BARRAUTE DU PLESSIS – OROSIA ET LES TREIZE COCHONS, un volume à 3 fr. 50.

 

–––––

 
 

Ces deux symboles, Orosia, d’une part, et les treize cochons de l’autre, représentent l’idéal et la matière toujours en guerre, toujours ennemis. Dans chacune des treize nouvelles qui composent ce volume, il y a un cochon qui sommeille ou s’agite. En face d’eux, nous retrouvons Orosia, intellectuelle mystique, qui agit dans un sens opposé, et cette construction littéraire n’est pas sans agrément. Le tout se passe en Espagne, pays où le sang, la volupté et la mort sont toujours, d’après M. Maurice Barrès, au premier plan.

C’est ainsi que la possédée Pépita, après avoir été purifiée par Sainte Orosia, est reprise d’une furieuse passion pour un Français, et l’aventure se termine par un double coup de poignard, lorsque l’amant annonce son départ.

La Matapuercas était une belle et effrayante créature, dont le plus grand plaisir était de tuer les gens et les bêtes qui marquaient quelque embonpoint. – Prenez garde, Madame, vous commencez à grossir… – Elle avait le monopole des exécutions de cochons et s’en acquittait avec une véritable virtuosité. Malheureusement, ayant vu un monsieur très gros, elle ne résista pas à son envie, et s’excusa en disant : « Il était très gras : il était temps de le tuer » – Prenez garde, Monsieur. – Acquittée, elle épousa un boucher et excella dans l’achat des bêtes. Elle les abattait avec une dignité hiératique.

Le Vieux Marc, un horloger du boulevard de Clichy, marié à une Basquaise, raconte d’une manière amusante la vie populaire de ce pays. On ne peut citer, faute de place, tous les cochons de l’auteur. Signalons seulement, en terminant, la fatale expérience du vieux seigneur de Csik, savant alchimiste et sorcier, qui échangea la cervelle de son jeune intendant contre une cervelle de cochon. Il s’ensuivit de bizarres et funestes catastrophes, et la conclusion n’a rien qui puisse encourager la vertu.
 
 

–––––

 
 

(Gaston de Pawlowski, « La Semaine littéraire, » in Comœdia, sixième année, n° 1762, dimanche 28 juillet 1912)

 
 

 

CSIK-SZEREDA

 

–––––

 
 

Dans la province de Csik, en Transylvanie, non loin de la petite ville de Csik-Szereda, s’élève une montagne abrupte, noire, hérissée de rochers et couronnée par une ruine qui, d’en bas, semble faire partie de la terre elle-même tant elle est incrustée profondément dans le roc qui la supporte.

Ces ruines sont celles du château de Csik-Szereda.

Il y a quelques centaines d’années de cela, cette demeure était habitée par un vieux seigneur aussi riche que noble et aussi savant que riche. Il connaissait la marche des astres, les maladies des chrétiens et du bétail, et prédisait même les éclipses. Il va sans dire qu’il avait depuis longtemps vendu son âme au diable : sans cela comment eût-il accompli des miracles tels que celui de guérir les fiévreux en leur faisant absorber une insignifiante poudre brune, ou de produire l’orage à volonté ?

Vous me direz que cela n’est point possible, mais un garçonnet qui s’était aventuré sur la montagne pour dénicher des aigles, et qui eut la hardiesse de s’approcher du château, vit distinctement le seigneur de Csik préparer une infernale cuisine de sel, d’eau et de métaux, puis, au moyen d’une baguette magique, faire jaillir des éclairs du récipient. Néanmoins, tout cela n’est encore rien comparé à la chose terrible que fit un jour, ou pour mieux dire une nuit, le seigneur de Csik : il ressuscita deux morts.

Voici comment :

Ce seigneur, bien que morose et sauvage, ne vivait point seul ; il avait une nombreuse suite de serviteurs et de servantes, parmi lesquels ses favoris étaient Boris, l’intendant du château, et la jolie Marizka, qui cumulait les fonctions de chambrière et de cuisinière.

