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(L. Marcellin, in Sciences et Voyages, revue hebdomadaire illustrée, n° 82, dimanche 1er novembre 1942. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
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(L. Marcellin, in Sciences et Voyages, revue hebdomadaire illustrée, n° 82, dimanche 1er novembre 1942. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
Devant deux verres de porto rouge, Romaine et moi nous nous taisions, car nous n’avions rien à nous dire.
Je secouai l’apathie et je pris mon verre. Machinalement, je le vidai d’un trait. Ce fut une grave imprévoyance de me priver en un moment de la seule occupation possible.
Sur la table, mon verre était vide ; celui de Romaine était plein.
J’en sentais l’injustice. L’harmonie de la table en était détruite. Je craignais une catastrophe. Je vis l’équilibre du monde menacé.. Quand il me devint impossible de maîtriser plus longtemps mon énervement, je dis à la femme :
« Bois. »
Romaine n’avait pas eu le moindre soupçon du drame qui s’était passé en moi. Elle vida son verre avec le plus grand calme.
Mon âme frémissante était toute concentrée dans le regard avec lequel je suivais lentement le sort du porto de Romaine. Celui-ci monta en arc vers la bouche, toucha les lèvres, commença à glisser le long du verre, à disparaître dans le mystère, après une mystérieuse fusion de rouges. Puis le verre se détacha de la bouche et reprit tranquillement place sur la table. Romaine s’essuyait minutieusement les lèvres avec la pointe de la langue.
Bien qu’elle eût employé un temps infini, elle n’avait bu que la moitié du porto.
Nous regardions maintenant tous deux, vaguement, ce qui nous entourait, depuis les corniches des consoles, les angles des tables jusqu’aux murs déteints : nos regards effleuraient les têtes chauves des clients distants, s’accrochant aux poignées des portes ; deux fois, le mien glissa dangereusement sur une glace : désolés, nous regardions, tantôt pleins de fièvre, tantôt avec une lenteur déçue ; nous cherchions une saillie sûre pour y fixer une pensée ou une parole ; j’avais conscience, tandis que je parcourais de cette façon toute la région occidentale du local, que ma compagne – mais avec plus de paresse – pénétrait celle de l’est. À la fin, comme cela devait être fatalement, nous nous retrouvâmes dans la colonne d’air placée au-dessus de notre table : nos yeux se rencontrèrent un instant, puis s’abaissèrent et se perdirent dans le verre de porto à moitié vidé.
Alors, Romaine dit : « Cela me suffit. Je ne puis boire davantage. »
La phrase tomba sur la table, à côté du verre, avec un bruit mat, sans écho, qui me remplit de méfiance.
Je chassai de la main mon trouble ; je me secouai sur la chaise pour rétablir l’équilibre de l’atmosphère, et, d’un air résolu, je répondis à Romaine :
« Je le viderai moi-même. »
Romaine sourit en disant :
« Tu connaîtras mes pensées. »
*
Elle avait évidemment prononcé ces paroles comme si elle disait « au revoir » ; paroles banales transmises par les traditions les plus anciennes ; et dont on ne comprend ni le sens ni la portée.
En effet, à peine prononcées, elle avait trouvé une occupation qui suffisait à son esprit paisible : c’est-à-dire, avec l’extrémité de deux doigts de la main droite, elle passait le long d’une dentelle qui garnissait sa robe et, arrivée au bout, elle recommençait. Au contact de la chair, la dentelle se retirait à peine et reprenait de suite sa ligne, avec une série de petits sourires ridés comme le bord de la mer à la nuit tombante ; et tous ces sourires se reflétaient et se retrouvaient (unis) dans le sourire qui maintenant apparaissait sur les lèvres de Romaine. Il était aisé de comprendre que ce sourire ne l’aurait pas quitté de sitôt : elle s’y complaisait, elle y avait trouvé un contentement spirituel, le calme. Je l’enviai avec admiration.
Moi, au contraire, je pensais :
« Tous le disent, personne ne le croit, et c’est pourquoi nul ne l’a contrôlé. Il est peut-être vrai que, buvant après un autre, on en connaît les pensées ; mais qui a jamais essayé ? Bien entendu, si c’est vrai, il convient d’examiner avec une attention spéciale. Ce serait une occasion excellente pour en avoir la preuve. »
Je commençai. Je portai à la bouche le verre de Romaine. J’eus soin de placer les lèvres sur le signe à moitié effacé qu’avait laissé celles de Romaine. Je buvais lentement et avec grande tension. Je me trouvais au milieu de l’opération quand une question se posa à mon esprit :
« Sous quelle forme les pensées de Romaine (si je dois les voir) se présenteront-elles à à moi ? Sous celle de sa voix, comme si elle parlait ? de paroles écrites ? d’images, comme dans la cinématographie ? »
J’étais presque à la fin, le visage levé vers le ciel, quand je me dis à moi-même :
« Espérons qu’elle pense à quelque chose. »
Je bus jusqu’à la dernière goutte du porto, comme un vrai gourmet. Je posai le verre et je fixai Romaine.
*
Au début, je ne vis rien. Je constatai que Romaine continuait son jeu innocent et gardait son sourire infini.
Puis, tout à coup, ma vue s’obscurcit comme si j’étais sur le point d’avoir des vertiges. Tout vacilla autour de moi ; j’appuyai une main sur la table. Ce ne fut qu’un instant. Je me ressaisis. Le nuage se dissipa devant mes yeux, s’ouvrit devant elle, et elle m’apparut à découvert ; elle était là, dans la même attitude, souriant à la dentelle et suivant le jeu de ses doigts.
Mais l’atmosphère autour de sa tête était plus lumineuse, vibrante, comme sur le sable au grand soleil ou sur les métaux en fusion. En vérité, il me semblait voir émerger sa tête et son buste : comme si une nuée de vérité fût descendre pour recueillir et envelopper sa personne.
Je retenais ma respiration.
Je regardai les yeux de Romaine.
Ils avaient pris une douceur enfantine.
