En dépit de l’attribution fantaisiste à une certaine « Mrs Jabille [?] », cette nouvelle de Lucienne Escoubé est en fait une adaptation très écourtée d’un grand classique de la Ghost Story anglaise, « The Old Nurse’s Story » (1852) d’Elizabeth Gaskell. Le lecteur pourra retrouver l’intégralité de cette nouvelle dans l’excellente anthologie de Jacques Finné, Les Fantômes des Victoriennes, éditions José Corti, « domaine romantique, » 2000. Il convient de noter que la nouvelle de Mrs Gaskell a été fidèlement traduite en français dès 1853, et que nous en reprendrons prochainement la traduction dans la Porte ouverte.
 

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« Vous voulez connaître, mes enfants, une histoire de votre mère, du temps où elle n’était qu’une toute petite fille ? Écoutez donc sa vieille nourrice.

Je n’étais encore moi-même qu’une fillette lorsque, un jour, la maîtresse d’école m’appela. Il s’agissait d’aller servir chez une jeune et jolie dame qui attendait un bébé.

La maîtresse vanta mes qualités, mon travail, ma bonne humeur, et ce fut ainsi que je me trouvai installée au presbytère (car votre grand-père était pasteur dans le Westemorland) pour y aider votre grand-mère. Peu de temps après la naissance de l’enfant, je pus porter fièrement dans mes bras le bébé magnifique, Miss Rosamonde – je n’ai jamais pu nommer autrement votre mère.

C’est de sa famille maternelle – une famille très noble, très riche et très fière – que Miss Rosamonde tenait sa beauté, apanage héréditaire des femmes de la maison. Cela n’avait pas empêché sa mère d’épouser, par amour, un simple vicaire. Leur union fut heureuse et brève. Miss Rosamonde n’était encore qu’un tout petit enfant lorsqu’une mauvaise fièvre la fit orpheline de père et de mère, à moins de huit jours d’intervalle.

Lord Furnival, cousin de ma pauvre maîtresse, se chargea de Miss Rosamonde. On décida que nous irions, elle et moi, puisque je ne devais plus quitter l’enfant, vivre à Furnival Manor, vieille demeure environnée de bois et de landes, au pied des Cumberland Fells. Nous y arrivâmes après toute une journée de voyage. Depuis des milles déjà, la voiture traversait l’immense parc, très sauvage, plus semblable à une forêt qu’à un jardin.

Furnival Manor était une demeure imposante, mais qui respirait l’abandon, la mélancolie, la solitude. Les arbres l’enserraient de leurs branches ; derrière la maison, immédiatement, en pentes abruptes, s’élevaient les collines.

L’après-midi s’achevait quand nous pénétrâmes dans le grand hall que décorait un orgue gigantesque. De cette pièce centrale, on passait dans l’aile gauche, la seule habitée de la maison.

Guidées par le vieil intendant, par maints couloirs et passages, nous arrivâmes au salon de l’ouest pour y saluer la vieille Miss Furnival. Elle nous accueillit avec une extrême réserve.

Grande, mince, ridée, elle avait des yeux attentifs. J’en sus vite la raison : elle était presque entièrement sourde. Auprès d’elle se tenait sa sœur de lait, Miss Stark, qui lui servait de dame de compagnie.

Après que Miss Rosamonde eut salué sa vieille parente, James, le vieux majordome, nous conduisit à nos appartements. Ils étaient accueillants ; un bon feu y brûlait. Je me sentis réconfortée. James et sa femme Dorothy, qui se trouvait être du même pays que moi, se montrèrent pleins de bonté ; la petite servante Bessy me sourit et, très vite, Miss Rosamonde et moi nous commençâmes à nous sentir chez nous.

Miss Rosamonde eut bientôt gagné, par sa grâce et sa gentillesse, toute la maisonnée, au salon comme à la cuisine. Sa gaieté arrivait même à faire sourire la triste Miss Furnival.

La vieille maison était un trésor de découvertes pour la petite fille. À sa suite, je pénétrai dans toutes les grandes pièces closes où s’entassaient meubles précieux et bibelots de prix. Un jour même, où Miss Rosamonde avait emmené Dorothy avec nous, nous découvrîmes d’admirables portraits : deux jeunes femmes d’une éblouissante beauté. Je fus bien surprise lorsque Dorothy m’apprit que je voyais là Miss Furnival – Miss Grâce, comme on l’appelait alors pour la distinguer de son aînée – et… cette aînée elle-même, plus belle encore et l’air plus dominateur, s’il était possible. Dorothy, d’ailleurs, parut un peu gênée de cette découverte et je m’abstins de toutes questions.