Un soir, après souper, le seigneur Paolo, vêtu de sa longue simarre en partcha de pourpre et d’or, s’était retiré dans son laboratoire, lorsque Marizka, tout effrayée et craignant une réprimande méritée, vint lui annoncer qu’un des cochons tenus à l’engrais était si malheureusement tombé dans le petit réservoir d’eau de la basse-cour qu’il s’était noyé. Au grand étonnement de Marizka, son seigneur ne marqua aucun mécontentement et commanda seulement qu’on lui apportât le corps de la pauvre bête, dont il voulait sans doute extraire quelque baume magique ou quelque remède précieux. Il ordonna aussi à Marizka de lui envoyer Boris pour l’aider dans ses manipulations comme il en avait coutume.

Quatre serviteurs apportèrent péniblement la bête morte et la posèrent sur les dalles, près de la fenêtre en ogive, puis ils se retirèrent discrètement.

Quelques instants après, Marizka, tout en pleurs, vint se jeter aux pieds de son maître et, à travers ses sanglots, lui raconta qu’elle avait trouvé Boris pendu dans sa chambre.

« Quel motif Boris aurait-il pu avoir d’attenter à sa vie ? » demanda le comte sévèrement.

Marizka, sans répondre, redoubla ses marques d’affliction, puis, pressée par le comte, finit par avouer que Boris, follement épris d’elle et lui ayant adressé en vain proposition sur proposition, avait dû chercher dans la mort la fin de ses peines.

« Et pourquoi as-tu refusé d’épouser Boris, Marizka ? dit le comte ; tu aurais été plus heureuse avec lui qu’avec un simple laquais ; c’était un garçon exceptionnellement intelligent, doué, poète.

– Que Votre Seigneurie me pardonne, s’écria vivement Marizka, mais voilà justement tout ce que j’avais à lui reprocher ! Votre Seigneurie croit-elle que ce garçon mangeait, buvait et dormait comme un autre ?… Non. La nuit, il courait dans la montagne comme les loups-garous ; le jour, il chantait à la guzla des chansons qui ne sont ni de guerre ni d’amour, mais où l’on parle des princesses qui vivent dans les lacs et des fées qui hantent les forêts. Que Votre Seigneurie m’en croie, Boris était possédé du malin.

– Il t’aimait pourtant, le pauvre garçon, dit avec tristesse le seigneur de Csik.

– À quoi sert d’aimer ainsi, seigneur ? repartit Marizka. Lorsque je le frôlais dans les passages du château, m’a-t-il jamais pincée au gras du bras ? M’a-t-il jamais dérobé un baiser quand, chargée d’un plat trop lourd, je ne pouvais pas me défendre ? Lorsque, juchée sur une escabelle, je cherchais à atteindre le cric du tourne-broche, Votre Seigneurie pense-t-elle qu’il jetait un coup d’œil indiscret sous le troussis de ma jupe ? Point. Il n’y songeait guère. Comment aurais-je pu croire à un amour qui s’en allait tout en musique ou en poésie ? Toute sa galanterie était de m’offrir journellement un de ces papiers ; que Votre Seigneurie veuille bien en voir un échantillon. »

Et Marizka tira de son corsage, largement échancré sur d’appétissantes rondeurs, un rouleau de parchemin qu’elle tendit au comte.

Celui-ci en parcourut rapidement le contenu.

« C’est splendide !… merveilleux ! s’écria-t-il. Où sont les autres ?

– Ah ! seigneur ! répondit Marizka, j’en ai attisé le feu de ma cuisine. Qu’en aurais-je pu faire autrement ? Je ne sais pas lire, » ajouta-t-elle avec indifférence.

