Elle habitait cette terre de Cafoulens, avec son père, M. Hector de Bacarage, chef d’escadron en retraite, un grand et solide vieillard de soixante-huit ans, vert encore comme un jeune homme et presque aussi raide au moral qu’au physique. Le commandant avait réuni, dans une grande fête cynégétique, non seulement tous ses voisins de campagne, mais encore plusieurs officiers avec lesquels il était en relations, sinon bien intimes, du moins assez suivies, pour que, dans le courant de l’hiver, il les invitât à plusieurs reprises à venir chasser chez lui.
Et ces chasses étaient organisées de telle sorte qu’elles duraient toujours une grande semaine, car on s’arrangeait de façon à y faire entrer deux dimanches.
Autrefois, Hector de Baccarage avait pu croire qu’il avait, devant lui, ce qu’on appelle une carrière militaire.
Il était sorti de l’École militaire, et sans être un aigle, bien loin de là, il n’en avait pas moins toutes les qualités qui semblent présager un brillant avenir.
M. de Baccarage était ce qu’au régiment on appelle un beau cavalier. Il était grand, bien planté, ayant la poitrine effacée, portant haut la tête, montant à cheval comme un centaure, maniant aussi bien le sabre que l’épée, plutôt en maître d’armes, il est vrai, qu’en gentilhomme ; néanmoins, il pouvait encore passer avec quelque raison pour une fine lame.
Dans ses nombreuses garnisons, les succès ne lui avaient pas manqué et l’éclat de ses conquêtes amoureuses n’avait pas été sans exciter la jalousie de ses camarades, quelquefois même celle de ses chefs.
De plus, le bel Hector de Baccarage avait la tête près du bonnet ; il était joueur, peu facile à vivre ; au demeurant, c’était un monsieur assez peu sociable, quoiqu’il affectât d’être le meilleur garçon du monde.
Les qualités que nous lui connaissons n’avaient pas été sans lui faire contracter pas mal de dettes ; aussi, chaque fois que le régiment quittait une ville pour s’en aller dans une autre, c’était autour de lui un concert de mécontents et de créanciers qui avait fini par appeler sur lui l’attention des chefs de corps, et par les fort indisposer à son égard.
Il avait été fait à ce propos mainte et mainte admonestation qu’il avait, au reste, assez mal prise, si bien que sa position, au régiment, était devenue excessivement difficile.
À cette époque, M. de Baccarage n’avait pas de fortune, ce dont il enrageait fort, car il avait le goût de toutes les grandes dépenses.
Sa solde était loin de lui suffire ; aussi, le jour où ses dettes s’élevèrent, en face de lui, plus menaçantes et plus criardes que jamais, il se mit en quête d’aliéner les seules choses qu’il possédait encore : son nom et sa personne.
Il lui fallait une femme, non pas absolument pour la femme, dont le choix lui était tout à fait indifférent, mais pour la dot, du chiffre de laquelle il s’inquiétait avec un soin tout particulier.
Pendant un temps assez long ce ne furent qu’allées et venues, de chez lui chez une foule de personnages de mauvaises allures qui, tous, s’étaient mis en campagne pour découvrir une épouse à cet homme sans fortune, riche en dettes, mais ayant, tout à la fois, la particule, les épaulettes de capitaine et les allures conquérantes.
Tout se trouve en ce bas monde, même ce qui paraît le plus difficile à rencontrer.
Un beau jour donc, M. de Baccarage, ayant demandé une permission de trois mois, partit pour une des grandes villes manufacturières du Nord, où il allait se faire présenter à une personne fort riche, lui disait-on, qui avait trente-cinq ans en coiffant Sainte-Catherine, mais qui depuis un certain nombre d’années, maîtresse absolue d’elle-même et de ses écus, ne demandait qu’à goûter les joies qui font partie du saint état de mariage.
Il y avait probablement beaucoup de vilaines raisons pour qu’une femme qui apportait une dot de douze cent milles francs n’eût point encore trouvé de mari.
Il devait y en avoir de bien sérieuses aussi, pour qu’elle acceptât, pour ainsi dire, à l’aveuglette, le premier venu, en la personne de M. de Baccarage.
Ce fut pourtant ce qui arriva.
Trois mois après, le capitaine revenait au régiment avec sa femme et sa dot, car, à la façon dont il usait les deux, il était incontestable que le tout était bien sa propriété : les écus, surtout ; la femme, il la tenait facilement à distance.
Ce fut de cette triste créature prise pour son argent, et qui, probablement, avait comme santé, comme aspect, quelque très grosse tare, que naquit Clotilde de Baccarage.