J’attendis. Je me demandai encore avec quoi je verrai ou j’entendrai. Sera-ce une voix, une image ? Je m’aperçus tout de suite que j’avais trop attendu, que la tension de mon attente troublait certainement le phénomène. Je m’efforçai d’être calme ; j’obéis. Une légère somnolence m’envahit et, en regardant les yeux de Romaine redevenus enfantins, je commençai à m’apercevoir que les miens aussi prenaient la même expression, que moi aussi je devenais doux et enfantin. Maintenant, ma tête tournait ; il fallait rester calme. J’étais comme qui s’agite dans le sommeil, se rend compte qu’on l’observe et résiste. Je sentis un chatouillement à l’extrémité des deux doigts de ma main droite ; je savais que rien ne pouvait le provoquer, mais la sensation était agréable et je l’acceptai ; je faisais courir les pulpes des doigts à travers tous les sens jusqu’au cerveau plein d’une buée tiède.
Tout à coup, j’eus peur de me distraire et d’oublier ce que je voulais faire ; pourtant, malgré moi, je m’abandonnai aux délices de cette hésitation.
Et ma béatitude commença à être troublée de temps en temps par des frétillements colorés et courts. Il semblait que ces mouvements saccadés voulussent prendre une forme qui s’évanouissait à l’instant.
Mon cerveau ne réussissait pas à le consolider. Il n’avait pas même la force de les saisir. Mon cerveau me semblait en vérité une substance faible et légère : un grand flocon d’écume. Je contemplais curieusement ce demi-sommeil bienfaisant. Puis, je sentis une pointe me traverser le cerveau ; j’eus la sensation d’un effort. Une colère dédaigneuse me secoua, et je me dis violemment : « Adèle est une bavarde ! » Je frémis un moment dans ma colère contre Adèle. Mais cet effort ne dura pas longtemps ; les vibrations se ralentirent.
Mais le calme qui remplit de nouveau mon âme n’était pas parfait. La masse molle de mon cerveau était traversée par un mélange menu de noms, de choses, de syllabes et d’images, mais rien ne se montrait aussi clairement comme Adèle. Puis ces détails peu à peu se réunirent et commencèrent à courir comme le lent ruban d’un chemin poussiéreux ; et, lentement, mon cerveau commença à penser :
« Marcel tire trop les cheveux quand il fait la friction. Et, à Julie, il les a coupés plus courts qu’à moi. Le froid des ciseaux est agréable à la peau du cou. Qui sait pourquoi il a voulu me les laisser plus longs ? Je veux essayer le coiffeur de la rue Capo-le-Case. On prend le tram n° 9, comme Rosine. Rosine a eu de la chance. Qui sait si cela durera ? L’idée de se faire photographier en chapeau est stupide. Je n’ai pas donné de pourboire à la portière. Cette idée suffit pour montrer combien Rosine est stupide… La concierge… les vitres de la fenêtre… la petite fille, petite fille de la portière… petite fille… »
Je me sentis très fatigué. Tous les morceaux de pensées et d’images tombèrent sous la table. Dans ma tête, l’hébétation argentée d’auparavant recommença à courir comme un fleuve paresseux.
Alors, avec l’autre, qui regardait tranquillement le phénomène, alors, avec l’autre pensée, je me dis :
« L’expérience réussit à merveille. Mais à présent, je lui joue un tour. Laissons-la reposer, la pauvrette : elle a tant pensé ! Qui sait quand elle pourra recommencer ? »
Je me remis à l’affût.
L’attente aurait été longue si un incident ne se fût produit. Un jeune homme quelconque passa devant nous ; il effleura presque notre table avec les pans de son habit ; il s’éloigna à jamais.
Rien d’autre. Mais, pendant que je voyais Romaine encore immobile, avec sa dentelle, fermant légèrement les yeux, je sentis le brouillard de mes pensées qui se mouvait de nouveau et je me dis : « Il ne m’a pas même regardée en passant. Il aura regardé sans en avoir l’air, il est timide. Tous les hommes me regardent. Je voudrais être un centimètre plus grande. Pourtant, je plais à tous : aucune femme ne plaît à tous comme moi. Ce doit être un pauvre diable ; peut-être qu’il avait des soucis. Qui sait, si je le rencontre de nouveau, et s’il me regarde… C’est étrange… »
Je parlai et, méchamment, je dis à Romaine :
« Ça l’a été parce que j’y étais.
– En effet, » répondit Romaine.
Surpris, je la regardai. Et elle regarda un moment sans soupçon ; mais, tout à coup, je sentis une épouvante aiguë, et je vis et je sentis le visage de Romaine se défigurer et crier : « Qu’es-ce que tu dis ? Pourquoi as-tu dit cela ?
– J’ai dit, répondis-je avec tranquillité, que peut-être celui-là, celui qui est passé, ne t’a pas regardée, parce que j’étais avec toi. Tu veux savoir s’il te regardera à la prochaine rencontre.
– Non, non ! cria-t-elle encore, je n’ai rien dit. »
Les paroles la suffoquèrent, et nous nous tûmes, mais je riais en moi-même ; et, en attendant, je sentis une grande confusion honteuse, dédaigneuse, colère dans cette pensée même ; un amoncellement d’efforts fatigants, qui tombaient dans le vide, parce que le cerveau ne donnait plus prise et ne les saisissait plus ; et puis une angoisse ; elle commença à haleter, et maintenant elle pensait :
« Je dois avoir mal compris. Il est fou ? J’ai peur, j’ai peur ; espérons que quelqu’un vienne que nous connaissions,
– Non, interrompis-je ; à cette heure, il est difficile qu’il arrive quelqu’un que nous connaissions. »
Les dents de Romaine grincèrent comme une scie, la bouche se tordit dans le pâle visage. Un éclair de haine parut et se fixa dans son regard, là, en bas du front, exactement au milieu des yeux, où les pensées les plus tenaces des hommes se figent, et je sentis qu’elle pensait, frémissante :
« Monstre ! je me sauve. Et s’il me tue ? Mon Dieu, mon Dieu. Je me sauve, là ; il m’a dit d’aller chez lui, quoi qu’il arrive. Je me sauve. Je lui jette un verre au visage et je me sauve chez Édouard.
– Non ! dis-je, hurlant, en saisissant sa main ; tu n’iras pas chez Édouard. »
Nous restâmes là comme cloués, en proie à la terreur, plongés dans un silence glacial.
Mais toute vision a disparu de mon cerveau. Au nom improvisé d’Édouard, toute ma clairvoyance tomba comme sous un coup de marteau ; en un clin d’œil, je ne fus plus que moi-même, avec sa main serrée dans la mienne, qui tremblait de spasme.
Je fis un effort désespéré et ridicule pour retrouver la pensée de la femme.
