DEUX COLLABORATEURS

 

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Les chroniques affirment qu’en l’année 1212, au temps du pape Innocent III, des milliers d’enfants, originaires de tous pays, s’enfuirent ardemment des villes et des cités vers les contrées d’outre-mer. Vêtus de blanc, la croix sur l’épaule, le bourdon de noisetier et de bouleau à la main, fils de nobles ou fils de vilains, ils emplissaient la grand-route. Comme on leur demandait où ils allaient, ils répondaient : « À Jérusalem. » À Gênes, ils montèrent sur sept grandes nefs ; une tempête s’éleva ; deux nefs furent englouties. Ce que devinrent les autres, on l’ignora toujours. Quelques-uns qui revinrent ne surent rien dire. Cette légende, un des lettrés les plus purs de notre époque, M. Marcel Schwob, s’est plu naguère à la fixer, sous le titre : « La Croisade des Enfants. » Séduit par l’originale idée de montrer comment peut se refléter le même événement dans les cerveaux des différents individus qui l’ont connu, il en écrivit huit récits : un moine mendiant qui vit passer les petits pèlerins ; un lépreux, qui les rencontra ; le pape Innocent III, qui fut informé de leur entreprise ; les enfants eux-mêmes ; le clerc de la cité de Marseille, qui dut les nourrir avant de les embarquer sur les nefs ; le Kalendar, le pauvre musulman qui les croisa sur le chemin ; d’autres enfants prisonniers du calife de Bagdad ; Grégoire IX, qui vécut longtemps après ces innocents, mais fut obsédé par leur souvenir ; tels sont les personnages que choisit M. Marcel Schwob pour leur faire raconter à chacun cette croisade.
 
 

 

Cette œuvre n’offrait nul caractère dramatique. Un musicien cependant, M. Gabriel Pierné, cherchait un sujet de composition où les enfants tinssent une part la plus grande. Il était lié avec M. Marcel Schwob ; il vit dans cette légende le sujet qu’il poursuivait ; il confia à l’auteur son projet, lui demanda de collaborer. C’était tout un nouveau travail à accomplir. Les enfants conduisirent cette fois tout le drame. Un petit aveugle, Alain, qui symbolise toute la lumineuse clairvoyance de la foi aveugle, les dirige, avec la petite Allys. Ils partent d’une ville des Flandres, la nuit ; puis les voilà sur la grande route, et qui chantent ; puis ils arrivent au golfe du Lion, et s’embarquent ; et, enfin, c’est la tempête qui les assaille, mais, au milieu des flots déchaînés, le petit aveugle voit le Sauveur qui les appelle. Cette légende musicale, en quatre parties, pour soli, chœur et orchestre, une fois terminée, les deux collaborateurs comprirent qu’elle ne pouvait être exécutée dans un théâtre. Gabriel Pierné la présenta au Concours de la Ville de Paris ; elle y fut primée, et elle va être jouée, au Châtelet, avec l’aide spontanée du Concert Colonne, les 18 et 22 janvier prochain.

… À la veille presque de la première représentation, M. Gabriel Pierné se trouve chez M. Marcel Schwob, dans cette vieille maison historique, je crois bien, qu’il habite rue Saint-Louis-en-l’Île. Enfoncé dans un fauteuil, près du feu, le front très haut et nu, le nez violemment busqué, la figure rasée et l’œil terrible par son acuité fixe, M. Marcel Schwob fume à petites bouffées une petite pipe ; il est très satanique. Une très fine lumière éclaire le cabinet de travail. Les tables sont chargées avec ordre de volumes, de papiers et de lettres. Tout près d’une Tanagra pieusement abritée sous une boîte de verre, une bibliothèque renferme de vieux livres précieux. Poilus, barbus, moustachus, deux petits chiens dorment sur des coussins. De temps en temps, serviteur empressé et fidèle, un Chinois à la tunique multicolore, long, jaune et souriant, entre silencieusement, puis disparaît. Le visage rond, allongé un peu par une barbe blonde en pointe, des yeux bleus très doux, les cheveux plats, vêtu d’un complet bleu marine, M. Gabriel Pierné feuillette une partition. Et voilà que ces deux collaborateurs éprouvent le besoin de se raconter l’un à l’autre.