Le comte n’insista pas ; il ordonna à Marizka de faire apporter le cadavre dans son laboratoire. Posément, sans hâte, il ajusta deux longs tubes au tuyau du soufflet destiné à attiser son creuset et introduisit leur extrémité dans la gorge des deux victimes, puis il remonta un mouvement d’horlogerie, et la machine se mit en mouvement.

À chaque insufflation, la poitrine de Boris se gonflait doucement comme si son cadavre eût été animé ; bientôt, il poussa un gémissement léger ; quelques instants après, il revint à lui ; le cochon, de son côté, fit entendre un grognement significatif et releva la queue en tire-bouchon.

Le comte arrêta alors le mouvement du soufflet et fit boire à ses patients quelques gorgées d’un cordial qui acheva de les remettre. Le porc rendit bruyamment une partie de l’eau qu’il avait involontairement absorbée. Boris regarda le comte et s’écria, avec étonnement et regret :

« Ah ! seigneur, je m’étais cru mort !

– Vraiment, tu en as été bien près, répondit le seigneur de Csik avec un sourire de satisfaction. Et quels ont été tes songes ?

– Je n’ai point rêvé, seigneur, répondit Boris ; j’étais bien dans le lourd sommeil de la mort, et je ne me souviens de rien sauf du moment où, pendu entre ciel et terre, mon âme quitta mon corps pour s’envoler dans les espaces.

–  Tu reviens en effet de l’au-delà, Boris ; ne me révéleras-tu point quelques-uns des secrets que tu as pu y découvrir ?

– Je ne sais rien de plus que si je n’étais point mort et ressuscité, dit Boris avec tristesse, sinon que la mort m’a paru plutôt douce que terrible, si douce en vérité, comparée à cette triste vie, que j’y veux rentrer au plus tôt. Cessez donc, seigneur, le miracle qui me rappelle à la vie et laissez-moi retourner aux ombres du néant.

– Ceci, mon enfant, n’est point en mon pouvoir, dit gravement le comte. Il était de mon devoir de te disputer à la mort ; il n’est point de mon droit de t’aider à t’y anéantir. D’ailleurs, pourquoi désespérer ? À ton âge, la vie est souriante… tu es jeune, tu es beau.

– Et celle que j’aime ne m’aime point ! s’écria Boris amèrement. Du reste, qu’importe ? Marizka voulût-elle de moi que son amour même ne saurait me rendre la vie supportable. Toujours guerroyer, toujours intriguer, toujours faire le mal pour satisfaire ses appétits les plus grossiers, qu’est-ce que cela ?… Non ! non, seigneur, pardonnez-moi si je reconnais mal vos bontés à mon égard, mais, si vous ne voulez point me retirer le funeste bienfait de la vie, je me débarrasserai moi-même de ce fardeau dès que cela sera en mon pouvoir. »

Sans répondre, le comte s’assit dans la chaire sculptée qui formait un coin de l’immense cheminée et s’abîma dans de profondes réflexions.

« Boris, dit-il enfin, consens-tu à ce que je tente sur ta personne une expérience des plus osées ? Si je réussis, ce sera pour toi le bonheur assuré ; si, au contraire, je me trompe dans mes prévisions, c’est une mort immédiate, et cette fois sans retour.

– J’accepte, s’écria Boris sans hésiter ; la mort n’a plus de terreurs pour moi et, hors cela, que pourrais-je craindre ?

– Soit, dit le comte après un long silence ; recommande ton âme à Dieu tandis que je prépare tout ce qui m’est nécessaire. »

Boris pria avec ferveur, puis, se relevant, il voulut aider son seigneur aux préliminaires.

Le laboratoire, comme du reste tout le château de Csik-Szereda, était creusé dans la roche vive. À un bout de la pièce, on avait ménagé contre la paroi une longue estrade, entaillée de rigoles permettant l’écoulement extérieur des liquides qu’on y manipulait.

Aidé de Boris, le comte hissa le cochon sur cette estrade, où ils le lièrent ; puis il déboucha un flacon plein d’un liquide incolore et en imbiba un linge qu’il appliqua sur le museau de l’animal.

