Une nuit, les habitants du petit village de Luzières furent arrachés de leur lit par une terrible commotion. Les murs chancelèrent, les vitres crevées s’émiettèrent et une pluie de débris grêla sur les toits. Une clameur d’épouvante s’enfla, tandis que des voix hurlaient :

« Le laboratoire !… C’est le laboratoire qui saute !… »

Tous les yeux fouillèrent l’horizon ; il y eut encore une sourde déflagration. Une lueur fulgurante sabra les ténèbres et un souffle de panique balaya les curieux, tandis que le reflet dansant d’un incendie empourprait le ciel. Les paysans domptèrent leur curiosité et rentrèrent, après avoir jeté autour d’eux des regards craintifs. Les grincements des verrous hâtivement poussés prouvèrent que l’explosion n’avait fait oublier à personne l’assassin monstrueux, qui, en deux mois, avait sauvagement égorgé trois femmes et deux hommes…

Le lendemain, un journal publia les détails suivants :

« La nuit dernière, vers une heure, une terrible explosion a terrifié les habitants du village de Luzières, rendu déjà tristement célèbre par les cinq horribles assassinats commis ces temps derniers par un introuvable sadique… Le laboratoire du professeur Davidoff venait de sauter !… L’enquête a révélé d’étranges détails. À vingt mètres des décombres fumants, on a découvert une espèce d’énorme obus construit avec un métal inconnu. Ce cylindre creux a fait immédiatement songer à un véhicule aérien. Le professeur Davidoff avait-il repris l’idée du célèbre romancier anglais Wells et trouvé le moyen d’expédier un projectile, à travers les espaces intersidéraux, jusqu’à une lointaine planète ?

L’enquête à laquelle nous nous sommes livrés nous a suggéré une autre hypothèse. De nombreux paysans se souviennent nettement avoir remarqué, il y a deux mois, une sorte d’étoile filante, qui, rayant le ciel à une folle vitesse, semblait piquer droit sur la terre. Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, ne serait-ce pas plutôt le mystérieux peuple d’un autre monde qui aurait réussi à envoyer sur la Terre l’étrange projectile retrouvé à quelques mètres des décombres ? »

Quelques jours plus tard, à la Préfecture de police, dans un cabinet soigneusement clos, trois hommes se contemplaient, figés par la même angoisse. Leurs regards reflétaient une semblable épouvante et pas un n’osait rompre le silence écrasant qui pesait à leurs épaules comme une chape de plomb. Devant eux, sur la table, se trouvait un carnet couvert de notes dont ils venaient d’achever la lecture. Ce carnet, aux pages souillées et roussies, avait été découvert parmi les débris de toutes sortes projetés par l’explosion qui avait pulvérisé le laboratoire du professeur Davidoff.
 

*

 

« 7 juin. – Voici déjà huit jours que l’étrange projectile, expédié par je ne sais quelle planète, s’est enterré dans le parc, à une cinquantaine de mètres de mon laboratoire. Depuis cet événement, je suis inexplicablement oppressé, inquiet. Est-ce le pressentiment d’un malheur prochain qui pèse ainsi sur moi et me serre la gorge ? Je crois que cette bizarre angoisse date du moment où le jet de ma lampe électrique fit surgir des ténèbres le mystérieux projectile en question. Une espèce de couvercle dévissé et rejeté de côté – par qui ? – laissait béer une étroite ouverture. D’êtres vivants, nulle trace ! Penché sur l’alvéole creusée dans ce métal inconnu, je ressentis pour la première fois cette sensation d’étouffement, qui, depuis, ne m’a plus quitté.

15 juin. – Mon état ne s’est pas amélioré. Mon inquiétude et ma nervosité se sont accrues. L’examen approfondi du projectile échoué dans mon jardin ne m’a rien révélé. Impossible de découvrir les moyens de propulsion qui animèrent, puis projetèrent vers la Terre cette espèce d’énorme cylindre légèrement évidé au centre. Qu’est devenu l’être, le gnome, qui se blottissait dans cette étroite cavité destinée certainement à recevoir un passager ?… Je n’ai exposé ces faits à personne. Pourquoi ? Le sais-je !… Une étrange force semble avoir pesé sur ma volonté pour m’interdire toute communication. Mes courts instants de sommeil sont peuplés de cauchemars, et, malgré moi, je fais de folles suppositions. Mon malaise le plus intolérable réside dans ce fait que j’ai la constante impression de n’être pas seul !… Quelque chose d’indéfinissable rôde sans cesse autour de moi. Quoi ? ou qui ?

