Fort-Dauphin est un de ces sites que beaucoup de Français de Majunga et même de Tananarive persistent à ignorer, mais jusqu’où aucun Européen venu d’Europe pour visiter Madagascar ne manquerait de pousser avant de reprendre le bateau.
Car il n’en est pas de plus admirable dans toute la grande île australe, et il faut voir cette double baie encadrée de hautes montagnes, de dunes de sable et de massifs de filaos, qu’une mer, du même bleu profond qu’elle, prolonge à l’infini !
Mais, pour atteindre Fort-Dauphin, on est obligé de prendre la route du sud et de la suivre jusqu’au bout, donc de traverser la grande forêt d’euphorbes qui se trouve après Antanimoure et Ambouvoumbé.
Est-ce la distance qui effraie les bons Tananariviens ?
Ou bien serait-ce l’étrangeté impressionnante de cette espèce de sylve enchantée que personne n’aborde sans un réel malaise, fait d’étonnement et de vague émoi, sinon d’effroi superstitieux ?
Imaginez des arbres qui n’en seraient pas.
Des végétaux arborescents n’ayant, comme les cactus, ni feuilles, ni bois proprement dits.
Des plantes prodigieuses aux formes fantasques, dont la hauteur surpasserait celle de nos chênes et de nos hêtres européens.
Euphorbiacées et fantsilousy y croissaient sous forme d’arbres-fourches, d’arbres-balais, d’arbres-corails, d’arbres porcs-épics, parasols ou candélabres, d’une teinte presque uniforme, tirant sur le vert livide. Et tout cela griffu, hirsute, hostile, tout cela rébarbatif comme une armée de géants coiffés de plumets, armés de hallebardes ou de piques et figés dans leur appareil de guerre.
Richard et Simon Beaudeloque, qui étaient venus là avec toute la curiosité et l’audace de l’adolescence, n’en crurent pas leurs yeux, encore qu’ils fussent avertis et plus ou moins familiarisés avec cette flore exotique.
Ils s’étaient bien promis d’atteindre Fort-Dauphin ce même jour, mais, après les avoir saisis et pétrifiés de stupeur, l’étrange forêt les subjugua en quelque sorte, comme par l’effet d’un sortilège.
Ils en subirent l’influence à la fois menaçante et attrayante.
Ils y pénétrèrent doucement, ne roulant plus que pour voir défiler, à gauche et à droite de la belle route carrossable, d’autres variétés de cette étonnante famille des euphorbes, venues là en nombre et en force, comme nulle part ailleurs.
Il n’y avait pas de bêtes dans cette forêt.
Pas un oiseau ne l’animait de ses sautillements et de ses chants, ni un singe de ses cris et de ses gambades, ou un félin de ses chasses et de ses combats.
Aucun animal n’y promenait ses curiosités inquiètes ou ses terreurs paniques.
Il n’y voletait même pas d’insectes et de papillons.
La mort semblait y régner et y avoir immobilisé toute créature, comme les géants gris vert qui constituaient cet empire d’un monde végétal fabuleux.
« Qu’est-ce que tu en dis, Richard ? finit par demander le cadet des deux frères, sortant avec effort du silence involontaire qui s’était établi entre eux.
– Ça vaut vraiment la peine d’être vu, répondit Richard.
– Mieux que cela ! C’est unique en son genre, mon vieux ! En France, que ne donnerait-on pas pour avoir l’équivalent de cette merveille ?
– Tu es bien enthousiaste, dis donc, Simon ! Plus, assurément, que tout à l’heure.
– Oui. Tout à l’heure, j’étais sous le coup de la surprise. C’est tellement exceptionnel, tellement imprévu !
– Il doit y avoir plus d’un coin comme cela dans le Sud.
– Je n’en sais rien. Toujours est-il qu’il n’y en a pas dans le Nord. À ma connaissance, du moins. Alors, on ferait bien d’examiner ça d’un peu plus près et en détail.
– Tu voudrais t’arrêter dans cette forêt, Simon ?
– Pourquoi pas ? »
Simon Beaudeloque était brave comme on l’est à seize ou dix-sept ans. Son aîné l’était aussi, mais avec plus de réflexion et de pondération.
« C’est vrai, convint ce dernier en riant. Il ne doit pas plus y avoir de danger à se promener parmi ces euphorbes que dans les bois de Clamart ou de Meudon.