Je me sentis seul et pauvre, tombé d’un trône divin, par terre, au même niveau qu’elle. Je lui criai, d’une voix suffoquée :
« Que penses-tu ? Qui est cet Édouard ? »
La haine s’enfonça davantage entre les yeux noirs, devenus louches. Et j’eus honte d’avoir demandé, d’avoir eu besoin de demander, d’avoir vu se refermer à jamais l’abîme que j’avais dominé. La honte se changea en rage aveugle.
« Et toi, criai-je, tu ne penseras jamais plus ! »
Je me penchai au-dessus de la table, j’allongeai les deux bras, je pris son cou entre les mains et je l’étranglai. Elle se plia tout de suite, sans une parole, avec un souffle violent qu’elle me jeta au visage et mourut.
La tête de Romaine était pesante.
Les gens accoururent ; on nous emmena : elle, morte ; moi, vivant.
L’affaire procura beaucoup d’ennuis aussi au propriétaire du local, et l’on en parla beaucoup dans les journaux de cette époque.
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(Massimo Bontempelli, « La Presse littéraire, » in La Patrie, organe de la défense nationale, quatre-vint-treizième année, n° 4866, jeudi 14 juin 1928 ; Henri de Toulouse-Lautrec, « Le Buveur, le Père Mathias » huile sur toile, 1882)
Les sirènes ont-elles existé ? C’est la question posée par Paul-Yves Sébillot dans le curieux ouvrage qu’il vient de publier chez Payot : Le Folklore de la Bretagne.
L’auteur cite un ensemble de faits et de témoignages assez troublants sur les apparitions et les mœurs de ces êtres étranges, énigmatiques et gracieux.
« En Bretagne, écrit-il, la tradition fait remonter l’origine des sirènes à la fille du roi Grallon, jetée à la mer par son père, sur l’ordre de saint Guénolé, pour avoir vendu la ville d’Ys au diable. dans la seconde moitié du Ve siècle. La fille de Grallon fut changée en sirène. On l’affirme, au cap Sizun, où on l’appelle Marie du Cap, et sur la côte trégorroise, où l’on dit que toutes les sirènes sont nées de celle-là. »
Au cours des siècles, les apparitions des sirènes furent nombreuses en Bretagne. En 1895, les habitants de Plounéour-Trez, près de Lesneven, dans le Finistère, furent réveillés une nuit par les lamentations d’une femme marine agonisant sur la grève. Les soins qui lui furent aussitôt prodigués ne parvinrent pas à la sauver, et elle expira dans les bras d’un pêcheur. On lui creusa un trou dans le sable et on l’y déposa, avec une croix plantée sur le tertre. Mais le curé de Plounéour, indigné du sacrilège, fit déterrer de nuit le cadavre et jeter les restes à la mer…
Selon Paul-Yves Sébillot, les sirènes n’étaient pas des créatures redoutables aux hommes. Il s’élève contre la croyance, encore répandue, qu’un ouragan s’élève si un marin a le malheur de voir une sirène nue. « La plupart des récits de pêcheurs témoignent que, loin d’être méchantes, les sirènes récompensaient magnifiquement celui qui les laissait retourner à la mer. Si des sirènes cherchaient à attirer des jeunes gens, de préférence beaux et solides, ce souci peut s’expliquer par la nécessité où elles se trouvaient de rénover leur race. »
Après cette engageante hypothèse, il y a des chances pour que l’ouvrage de Sébillot devienne, cet été, le livre de chevet de tous les baigneurs.
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(Anonyme, in La Presse, septième année, n° 275, semaine du 17 au 23 février 1951)
Accoudé au bastingage, je me mis, je ne sais pourquoi, à penser brusquement à l’apparition possible du monstre…
Depuis l’antiquité, le serpent de mer défraya toutes les critiques et les récits des navigateurs ne rencontrèrent que des sourires sceptiques. Pouvait-on envisager que quelque survivant des temps préhistoriques, habitant les grandes profondeurs, était de temps à autre dérangé par une éruption sous-marine ? N’était-ce qu’une sorte de baleine empêtrée de longues algues entrevue dans le brouillard, quelque énorme pieuvre ou quelque calmar gigantesque, dont certains d’ailleurs mesurent seize mètres de long ?
Nous ne sommes plus au temps des légendes, et des officiers de marine certifient l’avoir rencontré !
… Le bateau contenait une cargaison de riz ; de faible tonnage, il faisait un service régional et filait lentement au milieu des îlots mystérieux de la baie d’Along. La côte s’entrecoupait d’une verdure épaisse qui dévalait vers la mer comme la chevelure dénouée d’une femme (d’autrefois !) et de rochers grisâtres à pic, sommets de profondes vallées sous-marines au peuple étrange. Il faisait une chaleur écrasante, sans soleil ; le ciel était d’un gris trouble, l’eau, grise, sans rides, épaisse comme du plomb fondu ; pas un souffle d’air. Une sorte de gêne pesait sur la nature, comme pendant une éclipse ; le chien du bord reniflait depuis un moment, inquiet, se défilant derrière les paquets de cordage ; le halètement de la machine faisait mal aux tempes et aux nerfs. Cette mystérieuse ambiance n’était pas jusqu’à toucher les hommes de l’équipage, cependant peu enclins à la rêverie et aux influences impondérables.
Le capitaine parut brusquement sur le pont, la figure violette comme une aubergine, et, sans parler, nous nous regardâmes avec un air de dire : « … Mais qu’est-ce qu’il y a donc ? »
À ce moment, une sourde rumeur fit légèrement vibrer la coque du navire ; figurez-vous une sirène lointaine dont les vibrations seraient transportées par les ondes sous-marines. Le chien se mit à hurler à la mort. L’homme de barre fronçait les sourcils ; il s’attendait à une secousse sismique et nous en fit part en grognant.
L’on savait bien aussi ce qu’était un typhon ; c’est un mauvais moment dont on ne peut jamais prévoir l’issue et rien dans la nature ne décelait particulièrement l’arrivée de ce genre de tornade ; cependant, il y avait quelque chose de parfaitement anormal !
Les îlots qui sortaient de l’eau en arrivaient à ressembler à des têtes de géants crépus, immobiles, écoutant inquiets le grondement lointain.
Plus un clapotis, pas la moindre frange d’écume sur les côtes.
Je regardai la mer avec obsession et il me sembla que depuis un moment les eaux de la baie étaient soulevées d’un large, mais imperceptible mouvement ondulatoire qui allait en grandissant.
