Le 29 mai 1933, le journal L’Intransigeant entamait une nouvelle chronique, intitulée « Reportages imaginaires. » Le premier article, que nous présentons aujourd’hui, fut bientôt suivi d’une second, un mois plus tard ; malheureusement, la série ne se poursuivra pas au-delà. Nous ne pouvons que le regretter, car ces parodies du journalisme d’investigation, d’une fantaisie et d’un sensationnalisme débridés, s’annonçaient particulièrement prometteuses…
 

MONSIEUR N

 

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Une histoire incroyable, ahurissante, et pourtant…

L’orage, ce matin vers six heures, grondait sur Paris sans que le repos de la population laborieuse en fût aucunement troublé.

Les animaux, tout au contraire, se montraient sensibles à cette perturbation atmosphérique.

Les chats, en particulier, en avaient les nerfs en cordes à violon et traduisaient leur malaise par de longs miaulements qui s’étiraient, se coulaient dans les gouttières comme en des tuyaux d’orgues.

Au Jardin des Plantes, toute la ménagerie s’agitait sur un rythme frénétique.

C’était à chaque coup de tonnerre un concert de guelements, rugissements, barrissements…

Soudain, un éclair déchira le ciel ; la foudre, avec une détonation assourdissante, s’abattit sur un chêne vétuste et membru qui se trouvait dans l’enclos des éléphants. L’arbre, partagé comme d’un coup de Durandal, se divisa en deux parties, dont la plus forte écrasa dans sa chute la grille de clôture.

Aussitôt se précipitèrent vers la brèche les deux plus gros éléphants, Papavoine et Nirvana, le mâle et la femelle, qui, écrasant les bras encore palpitants du chêne foudroyé, s’évadèrent d’une même élan.

Le portail du jardin ne leur offrit qu’une faible résistance. Papavoine l’enfonça en trois coups de tête à la manière des héros de Bruant, tandis que Nirvana, par de véhémentes croupades et ruades, tenait en respect le concierge, en chemise et impuissant.
 

Déchaînés dans Paris

 

Passé les frontières du Jardin des Plantes, les éléphants divorcèrent.

Le mâle, cravaché par sa queue, fouetté par ses oreilles, dévala en trombe par le quai Saint-Bernard, tandis que la femelle s’engageait sur le pont d’Austerlitz, poursuivie par un fox-terrier au grand cœur qui lui jappait aux mollets et s’aventurait parfois jusqu’à lui mordre les talons. Le pachyderme rendu furieux déboucha sur la place de la Bastille et, d’un swing de son proboscide, faucha au passage deux garçons du Canon de la Bastille, Jules et Émile, dont la chute fut amortie par la sciure qu’ils venaient de répandre sur le sol…

La poursuite, cependant, s’organisait. Au fox-terrier rageur s’étaient joints un chiffonnier, un éteigneur de réverbères, un couple de tandémistes qui tiennent à garder l’anonymat, le personnel du Jardin des Plantes tassé dans une petite 5 CV et un détachement de la brigade spéciale en autocar.
 

Une chasse à courre à l’éléphant

 

Les policiers rabattirent l’animal vers les grands boulevards avec l’espoir de le prendre au lasso dans la ligne droite. L’éléphante, soudain, freina des quatre pieds, fit une glissade sur son train arrière et s’immobilisa dans la contemplation de la façade du Rex.

C’est l’instant qu’attendait le brigadier-chef Fénelon, assis comme un harponneur à l’avant de l’autocar.

Avec une merveilleuse adresse, il lança le nœud coulant, qui coiffa la trompe de Nirvana et l’enserra aussitôt fortement.

Le mastodonte émit alors un furieux barrissement, puis, faisant sous ses onglons gerber les étincelles, se rua vers le carrefour Haussmann, la trompe basse… Les policiers maintenaient la prise et se firent ainsi traîner à la remorque en une course folle, telle qu’on n’en voit que dans les films américains.
 

Les policiers perdent contact

 

L’animal allait doubler le boulevard Poissonnière lorsqu’il lança de gauche à droite un si violent coup de trompe que, le brigadier-chef Fénelon venant à lâcher la corde, l’automobile des poursuivants se trouva soudain catapultée dans le décor et fut pour ainsi dire happée par le faubourg Montmartre ; elle disparut en bolide.
 