Tout le laboratoire s’imprégna d’une odeur étouffante et fade. Tendant alors le flacon à Boris :

« Couche-toi et respire cela, lui dit son seigneur. Et que Dieu nous protège ! »

Boris prit la fiole, s’étendit sur l’estrade, et, se signant, se mit à respirer avidement la mystérieuse odeur.

Quelques instants après, l’homme et l’animal dormaient d’un profond sommeil. Le comte alors, s’armant de divers instruments d’un acier éprouvé, se pencha sur Boris et, avec des précautions infimes, attaqua la boîte crânienne. Bientôt, il eut découronné Boris, et le cerveau apparut, d’un gris blanchâtre, étendant ses ramifications en fibrines presque invisibles.

« Bien ! » dit le seigneur de Csik.

La sueur lui perlait au front. S’approchant alors de l’animal endormi, il exécuta la même opération et mit la cervelle à nu ; puis, au moyen d’une sorte de cuillère, il détacha doucement le cerveau de Boris des parties adhérentes, prenant soin de ne pas l’entamer, et le déposa dans un plat d’argent préparé à cet effet. Détachant de même la cervelle de l’animal, il l’ajusta toute chaude dans la tête de Boris, puis, replaçant les os, les maintint par un bandeau fortement attaché pour les forcer à se ressouder. Le cerveau de Boris, un peu plus volumineux que celui du porc, eut quelque peine à trouver place dans le crâne de l’animal, mais le seigneur, en comprimant légèrement cette matière spongieuse, vint cependant à bout de son dessein et banda la tête du cochon aussi soigneusement que celle de Boris.

Pendant quarante jours et quarante nuits, le seigneur de Csik soigna ses deux patients. Nul autre que lui n’entra dans le laboratoire, et ses gens commençaient à l’accuser d’avoir dévoré le cadavre de Boris et celui du porc, lorsque enfin, l’homme et la bête ayant repris la santé, leur chirurgien résolut de les rendre à l’existence ordinaire.

Boris avait difficilement supporté la diète et les bains froids qui faisaient partie du traitement imaginé par son maître : aussi ne se fit-il pas prier, et, sitôt que le seigneur de Csik-Szereda lui permit enfin de descendre, il se borna à s’écrier : « Enfin, je vais manger ! » et roula plutôt qu’il ne descendit l’escalier de pierre en colimaçon qui conduisait du laboratoire aux cuisines.

Un grand feu flambait dans l’âtre et mêlait ses clartés rouges aux lumières vacillantes des torches de résine.

D’une énorme gamelle en terre brune s’échappaient les vapeurs appétissantes d’une soupe savoureuse, et autour de la table, sur des escabelles à trois pieds, tous les serviteurs du comte, armés de grandes cuillères de bois, attendaient le moment de les plonger dans le brouet fumant.

Quelle ne fut point la surprise de la valetaille en apercevant Boris !

Le premier mouvement de ces gens fut de s’écarter de celui qu’ils pensèrent d’abord être un esprit. Mais ils furent vite rassurés sur ce point en voyant Boris fondre sur le repas, s’emparer de l’augette et l’emporter dans un coin où il se mit à dévorer gloutonnement.

Stupéfaits, les gens crièrent par plaisanterie à Boris que son voyage dans l’autre monde lui avait aiguisé l’appétit, mais l’intendant, sans les écouter, acheva goulûment de se rassasier ; puis, sans souci des autres, renversa l’écuelle d’un coup de pied.

Furieux, deux des laquais se précipitèrent sur Boris, mais d’un coup de poing à l’un, d’un coup de tête dans le ventre à l’autre, il les jeta sur le carreau.

« On nous a changé Boris ! s’écria l’un d’eux en se frottant les côtes ; un poltron est mort ; un brave est ressuscité ! »

Mais Boris, sans prendre garde à eux, vit le grand Nicolas qui avait profité de la mort présumée de l’intendant pour faire sa cour à Marizka, et qui maintenant se penchait pour lui prendre un baiser dans le cou.