Les rochers étaient lentement recouverts par une houle mystérieuse ; le bateau semblait ne plus avancer.

Le chien blotti quelque part poussa un hurlement qui nous fit passer le frisson ; l’homme à la barre n’arrêtait pas de saliver en grinçant des dents. Soudain, et ceci restera gravé dans ma mémoire, il se forma autour du bateau une série de bulles d’air et une quantité de déchets organiques vint tacher le gris sale de la mer ; la houle s’enfla étrangement et, au milieu d’un remous, apparut, comme un sous-marin qui remonte de plongée, une masse brune énorme, couverte de longs poils, de coquillages et d’algues, puis retentit un souffle formidable comme une sirène de paquebot, deux yeux démesurés recouverts d’une taie bleuâtre, sans regard, une gueule affreuse dégouttante d’écume et de parasites, un éternuement formidable dans une poussière d’eau, puis, plus rien ; entre deux eaux, les replis d’un corps ondulant, ridant la surface, un sillage, le monstre était retourné dans ses profondeurs.
Nous n’avions pas prononcé une parole ; nous étions livides ; une odeur de poisson pourri flottait dans l’air… mais à quoi bon raconter quelque chose d’invraisemblable ? Cependant, nous avions vu le Serpent de mer, je le certifie.
J’essayai, tremblant encore de l’horrible vision, de crayonner un souvenir, mais demeurai impuissant devant une feuille blanche, incapable à ce moment de fixer un trait précis ; seul le souvenir de deux yeux aveugles, bleuâtres et suintants, et qui restent impérissablement gravés dans ma mémoire, me poursuivit des journées entières.
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(Joë Hamman, in Le Journal des Voyages, magazine hebdomadaire illustré, nouvelle série, n° 25, jeudi 22 octobre 1925)
On aurait tort de croire que certaines histoires merveilleuses, racontées par les anciens voyageurs, ne sont que des fables mensongères inventées par eux dans le but d’étonner leurs contemporains, au retour de leurs expéditions lointaines.
Le plus souvent, ces légendes cachent un problème géographique que l’on parvient par la suite à démêler.
Telle est la description du Pays sous la terre, qui fut transmise aux premiers conquérants du Brésil par un vieux cacique centenaire.
D’après le récit de l’Indien, ses ancêtres lui avaient appris qu’il existait, sur les rivages d’un fleuve immense, des tribus d’hommes au teint particulièrement semblable à la face des morts. Seuls, les yeux vivaient dans ces visages mornes ; et ces bouches avaient un langage guttural et caverneux. Pendant une partie de l’année, ces êtres, qui étaient petits et trapus, vivaient sur les bords du fleuve, à la lumière du soleil. Ils faisaient la chasse aux jaguars, et, la nuit, ils grimpaient, pour se reposer, dans les branches des arbres gigantesques. Puis, à une certaine époque de l’année, lorsque baissaient les eaux du fleuve, ils se rassemblaient et montaient sur d’innombrables petites barques ; ils s’en allaient vers un endroit où s’ouvrait une immense caverne nommée la Bouche des eaux.
Par cette ouverture colossale, le fleuve s’engouffrait à intérieur de la terre et poursuivait son chemin entre des collines, comme s’il fût resté à la surface de la planète.
Bien que souterrain, le fleuve n’en restait pas moins très poissonneux, et les habitants de ses eaux étaient plus grands que ceux du fleuve dans ses parties libres.
Sur les rives croissait une végétation très haute, mais toute livide, et pâle comme la blancheur des lis.
Après avoir navigué une journée sur ce fleuve inouï, on apercevait des animaux en troupes nombreuses. Ils étaient surtout semblables à des rats, mais ils avaient la taille d’un cheval. Les tribus de dessous la terre ne lançaient point de flèches contre ces quadrupèdes, dont elles avaient une crainte superstitieuse. Du reste, le vieux cacique racontait qu’un jour, un homme des tribus livides ayant lancé une flèche et, de sa barque, tué l’un de ces animaux sur le rivage, aussitôt, des profondeurs des herbes lointaines, il accourut un nombre si infini de rats que toute la partie présente de la tribu fut massacrée. Cependant, les rats ne mangèrent point la chair des hommes.
Durant la moitié de ce qui constitue la journée solaire, le Pays sous la terre était faiblement éclairé par une lumière diffuse de nuance mauve. Ce jour crépusculaire et mystérieux durait douze heures, et s’éteignait sans transition. Alors, les hommes souterrains étaient pris, bon gré mal gré, d’une invincible torpeur, beaucoup plus semblable à la mort que ne l’est notre sommeil. Pendant cette nuit si profonde, d’immenses vampires blancs venaient d’abord voleter au-dessus des hommes étendus à terre, de même qu’au-dessus des innombrables rats géants, endormis dans les épais roseaux. Peu à peu, le vol des vampires pâles s’abaissait, et chacun de ces oiseaux choisissait sa proie et se posait sur elle. Il enfonçait doucement son suçoir livide dans le cou de l’homme ou du rat, et il buvait du sang avec tant de précaution que ceux-ci s’en trouvaient seulement un peu affaiblis et qu’il ne leur restait ensuite qu’une cicatrice sans danger.
Ces vampires étaient évidemment les maîtres du Pays sous la terre, et ils prélevaient chaque nuit le tribut du sang comme une fermière trait le lait de ses vaches dans les pâturages connus.
Après des heures d’une prodigieuse obscurité, tout à coup, une lueur violette emplissait le Pays sous la terre. Les vampires blancs disparaissaient ; les hommes se réveillaient, les quadrupèdes géants reprenaient leur course le long des rivages ou vers les collines. La lumière violette qui était l’aurore de cette contrée mystérieuse s’atténuait un peu, et de nouveau le jour mauve et crépusculaire éclairait la vie morne de ce monde étonnant.
Scientifiquement, quel était ce mystère ? Sans nul doute, il peut y avoir, dans les espaces souterrains, une lumière magnétique. Des cours d’eau s’enfoncent aussi sous le sol, quelquefois pour s’y perdre, d’autres fois pour réapparaître plus loin. Quant aux hommes et aux animaux qui vivaient dans ce Pays sous la terre… quant au fleuve qui y descendait ainsi, l’on n’a aucune donnée sur ces points. Mais la constitution du sol, dans l’Amérique méridionale, est si étrange que, dans le même versant, des rivières coulent dans le sens inverse l’une de l’autre. Il y a donc eu là, en des siècles lointains, de bizarres révolutions géologiques qui ont pu donner naissance à la légende que nous venons de raconter.