L’hiver approchait. La nuit tombait vite depuis plusieurs soirs ; j’étais inquiète : c’est qu’il me semblait, tandis que Miss Rosamonde dormait et que je veillais auprès d’elle, entendre gronder, dans les profondeurs de la maison, le tonnerre du grand orgue.

J’en parlai d’abord, tout naturellement, au dîner, à Dorothy et à James. Mais celui-ci, ne me laissant pas le temps d’achever, me gronda d’être aussi sotte que de prendre le bruit du vent dans les branches pour de la musique. Dorothy, cependant, le regardait bizarrement et Bessy, toute pâle, gardait les yeux baissés. Je me promis d’en parler à cette dernière dès le lendemain.

Elle me fit promettre le plus grand secret avant de se décider à parler ; je ne me trompais pas : on entendait souvent jouer de l’orgue, les soirs d’hiver, à Furnival Manor, et surtout par les temps de tempête et d’ouragan. On disait que c’était le vieux lord, le père de Miss Furnival, qui revenait jouer, ainsi qu’il en avait eu coutume toute sa vie. Mais ce fut tout ce que j’appris. Visiblement, elle ne savait rien de plus. À vrai dire, cette musique ne m’aurait pas été désagréable, mais, depuis que j’avais constaté par moi-même l’état intérieur de l’instrument, – tout brisé, tout cassé, – le frisson me saisissait quand, au coin de mon feu, j’en entendais les lointains orages.

L’hiver fut très froid cette année-là, et la tristesse qui minait Miss Furnival en parut accrue. Pour nous, le froid ne nous gênait guère. Nous faisions de bonnes promenades autour de la maison et les deux grands houx qui gardaient l’entrée du sentier des collines nous voyaient toujours rentrer gaies et pleines d’entrain. Cependant, chaque soir, le vieux lord jouait… et jouait même de plus en plus fort. Toutefois, je n’en parlais plus à personne.

Un dimanche après-midi, – ce devait être vers la mi-novembre, – je décidai de me rendre à l’église en compagnie de Bessy. Le temps sentait la neige. J’avais laissé Miss Rosamonde au salon et Dorothy m’avait promis de veiller sur elle. Elle l’aimait tendrement.

La neige tomba pendant toute la durée du service. À notre retour, il y en avait déjà une couche épaisse, étincelante sous les rayons pâles de la lune qui venait de se lever.

Sitôt arrivée, je courus à la cuisine embrasser mon trésor : elle n’y était pas. Je ne m’étonnai guère, Miss Furnival aimant à la garder près d’elle.

Au salon, cependant, les deux seules vieilles demoiselles m’accueillirent.

« Je cherche mon bouton de rose ! expliquai-je, persuadée que l’enfant s’était cachée et endormie derrière un meuble.

– Miss Rosamonde n’est pas ici ! s’exclama Mrs. Stark. Elle est partie retrouver Dorothy voilà plus d’une heure. »

À ces mots, mon sang ne fit qu’un tour. La plus minutieuse inspection du salon demeura vaine. Mais sans doute se cachait-elle quelque part dans cette grande maison. Dorothy, Bessy et moi la parcourûmes du haut en bas, lanterne en main, James étant absent pour toute la journée. J’appelai Miss Rosamonde, la suppliant de paraître, mais nulle réponse ne vint : l’enfant demeurait introuvable. L’aile droite était fermée ; seul lord Furnival en possédait les clefs. Elle n’avait donc pu y pénétrer. Miss Furnival, toute tremblante, s’était jointe à nous ainsi que Mrs. Stark ; le temps passait, la nuit tombait, le froid devenait plus intense.

Je commençais à désespérer quand l’idée me vint de regarder par la fenêtre du premier étage : je vis alors, à la froide lumière de la lune, deux petites empreintes, très nettes, qui, allant de la porte du hall, se dirigeaient vers le coin de la maison. Quelques secondes plus tard, ma jupe jetée sur ma tête, je courais vers ce tournant, suivant les petits pas marqués dans la neige. Comme j’allais ainsi, égarée de chagrin, le visage brûlé de froid, je me cognai presque, au pied des deux grands houx, à un berger qui descendait des collines, tout enveloppé de son capuchon. Il vint à ma rencontre, me demandant si je cherchais un agneau égaré, et, dans ses bras, immobile, blanche et raidie par le froid, ma petite chérie dormait. Le berger me dit l’avoir trouvée au pied des grands houx, pelotonnée sur elle-même et tout engourdie déjà.
 

