Le soleil baignait la forêt souveraine, au flanc des monts, près de Dodone, où naguère les prêtres savaient surprendre la voix des dieux dans le frémissement des chênes ; mais les barbares étaient passés et, non loin du temple désert, Képheus, le bûcheron, brandissait sa lourde cognée. C’était un homme simple, orgueilleux de sa force. Chaque matin, il s’en venait par la route poudreuse, quittant sans regret son pauvre village, et quand apparaissaient, au détour du chemin, les épaisses futaies où s’éternise une ombre fraîche, son cœur tressaillait d’une joie soudaine ; il redressait la tête et, de son pas rythmé, il avançait, la hache sur l’épaule, pour consommer, lui, bûcheron, l’œuvre des conquérants qui imposèrent silence aux dieux.

Or, un jour qu’il venait d’abattre une yeuse centenaire, Képheus découvrit, prisonnier des branches, étourdi par sa chute, un oiseau inconnu. Nul, parmi les hôtes de la forêt, ne lui était semblable. Son plumage sombre, son bec aigu, ses yeux avivés d’un cercle de pourpre, lui donnaient un aspect étrange et saisissant. Le bûcheron le mit en sa besace.

« Le matin, songea-t-il, son chant m’éveillera et me rappellera ma tâche. »

Sitôt rentré, il lui tressa une cage d’osier, et, pour que cette geôle parût moins farouche, il la traversa d’un rameau de chêne où des glands pendaient. Képheus prit ensuite son repas du soir. La nuit survint, criblée d’étoiles ; le ciel paraissait une cage immense où volent des rêves. Las de ses travaux, l’homme s’endormit. L’oiseau cachait la tête sous son aile, comme pour échapper à l’étreinte de l’ombre.

Le lendemain, en s’éveillant, le bûcheron vint observer son hôte ; il semblait résigné à sa captivité. Du bec, il dépouillait des graines, sautait légèrement.

« Il n’a pas chanté, » se rappela Képheus.

Cela le surprit. Il accrocha la cage sous un figuier, s’en alla à son travail.

« Je l’entendrai demain, sans doute. »

Mais, ni le lendemain, ni les jours qui suivirent, l’oiseau ne chanta. Il était pourtant peu sauvage. Par instants, Képheus s’arrêtait devant lui et sifflait doucement. Le prisonnier tendait l’oreille, ouvrait un œil narquois, puis il se remettait à éplucher des graines. Le bûcheron raillait la bête silencieuse.

« Oiseau des bois, oiseau sans voix ! »

Mais ce défaut même le lui rendait plus cher.

Il advint, un jour, qu’en rentrant Képheus aperçut une vieille femme assise au seuil de sa demeure. Près d’elle reposait son bâton ferré ; un paquet, mal noué par des cordons de cuir, pendait à son épaule, et ses sandales déformées semblaient faire corps avec la poussière du chemin. Le bûcheron n’ignorait point les hordes nomades, surgies des forêts de Scythie, hâlées par un second soleil dans les contrées mystérieuses où seul, jadis, le dieu Bacchos a porté ses pas. Il considéra la femme solitaire, chassée, sans doute, de sa tribu, errante infatigable, sœur des astres et fille des vents.

« Entre avec moi, » dit-il.

Elle le suivit ; il ouvrit la huche, en tira du pain, servit un fromage ; puis il invita l’étrangère à manger, et, comme elle observait longuement la cage, Képheus imagina qu’elle connaissait les forêts lointaines d’où venait l’oiseau. Il dit sa capture et que le prisonnier demeurait sans voix.

« Écoute, fit-elle, je veux payer d’un bon conseil ton hospitalité. J’ai rencontré déjà des oiseaux semblables. Ouvre la cage, brise l’osier, chasse loin de toi cet intrus. Son silence t’étonne… Sache bien que nul ne l’entend chanter sans mourir. »

Le bûcheron se montrait brave devant le danger ; il était sans force contre les embûches obscures du sort.