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(André Charmelin, « La Légende du Cacique, » in Journal des Voyages et des Aventure de Terre et de Mer, journal hebdomadaire, deuxième série, n° 459, dimanche 17 septembre 1905. Le lecteur aura bien évidemment reconnu dans cette légende apocryphe une réappropriation de « La Contrée prodigieuse des cavernes, » de J.-H. Rosny, que nous avons publiée sur ce site il y a quelques jours. Illustration de Félicien de Myrbach pour la parution originale de la nouvelle de Rosny, in Figaro illustré, onzième année, n° 40, juillet 1893)
Un de nos confrères des États-Unis raconte l’histoire suivante ; si elle n’est pas d’une absolue véracité, elle témoigne du moins d’une forte dose d’imagination chez son auteur.
On mande de Waycross (Géorgie), que l’on vient de constater judiciairement dans cette ville l’existence d’un véritable enfant-crocodile, une des plus singulières et des plus tristes monstruosités que l’on ait jamais vues.
L’enfant-crocodile est âgé de quatorze ans ; il est totalement dépourvu d’intelligence et ne peut ni parler ni marcher ; non seulement presque tout son corps ressemble à un crocodile, mais encore le jeune monstre siffle, souffle et écume de la bouche de temps à autre, tout comme un saurien en furie.
C’est à peine, lorsqu’il a faim ou soif, s’il parvient à se faire comprendre en grognant et en rampant sur sa poitrine ; sa tête est longue et plate, ses yeux sont ronds et ressemblent exactement à ceux des crocodiles.
Sa bouche, large et allongée, est garnie d’un nombre extraordinaire de dents ; les bras et les jambes, plats et contournés, ont la forme des pattes d’un saurien. Il a une grande prédilection pour l’eau et il sait toujours où en trouver.
En un mot, c’est plutôt la nature du saurien que celle de l’homme qui domine dans cet être.
Le malheureux idiot, dont l’aspect effrayait les voisins de ses parents, a été conduit devant le grand jury et examiné curieusement par la plupart des médecins de Waycross.
Il était question de le faire interner dans un asile d’aliénés ; mais comme il n’a jamais fait de mal à personne, les jurés ont décidé de le laisser à la garde de ses parents, qui paraissent d’autant plus attachés à lui qu’il est plus difforme.
Voici maintenant, à titre de curiosité, comment la naissance de ce monstre a été expliquée devant le juge de Waycross par ses parents mêmes :
Le père et la mère de l’enfant demeuraient, avant sa naissance, dans une des parties les plus sauvages de la Floride. Or, un jour qu’ils traversaient un réservoir d’usine à l’eau bourbeuse, la femme étant sur le point de devenir mère, ils ont assisté à un effroyable combat entre deux gros crocodiles.
La femme effrayée a voulu tourner la tête ; mais son mari, pour la taquiner, l’a obligée à contempler cette lutte jusqu’à la fin, c’est-à-dire jusqu’à ce que l’un des sauriens fût tué par l’autre.
Depuis lors jusqu’au moment de ses couches, la pauvre femme a été constamment poursuivie par le souvenir de ce combat, et elle a finalement donné le jour à l’enfant-crocodile, qui vient de comparaître devant le grand jury de Waycross.
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(« Faits & nouvelles, » in La Fraternité,journal hebdomadaire des intérêts d’Haïti et de la race noire, deuxième année, n° 46 et 47, 3ème et 4ème semaines de juillet 1892 ; « Échos et nouvelles, » in Le Petit Parisien, dix-septième année, n° 5743, lundi 18 juillet 1892 ; in Le Progrès de la Côte-d’Or, journal politique quotidien, vingt-quatrième année, n° 201, mardi 19 juillet 1892 ; sous le titre : « L’Enfant alligator, » « Échos & nouvelles, » in L’Autorité, septième année, n° 201, mardi 19 juillet 1892 ; in Supplément à La Croix, treizième année, n° 2811, mardi 19 juillet 1892 ; in Le Petit Marseillais, journal politique quotidien, vingt-quatrième année, n° 8821, mercredi 20 juillet 1892 ; « Faits divers, » in Le Petit républicain de l’Aube, journal quotidien, septième année, n° 2162, mercredi 20 juillet 1892 ; « Nouvelles diverses, » in L’Express du Midi, journal quotidien de Toulouse et du Sud-Ouest, deuxième année, n° 290, mercredi 20 juillet 1892 ; « Étranger, » in Le Journal du Midi, organe politique et quotidien de la région du Sud-Est, dix-huitième année, mercredi 20 juillet 1892 ; sous le titre : « Un Monstre, » in La Dépêche du Puy-de-Dôme et des départements du Centre, cinquième année, n° 198, jeudi 21 juillet 1892 ; « Faits divers, » in L’Avenir du Tarn, journal de la république réformatrice, quatorzième année, n° 3751, jeudi 21 juillet 1892 ; sous le titre : « L’Enfant alligator, » in Le Petit Républicain du Midi, dixième année, n° 3247, jeudi 21 juillet 1892 ; sous le titre : « Un Enfant monstre, » in Le Petit Alger, journal républicain indépendant, septième année, n° 666, dimanche 24 juillet 1892 ; sous le titre : « L’Enfant alligator, » in La Justice, troisième année, n° 4576, lundi 25 juillet 1892 ; sous le titre : « Un Enfant alligator, » « Faits divers, » in Le Grand Écho du Nord et du Pas-de-Calais, soixante-quatorzième année, n° 208, mardi 26 juillet 1892 ; sous le titre : « Un Curieux Monstre, » « Faits divers, » in Le Bel-Abbèsien, journal républicain indépendant, cinquième année, n° 356, jeudi 28 juillet 1892 ; sous le titre : « L’Enfant alligator, » « Faits divers, » in Stamboul, journal quotidien, jeudi 4 août 1892 ; in Les Antilles, cinquantième année, n° 64, samedi 13 août 1892 ; sous le titre : « Un Cas extraordinaire de monstruosité, » et la signature : R. V. [René Verneau], « Nouvelles et Correspondance, » in L’Anthropologie, tome VII, 1896. Gravure extraite de l’Histoire naturelle du comte de Lacépède, Paris : Furne et Cie, 1841)
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☞ La source de ce « canard » est bien à chercher dans la presse américaine, qui s’en est fait largement l’écho, notamment dans le Biloxi Daily Herald [Mississippi], samedi 9 juillet 1892, l’Audubon County Republican [Iowa], vol. VII, n° 34, jeudi 4 août 1892, ou encore le Southwest Sentinel [New Mexico], volume XVIII, n° 33, mardi 16 août 1892.