 

 

Dès lors, l’animal, satisfait de son exploit, ralentit l’allure et adopta un trot de père de famille, dont les tandémistes et le personnel du Jardin des Plantes profitèrent pour le devancer. En toute hâte, ils firent établir un barrage sur la largeur du boulevard des Capucines. Mais Nirvana écrasa comme des couvercles de camemberts les guéridons du Napolitain qui le composaient, ce qui permit au fugitif de déboucher en apothéose place de l’Opéra, sans décevoir l’attente des huit cents curieux qui, avertis on ne sait comment, attendaient impatiemment son passage. Ils étaient quinze cents à la Madeleine où Nirvana, lancée à toute allure, dérapa dans le virage et déplaça un kiosque à journaux aussi facilement qu’une tiare d’évêque.

En arrivant place de la Concorde, la bête s’arrêta stupéfaite devant l’obélisque ; puis, claironnant son cri de guerre, elle chargea le monument, le saisit dans sa trompe, l’enleva et fit le tour de la place en brandissant son trophée. Nirvana enfourna l’obélisque dans l’entrée du métro devant le ministère de la Marine, puis, reprenant son galop, elle « enfila » la rue de Rivoli avec un ricanement sinistre où grondait du Hérédia mêlé à de sourdes menaces.
 

Capture de Nirvana

 

Le monstre, après avoir botté d’un shot furieux une borne lumineuse à plus de trente mètres, fit une brusque demi-volte et s’engagea dans la cour du Louvre, au milieu d’un grand lâcher de pigeons. Les agents, cependant, avaient repris contact. Un bref commandement ; tous mirent pied à terre et, sabre au clair, se disposèrent à cerner le monstre.

Soudain s’offrit à leurs regards un spectacle dont ils furent littéralement atterrés.

L’éléphante, assise au centre de la cour, s’appliquait avec des gestes précieux à prendre du bout de sa trompe des boulettes de pain aux doigts d’un vieillard à lunettes. Merlin en redingote et pantalon à carreaux, le charmeur de pierrots des Tuileries venait de charmer le dreadnought de la jungle ! Un camion fut réquisitionné. Nirvana, docile aux commandements du séducteur octogénaire, y prit place sans difficulté et se laissa enchaîner avec la meilleure grâce du monde.
 

Où l’on retrouve Papavoine

 

Reprenons à présent le pied de Papavoine. Bientôt pris en chasse par les pompiers, assistés d’une vingtaine d’agents cyclistes, le mâle avait longé les quais, puis passé la Seine au pont de la Tournelle où, renonçant bientôt au projet de « démâter » le pylône de Sainte-Geneviève, il s’était esquivé à la barbe de ses poursuivants. Papavoine, après avoir en cours de route chamboulé un autobus à l’arrêt, mit le cap sur les Halles Centrales où son arrivée fit sensation. On s’écartait sur son passage avec empressement, aussi pouvait-il grappiller aux éventaires des fleuristes et des marchands de primeurs.

Les curieux constituèrent bientôt un tel attroupement que les poursuivants durent renoncer à rompre ce barrage et s’ingénièrent à pratiquer une souricière.

L’express-légumier d’Arpajon s’efforçait en vain de démarrer. Peine perdue ; le mécanicien jurait, la locomotive s’époumonnait, les roues patinaient sur des feuilles de choux-fleurs humides de rosée.

Le fugitif, doué d’un caractère facétieux et volontiers serviable, s’approcha à pas de loup du dernier wagon et, vlan ! d’un formidable coup d’épaule mit en branle le convoi, aux acclamations de la foule.
 

D’importants dégâts

 

La modestie de Papavoine en prit ombrage ; par une série de feintes et crochets, il réussit à échapper à la foule, puis, allongeant la foulée, gagna la rue de Rivoli où, entraînant à sa suite les limiers de la préfecture, il s’engouffra dans un magasin de porcelaine, qu’il parcourut dans toute sa longueur. On entendit aussitôt un vacarme effroyable de vaisselle brisée.

« Le plus curieux, nous dit avec un souriant stoïcisme M. G…, le commerçant qui fit les frais de la casse, c’est que l’éléphant s’est faufilé parmi mes collections de Sèvres, de Rouen et de Limoges sans rien casser. Mais, alors, les pompiers !… »
 

Aux Bains du Louvre

 

Voici Papavoine arpentant les quais à bonne allure. Il pénètre au « Bain des Sports » et, plouf ! se lance au milieu de la piscine, au grand émoi des tritons matinaux.