– Moins, dit Simon, car on n’y est pas exposé, comme là-bas, à de mauvaises rencontres. Ce n’est pas là un rendez-vous de vagabonds ou de rôdeurs.
– Sûrement non ! Qu’y feraient-ils ? Et puis c’est trop hallucinant pour y séjourner à demeure.
– Telle n’est pas mon intention, Richard. Mais, si tu veux, on va l’explorer un peu. Histoire de noter les particularités de tous ces arbres bizarres qui ont l’air d’autant de Béni-Bouffetout, grandis démesurément, mais qui, après tout, ne nous mangeront pas.
– Je l’espère bien, » répondit gaiement Richard.
Néanmoins, il objecta encore :
« Explorer, dis-tu ? Que faut-il entendre au juste par là ? En dehors de la grande route qui la traverse de part en part, je doute qu’il y ait un simple sentier dans cette forêt. En tout cas, il n’en existe certainement pas où notre bagnole pourrait s’engager.
– On va la laisser ici, notre bagnole. Personne n’y touchera. À pied, on passe partout. Rien ne nous arrêtera et on se rendra beaucoup mieux compte que si tu étais au volant et moi obligé de te signaler tous les obstacles susceptibles de t’arrêter : « Richard, garde-toi à droite !… Garde-toi à gauche ! » Ça rappellerait trop la bataille de Poitiers, Jean Le Bon et Philippe le Hardi. »
Ils rirent à nouveau et tous les sortilèges possibles en furent momentanément conjurés. Comment auraient-ils pressenti la suite et deviné à quelles affres ils se vouaient en décidant de déchiffrer les arcanes de cette sylve unique au monde ?
*
Un peu de présomption, un peu de distraction et d’étourderie, il n’en faut pas plus pour se perdre dans les bois quand on y erre en dehors des chemins battus. Encore est-il que, généralement, il suffit d’aller droit devant soi pour se tirer d’affaire tôt ou tard.
Mais, dans la forêt d’euphorbes, Richard l’avait dit, il n’y avait pas un seul sentier. Son frère et lui s’étaient avancés en zigzag dans cette jungle épineuse qui présentait les mêmes caractères un peu partout. Et il leur était arrivé ce qui arrive quand on ne fait pas attention à soi.
Littéralement parlant, ils avaient perdu le nord !
Restait à le retrouver.
Une boussole y eût suffi ou, à défaut de cet instrument, l’astre du jour. Malheureusement, ils n’avaient pas de boussole sur eux, et, quant au soleil, il ne se montrait pas cet après-midi-là !
Une brume de chaleur, uniformément dorée, voilait les nues au-dessus des têtes des deux frères lorsqu’ils apercevaient un pan de ciel entre les rameaux bizarrement tourmentés des grandes euphorbes.
« Nous n’aurions pas dû nous éloigner de la route, finit par dire Richard, avec un soupçon d’inquiétude. Je ne retrouve plus notre direction.
– Moi non plus, convint Simon. Je suis complètement désorienté. Mais peut-être les traces de nos pas nous permettront-elles de repérer la route.
– J’en doute. Regarde le sol. Il n’a pas plu depuis quinze jours au moins par ici et tout est sec.
– Nous avons bien écrasé quelques brindilles.
– Des brindilles ! Tu n’as donc pas remarqué la nature du terrain ? Il n’y croit pas une touffe d’herbe. Rien que ces diables de plantes arborescentes dont l’odeur commence à me faire mal à la tête.
– À moi aussi, répondit le cadet. C’est drôle ce que cela sent ! Le caoutchouc, l’essence, je ne sais quoi.
– Ça sent le suc d’euphorbe, parbleu ! Casse un rameau, tiens, ou fais-y une incision, tu vas voir ce qui va en couler. »
Simon obéit machinalement, et de la cassure faite par lui suinta en effet une sorte de lait visqueux d’une odeur âcre et piquante.
« N’y touche pas, c’est peut-être du poison, » lui dit vivement son frère.
Comme s’il avait eu affaire à un serpent ou à une bête venimeuse, Simon retira sa main plus vite qu’il ne l’avait avancée.
« Allons-nous-en, dit-il. Je commence à en avoir assez, moi, de cette maudite forêt !
– C’est toi qui as voulu la visiter.