Avant-hier, une inexplicable crise m’a poussé à torturer sauvagement un malheureux cobaye sur lequel je me livrais à certaines expériences. La vue du sang qui coulait sous mon bistouri m’a procuré une ivresse terrifiante… Que signifie tout cela ?… Mes connaissances scientifiques se révoltent devant les hypothèses qui s’échafaudent dans mon cerveau fiévreux. Mais quoi !… Que sommes-nous ? Que connaissons-nous ? Toutes les suppositions ne sont-elles pas permises ?

15 juillet. – L’horrible mois !… Trente jours d’épouvante, trente jours effrayants qui m’ont conduit au seuil de la démence. Je n’ai plus devant moi que la mort, apaisante et libératrice. Ma décision est irrévocable : je me tuerai ! Mais avant…

Une phrase de Guy de Maupassant fulgure dans ma pauvre tête :

« Il est venu, Celui que redoutaient les premières terreurs des peuples naïfs, Celui qu’exorcisaient les prêtres inquiets, que les sorciers évoquaient par les nuits sombres. »

Oui, il est venu, l’Invisible ; il est venu, non pas d’une lointaine contrée, mais d’un autre monde situé, dans l’infini sidéral, à des millions et des millions de kilomètres. Vient-il de Mars, la rouge, apportant ici-bas un goût de sang et un atroce instinct de destruction ?

Voici bientôt trois semaines que, sous l’influence de l’Invisible, je commis mon premier crime.

Pour échapper à l’atmosphère étouffante de mon laboratoire, j’étais parti faire une longue promenade à travers la campagne. La journée était chaude et magnifique. Soudain, je distinguai un corps étendu dans la tache d’ombre projetée par une haie. Je m’approchai ; c’était une paysanne, qui, terrassée par la chaleur, s’était étendue et assoupie. Une faucille échappée de sa main luisait dans l’herbe. Brutalement, un horrible désir fondit sur moi, étreignit tout mon être frémissant, et me poussa en avant. Je ramassai la faucille et me penchai sur la femme endormie. Des gouttes de sueur perlaient sur sa peau moite ; la tête renversée, elle offrait son cou dont la blancheur me fascina. D’un seul coup, je lui tranchai la gorge. Le corps eut un soubresaut ; une convulsion tordit les jambes et ce fut tout. Haletant, grisé par une joie sauvage, je restai là, contemplant avec des yeux dilatés la source rouge que mon arme avait fait jaillir.

Dégrisé et fou d’épouvante, je regagnai mon laboratoire. Cette fois, l’horrible vérité m’apparaissait. L’Invisible, dont je sentais la présence depuis des jours et des jours, s’était manifesté. Dès lors, ma décision fut prise, et, patiemment, je me mis à fabriquer les substances explosives dont j’avais besoin pour réaliser mon dessein. Ces manipulations me demandèrent du temps et je dus sortir plusieurs fois. À chacun de mes départs, un secret espoir se glissait en moi : l’Invisible n’allait-il pas renoncer à exercer sa démoniaque puissance ?… Hélas !… M’étant rendu quatre fois au village, je laissai quatre cadavres égorgés derrière moi !

Ce soir, tout est prêt. Ma paume réchauffe la poignée d’une manette. L’être hideux rôde autour de moi ; je sens sa présence, elle me colle à la peau comme de la poix. Un geste, un imperceptible geste, et une étincelle ira provoquer l’explosion qui détruira tout. Vais-je réussir à entraîner dans le néant l’Invisible, venu sur terre pour pousser les hommes au meurtre et à la destruction ?… L’approche de la mort m’a rendu tout mon calme. Il est minuit quarante. En pleine possession de mon sang-froid, je décide que dans cinq minutes j’enclencherai la manette. La petite aiguille de ma montre trottine allègrement, grignotant les secondes… Le pouls régulier, je suis sa course des yeux… Attention ! voici le moment !… Une fois encore, la dernière, je sens l’odieuse présence de l’Invisible et… Minuit quarante-cinq ! »
 
 

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(Claude Orval, « Les Contes du Petit Journal, » in Le Petit Journal, n° 24518, lundi 3 mars 1930 ; « La Fenêtre cassée, » illustration de Shirley Markham pour The Invisible Man de H. G. Wells, 1953)