« Les sœurs fileuses s’émeuvent à sa voix. Éloigne-le de ta demeure si tu tiens à la vie de ceux qui te sont chers.

– Je suis seul, dit Képheus.

– Prends garde ! Il chantera pour ton trépas. »

Le lendemain, la voyageuse prit congé de son hôte et Képheus, empli d’une sourde crainte, ouvrit toute grande la porte de la cage, puis se rendit dans la forêt.

« Ce soir, songeait-il, la prison sera vide. »

Mais, à son retour, il retrouva l’oiseau piquant les graines, dédaigneux de la liberté, et le bûcheron sentit s’accroître son malaise. Il soupa silencieusement et son sommeil fut traversé de cauchemars. Au matin, il prit un parti. D’un geste, il disjoignit les barreaux de la cage ; l’oiseau s’échappa, se posa sur la bûche, le regarda narquoisement.

« Va-t’en ! » cria Képheus.

Il le menaça d’un bâton ; la bête agile franchit le seuil, sauta sur le chemin. Le bûcheron la poursuivit et lui jeta une poignée de terre. Elle s’envola, disparut au loin. « Je savais bien ! songea Képheus. Que pouvait cet intrus contre ma volonté de tueur de chênes ? La vieille s’est trompée. »

Il prit sa cognée et se mit en route. Dans la forêt, au flanc des monts, la besogne attendait. Il hâta le pas, gagna une clairière. La veille, il avait choisi sa victime. C’était un chêne, fort et puissant, couronné d’ombrage : le jour ne serait point trop long pour venir à bout d’un pareil colosse. Le dur métal frappa comme un trait de lumière ; une blessure s’ouvrit au flanc de l’arbre. Pourtant, dès la première atteinte, Képheus frissonna. De la cime touffue jaillissait une voix plaintive, et l’on eût dit un chant d’oiseau. Le bûcheron leva les yeux, mais l’épais feuillage gardait son mystère. Il brandit sa hache.

« Nous verrons bien ! » assura-t-il.

Une sourde colère s’éveillait en lui. Nul doute que l’oiseau n’eût volé sur ses traces. Là-haut, dans les branches, son chant lamentable s’essorait sans merci, semblable à la voix de la forêt profonde, dressée devant le sacrilège. Képheus serra les dents. Le parfum âcre de la sève accroissait son ardeur. Ahan ! frappe !… Ahan ! taille !… C’était l’arbre maudit qu’il fallait réduire au silence. La cognée montait, retombait ; le fer creusait le cœur du chêne et, jusqu’au soir, le bûcheron s’obstina dans sa tâche.

Il allait entailler les dernières fibres, donner le coup suprême, quand la voix retentit plus vive et plus sonore. Képheus prit son élan ; la cognée siffla.

« Maintenant ! » cria-t-il.

Un craquement se fit entendre ; l’arbre s’inclina et comme un vent d’angoisse passait dans les cimes. Soudain, cependant, il parut hésiter, dévia lentement. Quelque coup trop violent avait vicié l’entaille ; le danger menaçait. Képheus fit un bond… Il était trop tard ; l’énorme masse s’abattit sur lui. Les mille bras du chêne étreignaient son corps, pesaient sur sa poitrine, étouffaient ses plaintes ; un bourdonnement sourd emplit ses oreilles. Dans un dernier regard, Képheus aperçut l’oiseau fatidique perché sur une branche, le cou tendu, les ailes basses, secoué de frissons et qui saluait la mort éternelle de son cri rauque de victoire.
 
 

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(Louis-Frédéric Sauvage, « Contes du dimanche, » in L’Écho de Paris, nouvelles du monde entier, vingt-septième année, n° 9493, dimanche 31 juillet 1910 ; ce conte a été repris dans La Libre Parole, vingtième année, n° 6860, mercredi 1er février 1911. Caspar David Friedrich, « L’Arbre aux corbeaux, » huile sur toile, 1922)