Où l’on voit éclore une irrésistible vocation de policier

 

(Suite)

 

J’étais entièrement libre.

Je sortais, je me promenais, je rentrais à ma guise, pourvu que je fusse, aux heures des repas, de cette exactitude ponctuelle qui reste une des caractéristiques de la vie de province.

Et comme son jardin, ombragé d’arbres touffus et débordant de fleurs, était exquis pendant ces chaleurs d’été, en montant dans la guimbarde préhistorique qui allait me conduire chez elle, à travers la campagne verdoyante et ensoleillée, je sentis mon cœur déborder d’une joie sereine, à la douce perspective de pouvoir m’abandonner pendant quelques semaines de repos et de paresse à mes rêves, loin des objurgations paternelles.
 

Une feuille emportée par le vent décide de grandes choses

 

Toute la journée, j’étais dehors, courant les routes, me grisant de grand air, avec Pedro, un chien que ma tante aimait comme un fils et qu’elle ne confiait qu’au père Loriot, son vieux jardinier, qui, chaque jour, l’emmenait se promener avec lui.

Ce Pedro, à vrai dire, n’avait point de race bien déterminée.

Était-ce un épagneul ? Était-ce plutôt un basset ? un griffon ? voire un braque ? Qui l’eût pu dire ? Comme le Patou de Rostand, il devait sentir sourdre en lui le mélange confus de vingt ascendances différentes.

Ce qui était le plus certain, c’est qu’il était jaune, avec le poil rude, et qu’il avait de longues dents et de bons yeux de chien fidèle.

Nous étions vite devenus une paire d’amis tous les deux.

D’une intelligence remarquables, il me guidait à travers le pays avec une sûreté infaillible, me remettant vite dans la bonne voie, lorsque je m’égarais ; et je n’avais pas besoin de consulter ma montre pour savoir qu’il était l’heure de reprendre le chemin de la maison.

Les promenades ne sont pas nombreuses aux Andelys.

Quand on a fait un tour dans la forêt, admiré les vitraux de la cathédrale et visité les ruines du château Gaillard, il ne reste plus guère qu’à flâner sur les bords de la Seine, en fumant sa pipe et en regardant les remorqueurs traîner péniblement leurs longs trains de bateaux sur le fil argenté du fleuve.

Mais, quelques jours après mon arrivée, le temps changea tout à coup.

Le ciel se couvrit de nuages noirs et le vent commença à souffler violemment.

J’en fus quitte pour décrocher le caoutchouc de mon oncle, qui demeurait toujours suspendu au porte-manteau de l’antichambre et, ainsi armé contre la tempête menaçante, je pus continuer mes excursions.

J’avais, ce jour-là, décidé de parcourir la campagne à l’aventure, de me lancer à l’aveuglette dans de petits chemins inconnus et de jouir de cette surprise exquise de se croire à plusieurs lieues d’un endroit que l’on trouve soudain devant soi, au tournant d’une route.

Or, comme au sortir de la ville, je passais devant l’octroi, un morceau de papier, balayé par la bourrasque, vint soudain me frapper au visage.

Je l’attrapai au vol et j’y jetai machinalement les yeux.

C’était une demi-feuille de papier mauve, froissée et maculée de boue, qui portait, en caractères de machine à écrire, une suite incompréhensibles de chiffres et de signes :

(78 (73 : 97 0/0 0/0 96 32,)3 : 97 0/0 3. 0/0 700, 83, : 3.32 0/0 10/0 435 14 & 17 0/0 3 * 974 0/0 &, ! 8. 19457. » 3 § 3. 3 : 83 : 3, 0/0 3 (73 0/0 54 » 3014 7. 8./1 ; 341 : 80/0 0/0 374 (78, 157 341 0/0 8,, 3. 3 * 3 & 3 01 0/0 : 9, 9.5 » : 97 0/0.

Il n’était pas besoin d’être un Sherlock Holmès pour deviner, à première vue, que ces combinaisons de chiffres et de signes n’étaient pas dues au seul hasard et que leur ensemble devait avoir une signification.

Il s’agissait là d’un langage conventionnel destiné à dérouter les regards indiscrets, et la crainte d’être trahi par l’écriture expliquait facilement l’emploi de la machine à écrire.

Piqués au vif, mes instincts de futur détective s’éveillèrent aussitôt, et ce papier m’intéressa justement parce que j’ignorais ce qu’il pouvait contenir.

Et je me fis en moi-même le serment solennel de le découvrir.

À ce moment, l’orage éclata brusquement ; la pluie commença à tomber dru.

Pedro témoigna de son mécontentement de se trouver dehors par un aussi vilain temps.

Ma promenade était finie pour ce jour-là.

Je rentrai rapidement chez ma tante ; et, m’installant dans ma chambre à une petite table, j’allumai une cigarette et, la tête dans les mains, je me mis à réfléchir longuement sur le morceau de papier.

Le lendemain, hélas ! ne me trouva pas plus avancé que la veille, et je dus m’avouer mon impuissance à donner un sens quelconque à l’étrange phrase.

Je me rappelai, alors, avoir lu quelque part qu’il existait plusieurs moyens ingénieux de lire les écritures secrètes ; et, à moins que les correspondants n’employassent une méthode dite compliquée, déconcertant complètement ces recherches, – ce qui était peu probable en l’espèce, – qu’on parvenait assez facilement, avec un peu de patience et de sagacité, à découvrir la clef.

Je résolus donc de m’enquérir, avant tout, s’il n’existait point quelque traité de cryptographie dans la bibliothèque de mon oncle.

Sur la fin de sa vie, ce brave homme s’était tout à coup passionné pour la géographie avec une fougue sénile. Il achetait tous les ouvrages qu’il trouvait sur cette inépuisable matière et les rangeait pêle-mêle sur des casiers, qui, après avoir envahi, du parquet au plafond, tout son cabinet de travail, avaient débordé dans le salon, dans les couloirs, jusque dans la salle à manger.
 

(À suivre)

 
 

 

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(Guy de Téramond, in Excelsior, journal illustré quotidien, n° 156, jeudi 20 avril 1911. Thorton Utz, « Waiting For a Train, » in The Saturday Evening Post, 1955 ; Walter Buehr, illustration de couverture de Fortune Magazine, août 1930)