 
 

Frottée, ranimée, réchauffée, Miss Rosamonde fut enfin couchée dans son lit bien douillet. J’avais fait prévenir Miss Furnival, mais je ne voulais pas quitter l’enfant, fût-ce une minute. Elle dormit paisiblement toute la nuit. Mais le lendemain, alors que je l’interrogeais, elle me raconta une histoire si étrange que je l’accusai tout d’abord d’invention.

Miss Furnival sommeillait ; elle avait voulu rejoindre Dorothy. Par la fenêtre du vestibule, elle avait regardé tomber la neige, et voilà que, tout à coup, par cette fenêtre, une jolie petite fille lui avait fait signe de venir la rejoindre. Elle lui avait paru si douce, si jolie qu’elle l’avait suivie. Comment ? Je ne pus rien tirer d’elle sur ce point. Mais enfin, elle était sortie avec la petite inconnue, qui l’avait prise par la main et l’avait emmenée vers les grands houx…

Je m’exclamai ! Le mensonge était évident ! Sur la neige, je n’avais distingué qu’une seule piste : les pas de Miss Rosamonde ! Mais elle protesta qu’elle ne savait pas ce que je voulais dire. La petite fille la tenait très fort par la main. Une grande belle dame, toute en pleurs, les attendait près du houx. Elle avait pris Miss Rosamonde dans ses bras, avait arrêté ses pleurs, lui avait souri et l’avait installée sur ses genoux pour la bercer. Après quoi, l’enfant s’était endormie.

Je ne dis plus rien, pensant qu’elle avait la fièvre. Mais je racontai toute l’histoire à Miss Furnival et à Mrs. Stark, qui m’avaient mandée près d’elles pour leur donner des nouvelles. À mesure que je parlais, le visage de Miss Furnival s’assombrissait. Enfin, n’y tenant plus, elle leva les bras au ciel et, d’une voix désespérée, s’exclama :

« Seigneur, ayez pitié de moi ! Prends-nous en pitié ! Ne pardonnerez-vous jamais ? Il y a si longtemps !… »

Et, tournée vers moi :

« Dites à Rosamonde qu’elle prenne garde, qu’elle se méfie de cette enfant maudite ! Dites-lui que c’est une méchante petite fille, un démon. »

Là-dessus, Mrs. Stark parvint à l’entraîner et je demeurai bouleversée, malheureuse, craignant sans cesse l’invisible menace qui pesait sur ma chérie. Je n’osais plus la perdre de vue.

Un après-midi, peu de temps avant Noël, comme je jouais avec Miss Rosamonde dans le grand hall, le crépuscule nous y surprit. Dehors, il faisait encore clair. Et soudain Rosamonde s’écria :

« Regarde, Esther, regarde, voici une petite fille dans la neige ! »

Derrière une des longues et étroites fenêtres, en effet, une petite fille en légère robe de soie m’apparut ; elle pleurait et frappait aux vitres de toute la force de ses petits poings. Miss Rosamonde courut à la porte tandis que, tout près de nous, brusquement, les grandes orgues éclatèrent en un bruit furieux. Je remarquai alors ce qui m’avait échappé jusque-là. C’est que la forme enfantine cognait des poings à ces vitres fragiles, et cela sans le moindre bruit. La terreur me saisit. Je m’emparai de force de Rosamonde qui pleurait et se débattait et je m’en vins trouver refuge auprès de Dorothy, dans la grande cuisine.

« Qu’a donc ma chérie à pleurer ainsi ? s’exclama la vieille femme.

– Esther est une méchante ! Elle n’a pas voulu que j’ouvre à ma petite amie. Elle mourra de froid dehors ! Sans-cœur ! Sans-cœur ! »

Et elle me battait de ses petits poings, mais l’expression de Dorothy – la terreur nue – me glaça le sang dans les veines.

Elle calma l’enfant, qui finit par s’endormir. Alors seulement, menaçant Dorothy de m’enfuir avec Miss Rosamonde – car j’avais vu, moi aussi, l’enfant-fantôme qui venait entraîner ma chérie à la mort – si elle ne me disait pas tout ce que cela signifiait, je finis par obtenir d’elle cette sombre histoire qui me fit presque regretter de me l’être fait raconter.
 