M. Marcel Schwob pose sa petite pipe, se lève, et, les mains dans les poches, va et vient, de la cheminée à la fenêtre.
 
 

 

« C’est très curieux, dit-il, je n’ai songé qu’assez tard au théâtre. Pourtant, tout enfant, j’adorais les spectacles ; j’ai toujours été passionné des grands mouvements dramatiques de tous les pays, et j’ai épousé une femme, Mlle Moreno, qui ne vit que pour le théâtre. Maintenant, par exemple, je sais bien que le théâtre sera de plus en plus l’objet de tous mes efforts. Je viens de terminer une traduction de Macbeth pour Sarah, et j’écris une pièce tirée des Mémoires d’Angélique de Longueval, jeune fille du dix-septième siècle, de très noble famille, qu’enleva un palefrenier, et qui fut la Des Grieux du sexe féminin… Ah ! le capitaine Paul Boyton ne se doute guère de l’influence qu’il exerça sur moi !

– Le capitaine Boyton ! s’exclama M. Gabriel Pierné.

– Mais oui, cet Américain qui inventa de fort curieux appareils de sauvetage, entre autres cette double enveloppe de caoutchouc dont il s’habillait, où il insufflait lui-même de l’air et avec laquelle il traversa plusieurs fois la Manche. Comme j’avais neuf ans, il vint à Nantes, où mon père dirigeait le Phare de la Loire. Je parlais anglais ; il en fut très content et me donna les contes de Poe et un livre de Mark Twain. Je peux bien dire que Poe et Twain éveillèrent mon imagination et développèrent le goût d’écrire que j’avais déjà. Alors, naturellement, j’ai préparé l’École normale ; j’ai été refusé, et j’ai publié des nouvelles dans l’Écho de Paris.

– Mais votre extraordinaire érudition, à qui la devez-vous ? demande encore M. Gabriel Pierné. Est-ce toujours le capitaine Boyton qui vous donna le goût des études antiques, des études médiévales françaises et des études anglaises ? »

M. Marcel Schwob se rassied et allume une autre pipe. Son œil a lancé un éclair, puis s’est immobilisé.

« Non, ce n’est pas le capitaine Boyton, mais mon oncle Léon Cahun, qui fut conservateur de la Bibliothèque Mazarine et m’éleva. C’était un orientaliste remarquable : il avait créé en Sorbonne un cours d’histoire de l’Asie centrale. Je grandis au milieu des livres et des manuscrits. Mais vous, n’avez-vous pas eu dans votre vie un capitaine Boyton ? »
 
 

 

M. Gabriel Pierné semble un peu intimidé par cette soudaine question ; il paraît appartenir à ceux qui aiment mieux écouter que parler. Cependant, il ferme la partition qu’il regardait, tripote sa barbe :

« Mon histoire sera brève, » commence-t-il.

Un petit rire sec s’enfuit des lèvres de M. Marcel Schwob.

« Je suis né, reprend M. Pierné, à Metz, en 1863…

– Ce qui fait, interrompt M. Schwob, qu’à nous deux nous représentons l’Alsace-Lorraine, puisque je suis originaire de Haguenau.

– Mon père, continue avec courage M. Pierné, était professeur au Conservatoire de Metz et ma mère était, elle aussi, une excellente musicienne. Arrive la guerre : ma famille est ruinée. Nous débarquons à Paris ; mes parents cherchent des leçons. Le directeur du Conservatoire, Ambroise Thomas, était notre compatriote : il me laissa entrer dans la maison du faubourg Poissonnière un an avant l’âge réglementaire, à neuf ans. J’étudiai d’abord la musique instrumentale. Dans la même maison que nous habitait Luc-Olivier Merson : il me conseille d’abandonner la musique instrumentale et d’étudier la composition. J’étudiai donc la composition, et après le concours de Rome, en 1882, à dix-huit ans, je partis pour Rome. J’eus là pour camarades Georges Marty, Vidal, Debussy. À mon retour, j’écrivis des musiques de scène, pour Mendès, pour Rostand, pour vous, Schwob, puis des œuvres symphoniques, l’An Mil, entre autres, et je donnai au théâtre la Fille de Tabarin. J’ai toujours tâché d’être un musicien français, clair et pittoresque, encore que mes grandes passions soient Beethoven, Mozart et Wagner, et je me suis toujours interdit d’être un « noir. ». Et maintenant, me voilà avec la Croisade des Enfants, qui m’a pris deux années que je ne regrette pas. »

Quatre heures sonnent. M. Gabriel Pierné se lève ; il est très pressé :

« Venez-vous avec moi ?

– Où ça ? interroge M. Schwob.

– Impasse de La Bourdonnais. C’est là que répètent les enfants des écoles de la Ville. Vous n’êtes encore pas venu : accompagnez-moi. Vous verrez, ils sont deux cents qu’on a choisis après examen, et que nous avons fait travailler à part… Ils sont prodigieux.

– Eh bien ! je pars avec vous. »
 
 

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(Paul Acker, in L’Écho de Paris, journal littéraire et politique du matin, vingt-deuxième année, n° 7527, samedi 14 janvier 1905)