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(in Southwest Sentinel, volume XVIII, n° 33, mardi 16 août 1892)
Quand Saturnin, petit vendeur au bazar « À l’Élégante et au Shah de Perse, » découvrit, vers l’âge de dix-huit ans, que la femme qui souriait sur les boîtes de savonnettes – les six pour quatre francs quatre-vingt-quinze – était blonde, il lui sembla que son cœur se trouvait brusquement saisi par une poigne brutale, comprimé jusqu’à la syncope et précipité hors de sa poitrine.
Le rayon « Hygiène et Beauté » devint pour lui un lieu de félicité et de joie. On le vit des jours entiers contempler les boîtes de savonnettes – les six pour quatre francs quatre-vingt-quinze – où souriait le visage idéalement blond aux joues d’un rose fade de chromo.
Saturnin n’était pas un aigle. Il est probable que si l’humanité avait compté sur lui pour la doter de découvertes aussi simples que celles, par exemple, du fil à couper le beurre, ou de l’épingle dite de nourrice, elle eût dû se résigner à ne jamais faire usage de ces objets de première nécessité.
Saturnin était doux, faible, mélancolique et orphelin. Il récitait volontiers les vers que des mains inconnues gravent sur les mirlitons. La malice n’habitait pas son cœur. Son plus violent chagrin d’enfant datait du jour où il avait découvert que les chevaux dormaient debout, ce qu’il considérait, ayant essayé de les imiter, comme un véritable martyre.
Il n’était point pour cela dénué de qualités commerciales et les clientes qui fréquentaient le bazar « À l’Élégante et au Shah de Perse » quittaient rarement le rayon « Hygiène et Beauté » les mains vides, même lorsque la curiosité seule les avait menées vers ses étalages.
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Et cependant Saturnin, mélancolique et orphelin, avait, jusqu’à sa découverte, fait sans enthousiasme son métier de vendeur. Mais de l’instant où il commença de rêver au profil souriant, il commença de vendre comme d’autres boivent ou jouent, avec passion.
C’est que Saturnin, audacieux comme seul un faible sait l’être par crises, avait conçu un projet énorme : il avait découvert au rayon « Papeterie » une carte postale – en couleurs – où la même femme, plus blonde encore que sur la boîte à couvercle azuré, souriait du même sourire impersonnel et enivré. En légende, quatre vers en lettres dorées alignaient des rimes riches : jours, toujours, ivresse, caresse. Le vendeur du rayon « Papeterie » affirmait que la carte avait été faite « d’après nature. » Il existait une femme en chair et en os qui possédait ces cheveux blonds et ce sourire rouge sur blanc.
Saturnin la chercherait, la connaîtrait, lui offrirait… Mais encore, pour cela, fallait-il avoir quelque chose à lui offrir ; c’est pourquoi Saturnin, déchaîné, faisait l’article, vantait l’eau de Cologne, imposait les crèmes de beauté, empaquetait des monceaux de brosses à dents, d’éponges et d’instruments divers destinés à améliorer l’état de la chevelure, de la peau ou des ongles. Saturnin serait riche.
Il pourrait ainsi faire à son cœur pantelant un matelas de papier-monnaie et offrir l’un avec l’autre à Lise – c’est ainsi qu’il avait baptisé l’élue de son âme.
Son chiffre d’affaires montant sans cesse, Saturnin ne tarda pas à’ être remarqué par son directeur qui le proposa pour le grade de chef de rayon. Celui d’inspecteur cessa de lui paraître inaccessible. Son avenir d’un coup s’éclaira.
*
Or, un soir, son collègue de la « Papeterie, » qui le respectait parce que la fortune lui souriait, et qu’il avait chargé d’une enquête discrète, lui annonça qu’il avait pu découvrir, par la maison d’édition des cartes postales, le nom et l’adresse de la femme qui souriait sur les boîtes de savonnettes. Elle s’appelait Mlle de Paty, faisait profession de cartomancienne et habitait au quatrième étage d’un immeuble de la rue Mouffetard.
Saturnin ne laissa pas vieillir le renseignement ; il fut, le jour même, rue Mouffetard, grimpa les quatre étages, le cœur bondissant, hésita dix secondes, trembla, sonna.
Chauve, édentée et sale, une vieille repoussante ouvrit la porte. Avant que Saturnin eût eu le temps d’exposer le but de sa visite, la vieille l’avait assis de force, avait remué des cartes, fait parler un perroquet qui disait des mots arabes, mélangé le marc de café et lu dans la main du jeune homme son passé, ses rêves et son avenir. Il sut qu’il était l’homme d’une seule femme, qu’un seul amour emplirait son existence, que sa ligne de tête, sa ligne de vie et sa bosse du commerce, dépendaient directement et uniquement de sa ligne de cœur et mille choses encore qui l’intéressèrent beaucoup moins.
Les yeux fixés sur une carte postale de lui bien connue, attachée au mur par une punaise rouillée, Saturnin attendit pour poser la question qui lui brûlait la gorge, que la vieille eût tari sa faconde.
Enfin, il put prononcer, jouant l’indifférence et désignant le portrait :
« Cette jeune fille, là ? Votre fille, sans doute ?
– Oh ! non, mon bon Monsieur, je n’ai pas de fille.
– Qui donc alors ?
– Mais moi-même, mon bon Monsieur, moi-même. Étais-je jolie, n’est-ce pas ? Il n’y a pas longtemps de cela, dix ans peut-être ; j’avais trente ans !.. Depuis, j’ai eu des malheurs. Ce n’est pas que je boive, mais… »
Quelque chose tourbillonna dans la tête de Saturnin, lui battant affreusement les tempes. En jetant un louis sur la table bancale, il renversa un litre qui se brisa, répandant une atroce odeur d’alcool à bon marché.
Dix fois, il trébucha dans l’escalier obscur.
Et quand il se retrouva titubant, étourdi et désespéré, dans la cour sordide, regardant béatement sa paume sillonnée de rides, Saturnin remarqua que sa ligne de cœur avait été comblée par la crasse luisante de la rampe.