La conduite du commandant, que les douze cent mille francs de sa femme rendaient tous les jours moins traitable et plus insolent, acheva de lui aliéner non seulement la sympathie, mais l’estime de tous le corps des officiers.
Le ministre fut saisi de plaintes légitimes et donna satisfaction à la demande qui lui fut adressée, par le colonel, de se priver des services de M. de Baccarage : celui-ci fut mis en demi- solde et renvoyé dans ses foyers.
Ce fut dans le domaine de Cafoulens, vaste château moderne, sans autre cachet de grandeur extérieure que l’étendue des terres et de la forêt qui l’entourait, que le commandant vint abriter ses mécomptes, sa mauvaise humeur et sa bouderie envers un gouvernement qui le méconnaissait si cruellement.
Il vint s’installer là, avec sa femme, sa fille et la nourrice de la fillette, une solide paysanne qui s’était si fort attachée à la famille que, peu à peu, au bout de quelques années, elle était femme de charge en titre au domaine de Cafoulens.
Cela ne l’empêchait pas d’être toujours restée, non seulement mère nounou, mais encore la première femme de chambre de la belle Clotilde.
La mère de Clotilde, quelques mois après la naissance de sa fille, s’en fut dans un monde meilleur, laissant à son mari sa petite fille, et, ce qui était beaucoup plus précieux pour lui, la tutelle de son enfant, et la jouissance de sa fortune jusqu’à sa majorité.
Pour élever la fillette, qui était aussi jolie, dès le berceau, que sa mère l’avait été peu de la naissance à la tombe, le chef d’escadron choisit une forte et solide paysanne, qui vint habiter à Cafoulens, où, tout en élevant la petite demoiselle, elle finit par prendre un grand pied d’autorité, gourmandant les valets, surveillant les servantes, le tout dans l’intérêt de l’enfant qu’elle appelait « sa chère petite. »
Le père, très fier d’avoir mis au monde une aussi jolie fille que la sienne, et tout heureux de pouvoir, grâce à la croix de la Légion d’honneur qu’il avait conquise sur le champ de bataille, faire entrer sa Clotilde à Saint-Denis, s’empressa de l’y conduire dès qu’il eut obtenu, même en payant sa pension, l’autorisation de l’y faire élever.
Mais elle ne put y rester longtemps, au grand désespoir de son père, qui, aux environs de ses quinze ans et demi, fut obligé de la reprendre avec lui.
Ce fut à dater de ce moment qu’il s’enterra tout à fait, avec elle, à Cafoulens.
Quelque dépit qu’elle en pût éprouver, Clotilde resta au fond de son immense et solitaire château.
Ce jour-là, nous l’avons dit, M. de Baccarage et tous ses hôtes, qui étaient nombreux, chassaient dans la vaste forêt.
Le temps était un vrai temps de chasse, et nous savons de quelle façon le beau M. de la Bernardière déchargeait son fusil sous bois.
Nous l’avons suivi alors qu’il était fort inquiet et très perplexe des suites que pourrait avoir pour lui son aventure, et nous l’avons vu aussi s’arrêter au moment où il apercevait la belle Clotilde de Baccarage au milieu du fourré dans l’attitude que nous avons décrite.
Nous laisserons M. de la Bernardière à son étonnement qui allait croissant, de plus en plus, pour nous occuper de la jeune fille.
Clotilde était à demi appuyée, de l’épaule seulement, contre le tronc d’un gros arbre ; son fusil avait sa crosse cachée sous les ronces épaisses, où les pieds de la jeune fille disparaissaient presque entièrement. Elle tenait à la main un des oiseaux qu’elle venait d’abattre. L’aile de la pauvre bête était relevée et tressaillait encore de la dernière convulsion.
Clotilde avait une partie de son visage cachée dans les plumes.
Sur son regard, à demi voilé mais qui paraissait être terne, et qui fixait, légèrement indécis, un objet quelconque dans l’espace, ses paupières aux longs cils étaient abaissées.
Il y avait quelque chose de si étrange, de si extraordinaire dans son allure, dans sa pose, dans son immobilité, que M. de la Bernardière se pencha légèrement en avant pour se rendre un compte plus exact de ce que la jeune fille pouvait bien faire.