*

 

Le vieux lord avait deux filles – Miss Furnival, l’aînée, qui était morte, et Miss Grâce, l’actuelle Miss Furnival. Belles toutes deux, elles étaient toutes deux d’un orgueil insensé, mais le vieux lord était plus fier encore. Le malheur voulut qu’après avoir refusé bien des partis, – personne ne leur paraissait digne d’elles, – elles s’éprennent toutes deux d’un simple musicien, d’un étranger que le vieux lord, fou de musique, avait fait venir auprès de lui ; il jouait si miraculeusement que les oiseaux, disait-on, demeuraient immobiles à l’écouter. Le vieux lord tenait à lui ; il vint plusieurs étés. C’est lui qui fit poser les grandes orgues. Chaque jour, pendant des heures, il faisait de la musique avec le vieux seigneur. Mais, le soir, il entreprenait de grandes promenades à travers bois. Miss Grâce l’accompagna d’abord, puis Miss Maud, la sœur aînée.

Le musicien sut s’y prendre. Il fit si bien que chacune des sœurs put longtemps se croire la préférée. Mais enfin Miss Grâce connut la vérité : elle se vit délaissée pour sa sœur. Mais ce qu’elle ignorait encore, c’est que celle-ci avait secrètement épousé l’étranger : avant son retour, l’année suivante, elle mit au monde une petite fille, dans une ferme des landes, tandis que son père et sa sœur la croyaient aux courses de Manchester. Elle cacha cette enfant à tous, mais l’allait voir chaque semaine, car elle l’aimait à la folie.

L’été revint et le musicien reparut. Mais son amour avait bien perdu de son ardeur. Soi-disant pour détourner les soupçons, il fit à Miss Grâce une cour des plus empressées, cependant que sa femme, violente et passionnée, souffrait toutes les tortures de la jalousie. Elle fit quelques reproches véhéments à son mari. Il menaça de ne pas revenir. Alors, elle se prit à détester sa sœur. Les deux jeunes femmes ne se parlèrent plus qu’en présence de leur père.

L’année suivante, le musicien revint à Furnival Manor pour la dernière fois : les colères et les jalousies des deux sœurs lui rendant la vie insupportable, il s’éloigna pour toujours. Et Miss Maud demeura seule, épouse abandonnée, mère d’une entant qu’elle adorait, auprès d’un père qu’elle redoutait et d’une sœur qu’elle s’était mise à haïr.

L’été passa dans une atmosphère d’orage. Miss Grâce vivait dans l’aile gauche de la maison, Miss Maud dans l’aile droite, les appartements maintenant fermés. Elles ne se voyaient qu’aux repas et ne s’adressaient plus la parole. Le vieux lord avait beaucoup vieilli. La vie était étouffante à Furnival Manor. Alors, Miss Maud décida de prendre sa fille avec elle : elle pourrait toujours dire qu’elle avait adopté la fille de ses fermiers.

Le reste n’est plus que des on-dit, chuchotés le soir, entre chien et loup.

Miss Maud ne put se tenir de narguer Miss Grâce. Elle lui révéla et son mariage secret et sa maternité, s’enorgueillissant d’avoir toujours été la préférée. Miss Grâce, elle, n’avait été qu’un paravent… De ce jour, Miss Grâce jura de se venger.

Une nuit, – une terrible nuit de neige et de vent, peu après le jour de l’an, – la maison connut une affreuse scène nocturne. Le vieux lord, mis au courant par Miss Grâce, maudit sa fille aînée. Avec d’affreux blasphèmes, d’un cœur impitoyable, par la nuit glacée, il la jeta dehors, elle et son petit enfant. Et, comme elle demandait grâce pour l’innocente, il osa frapper la petite fille d’un coup de sa lourde béquille. Le silence succéda à cette scène. Dehors, vers les collines glaciales, la malheureuse mère s’éloignait avec son enfant.

Aux domestiques rassemblés, il fut interdit, sous peine du même sort, de leur porter secours… Et, tout le temps de cette scène, Miss Grâce se tint debout auprès de son père, statue cruelle de la vengeance…

Au matin, au fond du buisson de houx, Miss Maud, égarée et souriante, berçait entre ses bras son enfant mort. Vingt-quatre heures plus tard, elle mourait à son tour sans avoir recouvré sa raison. Le vieux lord, frappé au cœur, s’affaiblit rapidement et mourut dans l’année, et Miss Grâce commença à vivre un long châtiment…

Cette affreuse histoire ne fit qu’augmenter mon désir de départ. De plus, avertie maintenant, j’évitais autant que possible Miss Grâce. Elle m’inspirait de la crainte : elle respirait le malheur et le désespoir. Cependant, j’avais pitié d’elle ; ses yeux brûlaient d’une flamme si profonde, d’une douleur si amère que je me pris à prier pour elle. Mais ce qui me tourmentait sans cesse, c’est que Miss Rosamonde continuait d’entendre l’enfant se plaindre et pleurer.

