voyez. Il a toujours adoré la lecture, mais ce qu’il préfère encore, c’est la musique. Je commence toujours par la musique. Vous permettez ? »

Il prit le violon sur la table et se mit à l’accorder.

« Regardez-le, pendant que je joue. Vous serez étonné de sa figure et du plaisir que les beaux passages lui font : il se transforme, véritablement. Regardez. »

M. Nicolas préludait par une sonate grave, avec un talent médiocre. Je contemplais le masque du défunt, inerte et lugubre, dans son bain de demi-ténèbres, et il me semblait que les notes pleurardes du violon retombaient de la voûte humide, en pluie d’angoisse. La chambre s’emplissait de malaise : cette musique ne finissait pas. Comment dirai-je ? Mes vêtements, peu à peu, s’imprégnaient d’une atmosphère visqueuse, folle, et je sentais ma peau s’engluer, comme d’avoir plongé avec mes regards dans le sirop cadavéreux…

Tout à coup, le violoniste lança son archet et attaqua une séguidille ensoleillée.

« C’est maintenant, cria-t-il. Regardez ses mines ! Il va rire ! »

Il riait lui-même, et cette gaieté macabre fut bien longue à subir. Enfin, le dernier pizzicato s’éteignit, et j’en profitai :

« Monsieur, je crains d’abuser, et je vous remercie d’avoir bien voulu m’admettre dans votre intimité… »

Il était radieux :

« Ainsi, vous avez vu ? La mort n’existe pas !

– Je vous suis fort reconnaissant…

– Pas du tout, monsieur, mon père était ravi de vous recevoir.

– S’il peut vous être agréable que je vous ramène en voiture ?…

– Non. Je vais lui lire son journal. Il l’attend. Au plaisir, monsieur. »

Je crus bien faire en saluant le mort avec cérémonie, et ce geste plut à M. Nicolas. Il nous reconduisit jusqu’à la grille, entre deux haies de fleurs tremblantes, qui sentaient bon la vie, et, derrière nous, il donna un tour de clef et s’en retourna.

« Hein ? fit l’aubergiste, je vous le disais ! C’est-il vrai que l’alcool conserve ? »
 
 

 

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(Edmond Haraucourt, « Contes du Journal, » in Le Journal, dix-septième année, n° 5878, mardi 3 novembre 1908 ; Francisco de Goya, « Moine parlant à une vieille femme, » 1824-1825 ; Frans Francken le Jeune, « La Mort invite le vieillard pour une dernière danse, » c. 1635)