La Porte ouverte est particulièrement heureuse de mettre en ligne aujourd’hui Derelicta de Gustave Le Rouge, publié par Marcel Seheur le 16 janvier 1930. Ce mince recueil de poèmes, tiré seulement à 60 exemplaires numérotés sur Hollande Pannehoek et 6 exemplaires sur Rives signés par l’auteur (plus quelques exemplaires hors commerce non mentionnés), a été réservé aux amis de Le Rouge.

À ce jour, c’est l’unique témoignage de la production poétique de Gustave Le Rouge. Il semblerait que nous lui devions aussi une plaquette éditée à compte d’auteur, intitulée Le Marchand de nuages et annoncée « sous presse  en 1899 dans Le Quartier Latin de Gustave Le Rouge et Georges Renault, mais on n’en connaît aucun exemplaire et il n’est même pas certain qu’elle soit réellement parue. Quant à son autre recueil, La Coupe d’argile, annoncé « en préparation » dans Le Prisonnier de la planète Mars, en 1908, il est probable qu’il n’ait jamais vu le jour.

Derelicta réunit donc dix poèmes de Gustave Le Rouge, publiés dans deux revues : La Revue d’un passant et La Revue Rouge de littérature et d’art, et un journal, Le Procope, particulièrement rares.

Voici les références des préoriginales d’après la bibliographie de Francis Lacassin : « Oraison du soir, » « L’Adieu sur l’eau, » « Tapisserie mystique, » La Revue d’un passant, juin 1896 ; « La Mauvaise princesse, » « Bibliothèque morte, » La Revue rouge, juin 1897 ; « À Sophus Clausen, » La Revue d’un passant, octobre 1895 ; « À Laurent Tailhade, » « Le Cabot, » La Revue d’un passant, février 1899 ; « Le Vagabond, » Le Procope, 15 avril 1896 ; « Le Diseur des caveaux, » La Revue d’un passant, novembre 1896.

Nous nous permettrons d’en compléter et corriger certains points : « Oraison du Soir » est le poème manuscrit que présenta Gustave Le Rouge à Paul Verlaine, lors de leur première rencontre en 1890 ; il est cité dans Verlainiens et Décadents, Paris : Marcel Seheur, collection « Masques et idées, » 1928. Nous l’avons déjà reproduit sur ce site dans l’article « Gustave Le Rouge : Le Vrai Visage de Paul Verlaine. »

En ce qui concerne La Revue rouge, les références sont fautives ou incomplètes. Sous le titre Deux sonnets : « Sonnet à la méchante princesse » [i.e. « La Mauvaise Princesse »] et « Adieu sur l’eau » sont parus dans La Revue rouge, première année, n° V, octobre 1896 ; « Bibliothèque morte » a été publié dans La Revue rouge, deuxième année, n° VII, novembre [et non juin] 1897.

Comme pour « Oraison du Soir, » les trois poèmes en question présentent plusieurs variantes avec leur publication en volume ; c’est pourquoi nous les reproduisons à la suite. Un quatrième poème de Gustave Le Rouge, qui n’a pas été repris dans Derelicta, y est paru l’année suivante ; nous le reproduisons également plus bas.
 

MONSIEUR N

 
 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Nous profitons de l’occasion pour partager deux autres poèmes de Gustave Le Rouge, non repris dans Derelicta : le sonnet à charge, « Portrait 1830, » daté de 1892, est paru dans l’appendice du recueil de Frédéric-Auguste Cazals, Le Jardin des Ronces, 1889-1899, Paris : Éditions de la Plume, 1902 ; quant au curieux poème en vers libres intitulé « Fragment de poème, » il a été publié dans La Revue rouge, troisième année, n° VIII, avril 1898.
 
 
 

 

GOSSE (1)

 

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Peintre et dessinateur en train pour la célébrité qu’il affecte de ne point ambitionner, il ne se contente pas d’être, en outre, un écrivain bien original et très incisif, maniéré sans doute, mais que diable voulez-vous ? il veut encore passer et passe chansonnier ; mais chansonnier à sa façon, qui rendrait des points à tels qui sont « cotés, » et offre une note toute nouvelle, ironie bon enfant et pimpante facture, de l’argot et du jargon résumés dans de bon, proverbial et bien droit français, à coup sûr regrettablement sec et, avouons-le, d’INSTINCT trop congénère au Voltaire des petits vers. Il ne chansonne d’ailleurs que pour ses pairs et ses intimes et prétend rester inédit. Ça le regarde, mais quel dommage !…
 

Paul VERLAINE

 

1889
 
 

(1) Inédit.
 
 

 

PORTRAIT 1830

 

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Pas mal Pierrot, un peu Lauzun, presque Brummel,

Romantique depuis le chic de sa semelle

Jusques au chic de sa barbiche (tout s’en mêle !)

F.- A. Cazals hume un minuscule kummel.
 

Il ne sait pas faire de l’or comme Flamel,

Il ne veut pas être gommeux comme Gamelle,

Mais son toupet rime de façon très formelle

À la dentelle yssant d’un frac brun caramel.
 

En un dandysme fin son âme vaticine.

Despote aimé dont le monocle clair fascine,

Il est fatal, mais s’il n’a rien de des Essein-
 

Tes, il profuse les œillades assassines :

Talent loyal, ami royal, les clairs desseins

De son esprit ont tout l’esprit de ses dessins.
 

Gustave LE ROUGE

 

1892.
 
 


 
 

FRAGMENT

 

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Son cœur est pur comme la limpidité de la mer.

Elle a sept frères qui veillent sur elle,

Sept frères inflexibles comme les figures d’inflexibilité

Que creuse au flanc des rochers la fureur des flots de la mer
 

Pourtant, sur la grève, il y a de si mystérieux coins.
 

Et l’église aussi est intime où les bénitiers

Paraissent des prunelles rêveuses.

Et la chambre des cloches où de chaque baiser

Vibrent les calices de bronze

En de très calmes sourdines

Tandis que par l’ogive maigre des meurtrières

Le rêve s’envole avec les grands oiseaux de mer

Vers la fuite, là-bas, des interminables transatlantiques

Transportant des espoirs vers les Amériques féeriques
 

La falaise dégringole en somptueuses cathédrales croulantes

Vers la mer aux planes lignes, verte et bleue

– Comme son regard –

Où il serait bon de dormir

Parmi la touffeur des algues blondes

– Comme ses cheveux –

Veillé par le regard mystérieux des guivres marines

– Mystérieuses comme son cœur –.
 

Tristement sauvegardés de tels bonheurs,

Nous berçons notre dolence en la fumée poudreuse des vieux livres
 

Dont rechignent les piles en profils anguleux,

Et nous usons, résignés, le cristal de nos rêves

Sur des roues monotones d’ennui.
 
 

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(Gustave Le Rouge, in La Revue rouge de littérature et d’art, troisième année, n° VIII, avril 1898. Georges Lorin, « La Convoitise, » « L’Inspiration, » et « La Beauté, » Au Gré du Songe, 1904)