C’était juste au moment où il venait d apercevoir, par un des coins de la bouche, les lèvres rougies de Clotilde, desquelles découlaient, de temps à autre, et comme si elles les avaient laissé échapper à regret, des gouttelettes de sang, qu’il s’était reculé, en disant :
« Que vois-je, seigneur, mais c’est horrible !… »
En effet, Mlle de Baccarage avait appuyé ses lèvres sous l’aile du grand oiseau, du côté du cœur, et, le sang qui sortait de la blessure, elle l’aspirait, elle le buvait avec délices !…
Quand il ne venait pas assez vite et en assez grande abondance, de ses dents blanches, aiguës, ainsi que le sont les dents des jeunes carnassiers, elle serrait la chair vive, elle la mâchait, l’entamait jusqu’à ce que le sang revint à la plaie et qu’elle en pût boire encore, ne fût-ce que quelques gouttes !…
Le jeune homme restait interdit, muet, n’osant faire un pas en avant, ni en tenter un en arrière, dans la crainte d’attirer sur lui l’attention de cette étrange créature.
Il était sous le coup d’un grand effroi, d’une profonde horreur, et ses pieds étaient en quelque sorte rivés au sol.
Clotilde venait d’ouvrir les mains et l’oiseau était tombé à ses pieds, les ailes étendues, les pattes raidies, sa tête gracieuse et fine reposant sur les feuilles mortes et sur les hautes mousses couvertes de grésil, comme sur un coussin diamanté.
Mais elle, restait là, l’épaule toujours appuyée au tronc d’arbre, regardant sans voir, au loin, une chose perdue dans l’espace…
Ses lèvres rougies par le sang, à demi entrouvertes, laissaient passer son souffle égal et calme, pendant que son cheval docile frottait son museau noir sur les grandes herbes jaunes de la forêt.
Dire combien de temps la jeune fille resta là, nous serait difficile, vu que M. de la Bernardière lui- même ne s’en rendit pas un compte bien exact.
Nous avons dit qu’il était immobile ; immobile il restait.
Clotilde venait de sortir de son extase : – elle avait relevé sa belle tête et rejeté en arrière ses lourdes tresses noires qui retombaient sur ses épaules.
De ses mains gracieuses, elle avait repris son feutre et elle s’en coiffait.
Elle flatta son cheval, qui allongeait le cou pour recevoir ses caresses ; puis, après avoir sauté lestement en selle, elle regagna la vaste allée de la forêt, en passant sensuellement sa langue sur ses lèvres, comme pour y chercher le goût du sang qui les mouillait tout à l’heure.
Et la vision terrible disparut tout à coup, au loin, sous les grandes branches dénudées, pendant que le sabot du cheval blanc, en frappant le sol durci, faisant un bruit qui ne permettait pas au jeune homme de croire qu’il avait rêvé.
« Ah ! mon Dieu ! » se dit alors le beau M. de la Bernardière, qui, n’étant plus sous le coup de la frayeur, de son étonnement, nous pourrions même dire du charme étrange et terrible qui s’échappait de la présence de Clotilde, avait recouvré, tout ensemble, la parole et la libre disposition de ses mouvements. « Ah ! mon Dieu !.. se disait-il, haletant, troublé ; mais c’est à n’y pas croire ! Voilà donc pourquoi toute la famille de Baccarage a la réputation de sauvagerie qui éloigne d’elle-même ses plus proches voisins ; voilà pourquoi le vieux soldat et la jeune fille se tiennent enfermés chez eux presque toute l’année !
Voilà donc pourquoi, répétait-il, Marianne est la seule personne qui, après avoir nourri Clotilde, peut la servir ; car, seule, probablement, elle connaît les secrets de cette étrange créature et ses appétits monstrueux.
Ma foi, conclut-il en rejoignant, à son tour, un chemin qui devait l’éloigner aussi bien du fourré dans lequel venait de se passer l’étrange scène que nous avons racontée, que du castel de la Roserie, à la porte duquel s’était accomplie la terrible aventure à laquelle nous avons assisté ; ma foi, c’est hideux, et j’en ai le cœur troublé. »

–––––
(Mie d’Aghonne, extrait du chapitre I de La Buveuse de sang, in Gil Blas, deuxième année, n° 364 et 365, mardi 16 et mercredi 17 novembre 1880 ; in Akhbar, journal de l’Algérie, quarante-troisième année, n° 7694 et 7696, dimanche 27 et mercredi 30 mars 1881 ; in Le Petit Républicain de Toulouse & du Midi, deuxième année, n° 497, 498 et 499, mardi 19, mercredi 20 et jeudi 21 mai 1885. René Magritte, « Jeune Fille mangeant un oiseau (Le Plaisir), » huile sur toile, 1927)