Tirant son couteau, Boris fonça comme une balle sur Nicolas, qui eut à peine le temps d’éviter son attaque ; Marizka, épouvantée, se hâta de se retirer et d’aller servir le souper du comte, tandis que son amoureux ressuscité, allant droit au tonneau d’eau-de-vie de grain, but la ration de quatre hommes, puis alla se vautrer dans le foin où on l’entendit bientôt ronfler comme un porc.
 
 

 

À peine Boris était-il sorti du laboratoire, que le seigneur de Csik-Szereda rendit aussi la liberté à l’animal qui avait servi à son expérience. Il ouvrit la porte et voulut chasser le cochon devant lui, mais celui-ci se coucha aux pieds de son maître et le regarda de ses petits yeux avec une expression de tendresse et de reconnaissance toute humaine.

« Qu’est-ce ? Tu veux rester avec moi ? » dit le comte.

Le cochon, se relevant, lui baisa la main, puis alla gravement s’asseoir au coin du feu, en face de la chaire où son seigneur se tenait habituellement.

Un éclair traversa l’esprit du comte.

« Qu’ai-je fait ? s’écria-t-il avec épouvante. Aurais-je enfermé l’âme de Boris, cette âme de délicatesse et de sensibilité, dans le corps d’un animal immonde ? »

Deux grosses larmes vinrent perler au bord des grands cils du cochon. Le comte se précipita sur lui.

« Mon Boris !… Mon enfant !… Quelle chose épouvantable est advenue de ma funeste idée ! Je croyais seulement infuser à ton corps un peu de sensualité, de plaisir de vivre, et voici que j’ai accompli cette horreur de t’avoir enfermé dans une prison charnelle infiniment plus odieuse que celle que t’avait octroyée ton créateur. »

Et le comte gémissait en se tordant les mains.

« Je comptais adopter Boris, en faire mon fils ; c’est toi que j’adopterai, dit-il en se tournant vers l’animal qui le regardait avec pitié. Et, tout d’abord, je te donnerai un nom chrétien comme il sied ! on t’appellera désormais Jan. »

Le cochon fit un signe d’assentiment, puis, saisi d’une idée subite, il trotta vers la table de travail de son maître, et, se hissant sur les pattes de derrière, il parvint à saisir une plume d’oie qui se trouvait à sa portée.

Comprenant son intention, le comte la lui tailla, lui prépara l’encre et une feuille de parchemin et lui assujettit la plume à la patte droite. Péniblement d’abord, puis avec plus de facilité, Jan traça ces mots :
 

« Mon bienfaiteur et mon père, je ne puis pas assez vous remercier de ce que vous avez fait pour moi. J’ai peut-être l’âme de Boris, mais je ne suis pas Boris, je suis

Votre fils et votre serviteur,
 

JAN. »

 

Consolé autant qu’émerveillé, le comte combla Jan de caresses ; quand vint l’heure du souper, il commanda à Marizka de préparer le couvert pour deux et il força Jan à prendre place à table en face de lui.

Quand Marizka vit le cochon à table, mangeant gauchement, il est vrai, mais proprement et avec discrétion, elle pensa tomber morte de frayeur ; les écuyers tranchants comprirent, dès ce jour, que leur maître avait fait pacte avec le diable, et, sans en rien dire, résolurent de quitter son service au plus tôt.

Lorsque Boris eut cuvé sa liqueur, il monta à l’appartement de Marizka et, trouvant la porte fermée, l’enfonça d’un coup d’épaule. Qui fut surprise ? Ce fut Marizka. Mais elle s’accommoda sans peine du nouveau mode de Boris et ne s’en fâcha pas plus qu’il ne fallait, songeant que n’est pas violée qui veut.