Va-t-on, cette fois, appréhender le fugitif ? Civils et militaires se disposent à lui donner l’assaut, mais la bête, qui a plus d’un tour dans son sac, pompe l’eau de la piscine et, en quelques coups de siphon, fait reculer l’ennemi, dont elle perce les rangs comme un brouillard d’automne.

Et c’est de nouveau la folle escalade par le pont des Arts, les quais, la rue Bonaparte, le boulevard Saint-Germain, la rue de Seine.
 
 

 

Quelle mouche, soudain, vient à piquer l’espiègle Papavoine ? Voici le mastodonte qui se frotte l’échine contre un pilier de l’Odéon avec une telle frénésie qu’il ébranle le vieil édifice. Parmi la poussière qui neige du fronton, on voit apparaître, par un œil de bœuf, M. Paul Abram, l’érudit directeur du théâtre, réveillé en sursaut et croyant à un tremblement de terre. Dieu merci, l’Odéon est sauf ! Papavoine, ricanant, descend au petit trot le boulevard Saint-Michel. Un instant, il s’agenouille pour se reposer sur les rails du tramway Montrouge-gare de l’Est, qui en est tout camus. Bientôt sur pied, le fugitif reprend sa course, dispersant une nuée d’agents cyclistes à grands moulinets de trompe.
 

Du sang !

 

Un spectateur trop curieux, légèrement atteint, saigne du nez. C’est donc que l’éléphant peut constituer pour la population un réel danger. Il importe en conséquence de le mettre au plus tôt hors d’état de nuire. Dès lors, les événements se précipitent : par une manœuvre habile, on fait pénétrer l’éléphant dans la cour du Palais de Justice, dont le portail est aussitôt fermé à double tour.
 

Un pharmacien…

 

Un pharmacien qui a servi jadis dans les chasseurs d’Afrique s’avance audacieusement et s’efforce de verser un bol de chloroforme dans la trompe de l’animal, mais celui-ci, du seul déplacement de ses monstrueuses oreilles, le projette à six pas.
 

Le knock-out de Papavoine

 

Alors se présente, seul et sans armes, le brigadier Boulingrin, du commissariat des Halles.

L’instant est pathétique parmi la foule qui assiste à la scène, cramponnée aux grilles du Palais ; des femmes ne peuvent retenir un cri d’angoisse, les hommes eux-mêmes s’efforcent de cacher l’émotion qui les étreint.

Le brigadier Boulingrin, s’approche de Papavoine et fait comprendre au pachyderme qu’il a quelque chose de confidentiel à lui mander. La bête incline la tête avec une certaine complaisance.

C’est l’instant qu’attendait le policier. On le vit soudain se précipiter, embrasser la patte droite de l’animal et y lier étroitement ses jambes.

L’homme et la bête roulent sur le sol… Le combat fut bref et dramatique. Le téméraire brigadier allait-il être étouffé, broyé, laminé par le monstre ?
 
 

 

Il n’en fut rien. On vit au contraire, sous les efforts du « scientifique » Boulingrin, ancien moniteur à l’école de Joinville et champion de jiu-jitsu, Papavoine, après une brève défense, se coucher sur le flanc et s’avouer vaincu.

Les pompiers de la caserne du Palais lièrent la bête, qui fut hissée non sans peine et arrimée sur un camion du service de nettoiement.

C’est dans ce triste équipage que l’espiègle Papavoine réintégra le parc zoologique du Jardin des Plantes.

Ainsi s’acheva cette mémorable odyssée qui, par un hasard providentiel, ne fit aucune victime.
 

Honneur au brave !

 

À l’heure où j’écris ces lignes, l’émotion n’est pas encore calmée dans le quartier des Halles et boulevard du Palais.

Chacun loue, comme il convient, le courage et la vigueur de l’héroïque Boulingrin.

Déjà circule une pétition pour demander qu’un monument élevé sur le théâtre même de la capture du monstre commémore l’exploit de son vainqueur.

Nous croyons savoir que le préfet de police a l’intention de demander au ministre de l’Intérieur la promotion du brigadier Boulingrin au grade supérieur.

Encore palpitante du danger auquel elle vient d’être exposée, la population parisienne, tout entière reconnaissante, s’associe à ce vœu.
 

R. THOUMAZEAU

 
 

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(Raymond Thoumazeau, « Rire le dimanche, » in L’Intransigeant, cinquante-quatrième année, n° 19572, lundi 29 mai 1933)