– D’accord, mais j’aurais mieux fait de me tenir tranquille, et je n’aspire plus qu’à rejoindre notre auto et à filer au plus vite. Après tout, une fois sur la route…
– Facile à dire, mon petit. Mais où est-elle, la route ? »
Ils recommencèrent à marcher, plus inquiets encore qu’ils ne voulaient le dire, car la journée s’avançait et ils se demandaient à part eux ce qu’ils deviendraient sous ces ramures extraordinaires, une fois la nuit tombée. Déjà la lumière s’y atténuait. Leurs formes n’en devenaient que plus fantastiques, et quand un souffle d’air les agitait, elles prenaient, avec une apparence de vie, un aspect positivement effarant.
C’étaient tantôt comme de grands bras tordus, comme de grandes mains crispées qui se fussent avancés vers les deux jeunes gens pour les happer au passage.
Eux fuyaient, d’instinct, mais rencontraient plus loin quelque autre épouvantail : un grand corps squelettique, une carcasse géante qui frémissait d’un frémissement horrible. Et ils se seraient affolés pour de bon s’ils avaient continué de se sauver à tort et à travers. Mais Richard s’arrêta, bien décidé à réagir contre ses impressions.

« C’est idiot, dit-il. Ne courons pas comme cela, Simon ! À quoi bon ?
– Tu as raison, convint le cadet en se passant la main sur le front pour éponger la sueur qui y perlait ou pour chasser des idées trop obsédantes. D’ailleurs, je m’essouffle et mes jambes ne me portent plus. C’est même singulier. Tu n’éprouves rien du tout, toi ?
– Si, une sorte de malaise.
– Nous voilà bien ! »
Ils s’arrêtèrent un peu.
Leurs forces diminuaient vraiment.
Ils en avaient conscience et leurs alarmes les auraient repris de ce fait s’ils ne s’étaient mis à parler d’autre chose pour se donner le change mutuellement.
Mais ils sentaient bien que cela n’allait pas et qu’il leur faudrait passer la nuit sur place.
Elle se fit bientôt peu à peu.
Avec elle, le malaise des deux frères s’accrut.
Ils ne respiraient pas bien.
Ils avaient la migraine et une forte torpeur les accablait.
Ils y cédèrent progressivement, malgré eux, après avoir lutté en vain contre le sommeil qui les envahissait et qui les avait empêchés de reprendre leur marche à l’aventure.
*
Accroupis au pied d’une des euphorbes, ils s’endormirent donc péniblement, ce qui eut au moins l’heureux effet de leur épargner d’autres affres.
Quelles n’eussent pas été leurs terreurs s’ils avaient continué à veiller en pleine lucidité et pu être témoins du fantastique spectacle de ces plantes arborescentes aux formes monstrueuses, qu’un vent de plus en plus vif balançait parfois avec des gestes quasi humains !
La lune qui était à son plein ajoutait à l’étrangeté de la scène par son éclairage spectral. Et c’était comme un grand sabbat de créatures à la fois géantes et démoniaques.
Toute la forêt d’euphorbes tournait au lieu hanté et présentait des visions fugaces de danses macabres, rendues plus impressionnantes par les dimensions formidables des danseurs fantômes.
La salutaire fraîcheur de ce vent balayeur de miasmes réveilla enfin Richard.
Hébété, il secoua Simon, qui se réveilla aussi.
Tous deux, alors, subirent à nouveau l’emprise de l’ambiance, mais ils se refusèrent à y céder, prenant même la chose du bon côté, maintenant qu’ils respiraient mieux et que leur étrange malaise physique se dissipait.
« Tu voulais voir la forêt d’euphorbes, Simon. J’espère que te voilà servi à souhait !
– Ce n’est pas au clair de lune que je pourrais me familiariser avec elle. Et je ne demande qu’une chose : en finir avec ce cauchemar.
– Oui, nous nous rappellerons notre équipée, hein ?
– À condition de nous tirer de là.
– Quand l’aube se lèvera, on regardera bien de quel côté elle luit. Hier, en quittant la route, nous allions à l’ouest. Par conséquent, c’est à l’est qu’il faudra aller pour la retrouver.
– Et si la brume revient ?
– Je ne crois pas. À moins que le vent ne tombe à plat, il fera clair aujourd’hui.