Un soir, peu après le Premier de l’An, j’entendis la cloche du salon tinter trois fois : c’était mon appel. Miss Rosamonde dormait, mais, ne voulant pas la laisser seule, je l’enveloppai de couvertures et l’emmenai avec moi. Au salon, les deux vieilles dames faisaient leur éternelle tapisserie ; elles me demandèrent de défaire tout un morceau qui avait été mal fait.

Le temps passa. Le vent soufflait avec violence. Mon cœur était serré.

Soudain, Miss Furnival se dressa, le visage bouleversé :

« Entendez-vous ! dit-elle. Entendez-vous ! »

Et, comme un automate, elle marcha vers le hall, tandis que Miss Rosamonde, réveillée en sursaut, s’écriait :

« Ma petite fille pleure ! Oh ! comme elle pleure fort ! »

Prise de terreur à l’idée de rester seule, je suivis Miss Furnival et Mrs. Stark dans le hall, Miss Rosamonde serrée dans mes bras.

Dans le hall, la violence des cris de colère et de désespoir nous frappa de stupeur. Ils venaient de l’aile droite, des pièces interdites. Une étrange lumière éclairait la pièce, feu sans chaleur qui semblait brûler dans l’âtre, ainsi que dans le grand chandelier. Soudain, la porte condamnée trembla et Miss Rosamonde essaya d’échapper à mes bras :

« Il faut me lâcher ! Ma petite compagne est là ! Je l’entends ; elle vient ! Esther, il faut que je parte ! »

D’une volonté ferme, je la serrais contre moi malgré ses pleurs. Miss Furnival, debout, immobile, semblait inconsciente.

Soudain, la porte condamnée s’ouvrit brusquement ; une belle jeune femme au visage désespéré apparut. Un grand vieillard aux longs cheveux gris la poussait impitoyablement vers la porte, tandis qu’une petite fille, toute tremblotante, s’accrochait à sa robe.

Miss Rosamonde se convulsa entre mes bras pour rejoindre les terribles fantômes et je la serrai contre moi d’une étreinte plus forte. Mère et enfant, père sans entrailles, traversaient ainsi tout le hall ; derrière la porte, le vent hurlait plus fort que jamais. La dame se retourna une dernière fois, mais elle ne put préserver son enfant de la béquille menaçante que le vieillard levait contre elle. Miss Rosamonde, à cette vue, perdit tout à fait conscience, ce dont je bénis le ciel.

Alors, au moment même où la béquille levée allait s’abattre sur l’enfant, Miss Furnival, la vieille Miss Furnival, debout à mes côtés, se mit à crier :

« Épargnez l’enfant, mon père ! Ayez pitié de l’innocent ! Épargnez-le ! »

Alors, je vis – nous vîmes toutes – un autre fantôme se former lentement et apparaître, dans l’étrange lumière bleuâtre qui remplissait la pièce : le fantôme d’une autre jeune femme, belle, implacable, souriante, image de la vengeance réalisée : Miss Furnival, elle-même, au temps de sa jeunesse. Et la béquille levée s’abattit sur l’enfant et la plus jeune sœur ne cilla pas devant l’affreuse scène. Mais, brusquement, toute lumière s’éteignit, tandis que, sans un mot, Miss Furnival tombait à mes pieds, frappée à mort par ce terrible spectacle.

Nous la portâmes sur son lit et nous prîmes soin d’elle. Elle mourut dans la nuit, le visage tourné vers le mur, solitaire, tragique, répétant sans cesse en incessant murmure :

« Hélas ! ce qui a été fait, jadis, ne peut être défait ; ce qui a été commis dans la folie de la jeunesse ne peut plus jamais être racheté, même par la sagesse de l’âge. »
 

(Librement adapté d’un conte de Mrs Jabille.)
 
 

 

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(Lucienne Escoubé, in Marianne, l’hebdomadaire de l’élite intellectuelle française et étrangère, neuvième année, n° 392, mercredi 24 avril 1940 ; illustrations de Herbert Railton pour The Haunted House de Thomas Hood, London: Lawrence and Bullen, 1896)