Pendant quelques jours, Boris fit l’enfer dans le château, mangeant comme quatre, buvant comme six, dépravant les femmes et les filles. Lui, naguère si doux, si timide, ne craignait rien, cherchait querelle à chacun, bousculait tout sur son passage.

Finalement, lassé des plaintes et des réclamations de toute la maisonnée, le seigneur de Csik se vit forcé de congédier son intendant.

Sans manifester le moindre regret, celui-ci s’engagea dans une compagnie de mercenaires et partit, suivi de Marizka à qui il avait brutalement refusé le mariage, et qui néanmoins l’aimait maintenant à la folie, n’ayant pas de meilleures raisons pour l’adorer qu’elle n’en avait eu jadis pour le haïr.

Le seigneur de Csik-Szereda resta donc seul dans son nid d’aigle avec le fidèle Jan, dont il ne savait plus se séparer.

Peu à peu, dans la souffrance constante d’être privé de l’usage de la parole et de ne pouvoir interpréter sa pensée que par le signe écrit, l’esprit de Jan prit une profondeur et une ampleur extraordinaires. Dans des poésies tour à tour brûlantes ou désespérées, il chanta tous les élans et toutes les douleurs de l’âme prisonnière, toutes les aspirations de l’être imparfait et matériel vers les splendeurs de l’au-delà. Ses rythmes longuement mesurés eurent des cadences d’une beauté inconnue ; le seigneur de Csik les fit mettre en musique et, colportés par les trouvères tziganes, ils coururent le monde et rendirent célèbre le nom de Jan Szereda, le poète inspiré.

Tout cela est oublié aujourd’hui, mais parfois, dans les montagnes de Bohême, l’on entend encore chanter sur une musique étrange et sauvage des poèmes d’une troublante et passionnée mélancolie : ce sont les complaintes de Jan Szereda, ces mélodies d’antan dont les tziganes se souviennent encore.

Pendant que Jan se créait une réputation de poète, Boris ne restait pas inactif. Devenu capitaine de sa bande, il se signala par sa bravoure au combat, son avidité au pillage et sa magnificence dans la dépense. Il mangeait en orgies le produit d’une campagne, puis en entreprenait une autre plus fructueuse. Il s’empara d’un château fort où il installa Marizka, qui, peu de temps après leur départ de Csik-Szereda, avait mis au monde six jumeaux, tous étrangement marqués d’une raie de poils dans le dos. Il lui donna pour la servir les plus belles paysannes qu’il pût enlever dans les environs et dont il fit ses concubines. Chose singulière : toutes ces femmes, en devenant mères, n’eurent jamais moins de cinq ou six jumeaux.

De sa bauge, Boris se lançait constamment dans de nouvelles excursions.

Un jour, plus ivre que de coutume, il galopait dans la campagne, suivi de ses compagnons d’armes, lorsqu’il se trouva subitement au pied de Csik-Szereda. Un vague souvenir se fraya passage dans son esprit obtus.

« C’est singulier, dit-il à ses hommes, il me semble que je connais ce château.

– Il faut le mettre à sac ; vous verrez alors si vous le reconnaissez, répondirent en chœur ses camarades.

– Soit ! s’écria gaiement Boris, à sac ! »

Et ils prirent au galop la route tournante qui conduisait à Csik.

Jan, qui mangeait tranquillement des glands sous un gros chêne, avait reconnu Boris. Il se hâta de courir vers Csik, pour prévenir son maître du danger qui le menaçait. Son énorme poids le gênait dans sa course, et il dut pour gagner du temps passer en vue de la troupe de pillards.

« Que Votre Seigneurie regarde ce gros cochon qui court ! s’écria un archer en l’apercevant.

– Onques n’en vis de si gras, répliqua un autre.

– Abats-le pour notre souper, » dit en riant Boris.

Trois flèches partirent à la fois ; une seule atteignit Jan, qui pensa succomber à la douleur, mais, résolu à sauver son maître, reprit sur trois pattes sa course affolée vers le château.