– J’en accepte volontiers l’augure, » dit Simon.
Ils continuèrent à s’entretenir de choses et d’autres pour se donner le change et tuer le temps. Mais, en dépit de tout, ils n’étaient pas tranquilles au fond.
Ils n’avaient plus sommeil depuis que les miasmes délétères avaient été chassés par cette brise purifiante sans laquelle peut-être ne se seraient-ils jamais réveillés de la lourde torpeur qui les avait terrassés quelques heures plus tôt. Mais ils étaient las, d’une fatigue persistante. Ils se sentaient délabrés, n’ayant rien mangé ni bu depuis la veille, et un reste de fièvre leur brûlait le sang.
« Ce que j’ai soif ! reprit Simon.
– Et moi, donc ! Suçons-nous le pouce, c’est ce que nous avons de mieux à faire en attendant madame l’aurore aux doigts de rose.
– Bonne fée, ne nous laisse pas en panne ! dit Simon. Aie pitié des pauvres petits Poucet que nous sommes ! »
Tout de même, et malgré ces plaisanteries faciles, ils ne retrouvaient ni cette confiance en soi, ni cette belle indifférence en le lendemain qui étaient de leur âge.
La forêt s’étendait sur de très vastes espaces. Ils avaient pu s’y enfoncer beaucoup plus encore qu’ils ne le craignaient. Et comme elle n’abritait pas un être humain, que leurs forces avaient des limites, Dieu sait s’ils verraient jamais le bout de leur calvaire, en admettant même que le soleil vînt les guider cette fois vers la bonne direction.
Mais il était dit que, après tant de complications et d’alarmes, tout finirait par s’arranger on ne peut mieux, et ce fut si simple qu’ils se retrouvèrent en lieu sûr avant d’avoir pleinement conscience du revirement de la fortune à leur égard.
Le jour pointait à peine. Ses faibles premières lueurs avaient engagé les deux frères à se remettre en marche. Des coups de klaxon répétés et de plus en plus distincts les galvanisèrent bientôt et, oubliant fatigue, faim et soif, ils s’élancèrent du côté où ces appels réconfortants se faisaient entendre bruyamment.
Dix minutes de cette course précipitée, il ne leur en fallut pas davantage pour toucher au terme de leur mésaventure.
La route était là. Leur voiture aussi et, à côté d’elle, une autre auto.
C’était de celle-ci qu’on klaxonnait tant qu’on pouvait, et l’avertisseur ne se tut qu’à l’apparition des deux jeunes gens.
Trois de leurs compatriotes occupaient la seconde voiture.
« Ah ! s’écrièrent ceux-ci avec un soupir de soulagement. On se demandait s’il ne vous était pas arrivé quelque chose. Il y a bien une heure que nous sommes là, intrigués par votre cabriolet à l’abandon. »
Richard et Simon avaient reconnu des figures de connaissance, des Français de Tananarive comme eux et dont l’un était même en relations d’affaires avec leur père, qui faisait le commerce d’exportation et d’importation en gros.
Avec quelle joie ils serrèrent la main des nouveaux venus et avec quel empressement s’expliquèrent-ils, une fois qu’ils eurent bu à leur soif et mangé à leur faim !
« Nous nous croyions très loin de la route, termina Richard, et, sans vos coups de klaxon, je me demande si nous ne nous serions pas fourvoyés à nouveau.
– C’est bien possible, et vous pouvez vous estimer heureux que nous ayons roulé toute la nuit, lui fut-il répondu. Comme vous pouvez vous estimer heureux que le vent se soit levé cette nuit. Car, autrement, vous auriez eu bien des chances de ne vous réveiller ni l’un ni l’autre.
– Vous croyez ? fit Simon.
– J’en suis sûr, dit l’homme d’affaires. Je connais cette forêt de longue date. Si elle est déserte et si les bêtes la fuient, comme les indigènes, c’est précisément à cause de cela.
– De ses effluves ?
– Mais oui… car ils sont presque aussi redoutables que ceux du mancenillier, et vous avez eu vraiment de la veine de ne pas en avoir été victimes. »
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(Jean du Cléguer, in Pierrot, journal des garçons, neuvième année, n° 26, dimanche 1er juillet 1934)













