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(Yvan Noé, « Les Contes du Nouveau Siècle, » in Le Nouveau Siècle, organe du faisceau des combattants et des producteurs, deuxième année, n° 219, samedi 7 août 1926 ; « Les Contes de Paris-Soir, » in Paris-Soir, grand quotidien d’informations illustrées, onzième année, n° 3467, lundi 3 avril 1933 ; in Notre Temps, neuvième année, n° 560, vendredi 31 mai 1935)
Les locataires de la maison portant le n° 12 de la rue Serré, à Montmartre, entendaient hier, vers les deux heures du matin, un vacarme épouvantable, provenant d’une chambre située au quatrième étage et occupée par une jeune bonne, Mlle Louise Morette.
C’était des cris sourds, des gémissements, des plaintes, parmi lesquels on distinguait les mots : « À l’assassin ! on m’étrangle, venez vite ! »
On se précipita au secours de la malheureuse qu’on supposait réellement aux prises avec un malfaiteur.
Arrivés sur le palier, les voisins enfoncèrent la porte et furent alors témoins d’un spectacle dont il ne se rendirent pas bien compte sur-le-champ.
Autour de la chambre, courant comme une folle et renversant tout sur son passage, ils virent Mlle Morette, dont la face injectée de sang et les yeux hors des orbites faisaient craindre qu’elle ne vînt à succomber à une attaque d’apoplexie.
Mais d’assassin… pas l’ombre.
Tout à coup, la jeune fille, après avoir fait deux ou trois tours de cette course échevelée, s’affaissa évanouie en poussant un cri étouffé.
Comme on s’approchait d’elle pour la relever, quelle ne fut pas la stupéfaction de chacun en voyant une sorte de monstre d’une forme hideuse, pendu au cou du Mlle Morette et dont la queue battait l’air de coups précipités :
Tout son dos est couvert d’écailles bruissantes,
Et son corps est armé de pinces menaçantes,
Noir habitant des eaux, dragon impétueux,
Sa croupe se recourbe en replis tortueux.
Les femmes se sauvèrent en poussant des cris de frayeur et ajoutèrent encore au tumulte ; un individu courut même chercher un revolver pendant qu’un autre, non moins courageux, s’armait d’un pesant marteau.
Cependant, quelques personnes, parvenant à dompter leur trouble, examinèrent de plus près le monstre et reconnurent en lui… un énorme homard, dont une des pinces entourait le cou de la malheureuse.
Un rire prolongé envahit alors tout le cercle des curieux et se communiqua bien vite aux autres locataires qui, dans le plus simple appareil, étaient sortis sur le carré et attendaient anxieux la fin de ce drame.
On s’empressa de détacher, non sans grande peine, le trop familier crustacé du cou de Mlle Morette, à laquelle on finit par faire reprendre ses sens en la rassurant sur la nature et l’espèce de l’assassin à qui elle venait d’avoir à faire.
Au bout de quelques instants, on eut enfin par elle l’explication de cette scène grotesque.
Elle avait acheté ce homard dans la soirée pour le dîner de ses maîtres le lendemain, et avait placé, par mégarde, le panier dans lequel il était, sur une chaise près de son lit, circonstance dont avait profité le captif pour lui rendre cette étrange visite.
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(Georges Lefranc, « Faits-Paris, » in L’Événement, deuxième année, n° 385, samedi 26 avril 1873 ; « Fait divers, » in Le Progrès de la Somme, quatrième année, n° 419, samedi 26 avril 1873 ; sous le titre : « Le Homard étrangleur, » in Le Petit Moniteur universel, n° 117, dimanche 27 avril 1873 ; sous le titre : « Un Homard en liberté, » « Fait divers, » in Le Progrès du Nord, septième année, n° 117, lundi 28 avril 1873 ; sous le titre : « Un Monstre imaginaire, » « Fait divers, » in L’État, journal de la République et de la liberté commerciale, quatrième année, deuxième série, n° 1114, mardi 29 avril 1873 ; « Échos, » in La Chasse illustrée, journal des chasseurs et de la vie à la campagne, sixième année, n° 22, samedi 31 mai 1873)
Un article de la Revue, qui porte ce sous-titre hardi : Communications interplanétaires, examine sérieusement la question du transfert d’une planète dans une autre et déclare la solution possible, si on arrivait – grâce à l’utilisation de l’énergie intra-atomique, révélée par les phénomènes du radium – à obtenir des vitesses supérieures à toutes celles connues jusqu’ici.
Avec une translation de 46 kilomètres à la seconde, une promenade dans la Lune, avec retour, durerait environ quatre heures ; un voyage à Vénus ne demanderait que dix jours.
Or, l’appropriation pratique des nouvelles découvertes sur la radio-activité n’est pas jugée irréalisable par certains savants, entre autres M. Gustave Le Bon, qui écrit : « La science est à la veille de capter ces énergies dont on ne soupçonnait pas l’existence et de rendre ainsi inutile l’extraction de la houille. »
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Pourquoi pas, après tout ?
N’aurait-on pas bien étonné ceux d’entre nous qui sont nés vers la seconde moitié du quatorzième siècle, en leur révélant, en leur annonçant les inventions dont la pratique est devenue courante aujourd’hui pour nous ? Qu’aurions-nous pensé si quelque prophète de rêve, se dressant devant notre enfance ébahie, lui avait dit : « Un jour, les deux pieds de l’homme, appuyés sur un mécanisme de pédales, lui feront parcourir six mètres avec le même effort de muscle nécessaire pour avancer aujourd’hui de cinquante centimètres, – et cet instrument s’appellera la bicyclette. Un jour, décuplant cette rapidité, il pourra, sans l’aide des rails et de cette vapeur dont tu entends vaguement parler en ce moment, franchir soixante, quatre-vingts, cent kilomètres en une heure ; – et tu connaîtras l’automobile. Un jour, en approchant ton oreille et ta bouche d’une plaque en apparence inerte, tu pourras parler avec un ami à Marseille, à Londres, à Berlin, plus tard à New-York et à Pékin ; tu entendras sa voix frémir comme si elle résonnait près de toi ; – et tu te serviras du téléphone. Un jour, à travers les moires de l’air, courant sur la surface lisse ou tourmentée des vagues, ta dépêche livrée à l’espace traversera l’atmosphère, viendra se poser sur les antennes d’un paquebot, au large, reprendra de là son vol pour atteindre quelque lointain continent ; – et ce sera la télégraphie sans fil ! »
Notre enfance, pourtant préparée par les récits merveilleux de Jules Verne, serait demeurée incrédule. Elle était accoutumée, résignée, – quoi qu’on en ait dit, – à l’idée de l’impossible, et les grands espaces blancs, signifiant à la Légende « régions inconnues, » parsemaient encore nos cartes d’Afrique. Aux lieux où figurent aujourd’hui la tache bleue du lac Tchad, les hachures des monts Borkou, les points indiquant des villes comme Yola ou Agadès, on ne voyait que du vide et l’on m’enseigna quelque temps que le centre de cette partie du monde n’était que le lit d’une ancienne mer desséchée, un océan de sable inhabitable, désert.
