On aurait tort de croire que certaines histoires merveilleuses, racontées par les anciens voyageurs, ne sont que des fables mensongères inventées par eux dans le but d’étonner leurs contemporains, au retour de leurs expéditions lointaines.

Le plus souvent, ces légendes cachent un problème géographique que l’on parvient par la suite à démêler.

Telle est la description du Pays sous la terre, qui fut transmise aux premiers conquérants du Brésil par un vieux cacique centenaire.

D’après le récit de l’Indien, ses ancêtres lui avaient appris qu’il existait, sur les rivages d’un fleuve immense, des tribus d’hommes au teint particulièrement semblable à la face des morts. Seuls, les yeux vivaient dans ces visages mornes ; et ces bouches avaient un langage guttural et caverneux. Pendant une partie de l’année, ces êtres, qui étaient petits et trapus, vivaient sur les bords du fleuve, à la lumière du soleil. Ils faisaient la chasse aux jaguars, et, la nuit, ils grimpaient, pour se reposer, dans les branches des arbres gigantesques. Puis, à une certaine époque de l’année, lorsque baissaient les eaux du fleuve, ils se rassemblaient et montaient sur d’innombrables petites barques ; ils s’en allaient vers un endroit où s’ouvrait une immense caverne nommée la Bouche des eaux.

Par cette ouverture colossale, le fleuve s’engouffrait à intérieur de la terre et poursuivait son chemin entre des collines, comme s’il fût resté à la surface de la planète.

Bien que souterrain, le fleuve n’en restait pas moins très poissonneux, et les habitants de ses eaux étaient plus grands que ceux du fleuve dans ses parties libres.

Sur les rives croissait une végétation très haute, mais toute livide, et pâle comme la blancheur des lis.

Après avoir navigué une journée sur ce fleuve inouï, on apercevait des animaux en troupes nombreuses. Ils étaient surtout semblables à des rats, mais ils avaient la taille d’un cheval. Les tribus de dessous la terre ne lançaient point de flèches contre ces quadrupèdes, dont elles avaient une crainte superstitieuse. Du reste, le vieux cacique racontait qu’un jour, un homme des tribus livides ayant lancé une flèche et, de sa barque, tué l’un de ces animaux sur le rivage, aussitôt, des profondeurs des herbes lointaines, il accourut un nombre si infini de rats que toute la partie présente de la tribu fut massacrée. Cependant, les rats ne mangèrent point la chair des hommes.

Durant la moitié de ce qui constitue la journée solaire, le Pays sous la terre était faiblement éclairé par une lumière diffuse de nuance mauve. Ce jour crépusculaire et mystérieux durait douze heures, et s’éteignait sans transition. Alors, les hommes souterrains étaient pris, bon gré mal gré, d’une invincible torpeur, beaucoup plus semblable à la mort que ne l’est notre sommeil. Pendant cette nuit si profonde, d’immenses vampires blancs venaient d’abord voleter au-dessus des hommes étendus à terre, de même qu’au-dessus des innombrables rats géants, endormis dans les épais roseaux. Peu à peu, le vol des vampires pâles s’abaissait, et chacun de ces oiseaux choisissait sa proie et se posait sur elle. Il enfonçait doucement son suçoir livide dans le cou de l’homme ou du rat, et il buvait du sang avec tant de précaution que ceux-ci s’en trouvaient seulement un peu affaiblis et qu’il ne leur restait ensuite qu’une cicatrice sans danger.

Ces vampires étaient évidemment les maîtres du Pays sous la terre, et ils prélevaient chaque nuit le tribut du sang comme une fermière trait le lait de ses vaches dans les pâturages connus.

Après des heures d’une prodigieuse obscurité, tout à coup, une lueur violette emplissait le Pays sous la terre. Les vampires blancs disparaissaient ; les hommes se réveillaient, les quadrupèdes géants reprenaient leur course le long des rivages ou vers les collines. La lumière violette qui était l’aurore de cette contrée mystérieuse s’atténuait un peu, et de nouveau le jour mauve et crépusculaire éclairait la vie morne de ce monde étonnant.

Scientifiquement, quel était ce mystère ? Sans nul doute, il peut y avoir, dans les espaces souterrains, une lumière magnétique. Des cours d’eau s’enfoncent aussi sous le sol, quelquefois pour s’y perdre, d’autres fois pour réapparaître plus loin. Quant aux hommes et aux animaux qui vivaient dans ce Pays sous la terre… quant au fleuve qui y descendait ainsi, l’on n’a aucune donnée sur ces points. Mais la constitution du sol, dans l’Amérique méridionale, est si étrange que, dans le même versant, des rivières coulent dans le sens inverse l’une de l’autre. Il y a donc eu là, en des siècles lointains, de bizarres révolutions géologiques qui ont pu donner naissance à la légende que nous venons de raconter.
 
 

 

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(André Charmelin, « La Légende du Cacique, » in Journal des Voyages et des Aventure de Terre et de Mer, journal hebdomadaire, deuxième série, n° 459, dimanche 17 septembre 1905. Le lecteur aura bien évidemment reconnu dans cette légende apocryphe une réappropriation de « La Contrée prodigieuse des cavernes, » de J.-H. Rosny, que nous avons publiée sur ce site il y a quelques jours. Illustration de Félicien de Myrbach pour la parution originale de la nouvelle de Rosny, in Figaro illustré, onzième année, n° 40, juillet 1893)