Croyant l’avoir tué, les archers coururent sous bois et ne trouvèrent que sa trace sanglante.

« N’importe ! nous rattraperons la bête là-haut, à son gîte, » dirent-ils en retournant se joindre au gros de la troupe.

Ces quelques minutes avaient permis à Jan d’atteindre au but. Haletant, le sang dégouttant de sa patte brisée, il se précipita dans le laboratoire, et, saisissant sa plume, fit comprendre à son maître le danger qu’il courait, le suppliant de fuir au plus tôt, tandis que lui-même arrêterait un instant les soudards, par le sacrifice de sa vie.

« Fuir ! s’écria le seigneur de Csik-Szereda, fuir et t’abandonner ! Non, Jan, non ! Ensemble nous avons vécu, ensemble nous nous sauverons, ou nous mourrons. »

Le vieux seigneur décrocha du mur sa longue épée, depuis longtemps rouillée ; il embrassa Jan une dernière fois et, debout devant la porte, il attendit.

Les forcenés avaient déjà fait irruption dans le château. Sur les dalles de pierre, on entendait résonner leurs lourdes armures, et les longs passages voûtés renvoyaient l’écho de leurs voix avinées.

Le seigneur de Csik et Jan reconnurent subitement les accents de Boris :

« Je vous le disais bien, que je me souvenais de ce manoir. »

Au même instant, l’ancien intendant parut devant eux. Sa beauté intellectuelle et délicate d’autrefois avait fait place à une expression bestiale et matérielle. Tout en Boris disait la force herculéenne, l’abrutissement complet, les appétits grossiers satisfaits.

D’un coup d’œil, le seigneur de Csik-Szereda comprit qu’un être pareil n’était accessible ni aux prières ni aux raisonnements. Et, d’avance, il accepta la mort en expiation du tort qu’il croyait avoir causé à Boris en essayant de le guérir.

Il abaissa son épée ; Boris leva sa hache. Jan, se dressant sur ses pattes de derrière, se jeta au-devant du coup qui menaçait son maître et retomba lourdement, la tête fendue jusqu’à la mâchoire. Faisant tournoyer une seconde fois son arme terrible, Boris décapita d’un coup son maître et l’étendit sanglant à côté du cochon fidèle.

Ainsi périrent le seigneur de Csik et son fils adoptif.

Le capitaine et ses sbires dévorèrent Jan à leur souper. Boris mangea pour sa part la cervelle et la langue, dont il était fort friand. En se retirant, ils mirent le feu au château.

Beaucoup plus tard, les Turcs achevèrent de le détruire et n’en laissèrent plus pierre sur pierre.

Boris vécut fort longtemps. Le bruit de ses exploits parvint jusqu’à l’empereur, qui, voulant s’attacher un homme d’une si haute valeur, l’anoblit et le confirma dans la possession des biens dont il s’était emparé.

Il eut une nombreuse issue de garçons, braves comme leur père, et de filles belles comme leur mère.

Toute sa postérité, dont il subsiste encore des représentants, est marquée de quelques poils sur la poitrine et dans le dos.

Enfin, Boris mourut à un âge avancé, pleuré par tous les siens, chargé d’ans et d’honneurs ; on lui fit une sépulture magnifique, et les bardes nationaux chantèrent sa gloire.

Dans toute cette histoire, cher lecteur, je n’ai pas besoin de le dire, il n’y a qu’une chose vraie, c’est la morale : pour réussir dans la vie, il faut se conduire comme un cochon.
 
 

 

–––––

 
 

(Barraute du Plessis, Orosia et les treize cochons, Paris : Alphonse Lemerre, 1912 ; chromolithographie de Leonard Leslie Brooke pour Three Little Pigs, 1904 ; « A London Dust Yard, » gravure, 1873 ; huile sur bois anonyme, « Nature morte, » c. 1650)