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Pourtant, – et c’est pourquoi des hypothèses comme celles qui m’occupent ici ne peuvent laisser indifférents ni l’artiste, ni le penseur, ni le public, – pourtant, la notion de l’invraisemblable est une de celles qui précèdent toujours la vérité d’une découverte. Pas loin de nous, il y a juste un siècle, je trouve à mon effarement, dans les Mémoires de Metternich, l’idée du submersible employé comme engin de guerre. C’est au moment où les esprits s’échauffaient en France à propos de la descente en Angleterre. Le diplomate mande à sa femme : « Les projets les plus insensés se forment ; un certain Tillorier veut passer en ballon ; un nommé Garnier en patins élastiques ; un troisième prétend avoir inventé une espèce de bateau pour passer sous l’eau et par conséquent ne point être vu. »
Mais les rêveries des poètes, les spéculations des chercheurs n’ont-elles pas, par avance, tout imaginé ou tout prévu ? Lucien, cette façon de chroniqueur du deuxième siècle, voyage dans les étoiles, aborde au pays de la Lune, suit la grande route du Zodiaque, passe entre les Hyades et les Pléiades ; Sancho, qui croit traverser les airs sur son cheval de bois, nous fait, les yeux bandés, un cours complet d’astronomie populaire au seizième siècle ; Cyrano nous emmène dans la Lune, dans les pays du Soleil, et les moyens proposés par lui pour s’élever décèlent, sous la forme d’ailleurs la plus fantaisiste, une connaissance approfondie des lois de la physique et de la chimie qu’il ne faut pas s’étonner de rencontrer chez l’élève de Gassendi. Villiers de l’Isle-Adam enfin, dans ce livre prodigieux, mystérieux, tronqué, inachevé, artificiel, comme son héroïne même, l’Ève future, a prédit, expliqué, démontré le phonographe, le cinématographe, le théâtrophone, sans compter les inventions encore « en puissance, » comme le dessin à distance ou la transmission fluidique de la pensée.
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On ira donc peut-être un jour vers les astres, on reviendra des étoiles sans avoir passé par les portes de la mort. On connaîtra l’autre face inconnue de Séléné, on saura ce que signifient les canaux méthodiques de Mars, les anneaux singuliers de Saturne, les zones de Jupiter, les phases de Vénus et les rêveries le soir, sur les terrasses balustrées, au milieu du scintillement d’or de la nuit, seront documentées ; quelque voyageur nous dira sa déception sur l’« éblouissante Tycho, » la maussaderie de sa traversée sur « la mer des Humeurs » ; un autre, moins banal, nous révélera les mœurs des Marsiens et les travaux ingénieux qui transforment périodiquement leur globe ; un autre encore peut-être nous égaiera avec les fantaisies des satellites de Saturne. Tel s’écriera en montrant du doigt un endroit de l’espace : « J’étais là, telle chose m’advint, » et, peut-être, apprendrons-nous, horreur ! qu’un casino fonctionne dans la Grande Ourse.
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Eh bien ! ce jour-là, nous regretterons la terreur mystérieuse et sacrée qui maintenant encore nous émeut devant la palpitation de l’infini ; que deviendra l’humanité, quand elle aura touché le fond de toutes les choses, et n’est-ce pas le fruit le plus amer de l’arbre de la science que de n’avoir plus rien à ignorer ? Songez de quelle admirable et quasi-divine poésie était l’aspect de l’océan, alors qu’on ne pouvait savoir ce qu’il y avait derrière ses horizons bleus ou gris. Pour les uns, c’était un fleuve immense enserrant la terre, et dont les flots se confondaient avec les nues ; pour d’autres, c’étaient les terres des morts, qui s’étendaient au-delà, et l’œil s’y fatiguait à suivre la trace des vaisseaux aux voiles orientées, que les druides lançaient à certaines époques sur la mer, vaisseaux vides, mais chargés d’âmes cinglant vers l’inconnaissable. Les terreurs des matelots de Colomb sont effroyables et sublimes : tantôt ils croient à l’existence d’une mer d’herbes qui va les enliser, et les longues algues des Sargasses se massent contre l’étrave des caravelles, semblant confirmer la légende ; tantôt ils consultent ces cartes de Mercator, où les projections des latitudes se réunissent et se concentrent en un point signalé comme un gouffre sans fond ; ou bien ce sont les traditions qui dressent sur un roc des Canaries une monumentale statue de bronze, la main levée pour arrêter les audacieux et les découvreurs.
… Ils se penchent à l’avant, interrogent l’écume, voient filer le long de la coque des bois sculptés où la main de l’homme se révèle ; un feu naît au loin dans la nuit, des parfums de fleurs volent dans l’air : les navigateurs se voient en Chine, aux Indes… et leurs proues s’engravent sur les plages du Nouveau-Monde. – Hélas ! depuis qu’ils en ont fait le tour, comme la Terre est devenue plus petite !…
Autrefois, elle s’arrêtait aux ondulations violettes de la forêt hercynienne, aux steppes neigeux des Scythes, aux sables jaunes de Lybie, aux plaines arides des Parthes. Si Hannon tente un périple, il ne fait guère que caboter au-delà des colonnes d’Hercule sur les côtes d’Afrique ; le plus ancien voyage connu, celui des Argonautes, nous révèle une géographie fantastique ; l’auteur, qui écrit vers 200 ans avant Jésus-Christ, – deux siècles après Aristote et Platon, – croit que le Danube, le Rhin et le Rhône ne sont qu’un seul et même fleuve et fait passer la nef « Argo » du Pont-Euxin dans l’Adriatique. Cependant, Néron s’inquiète de savoir d’où vient le Nil et le centurion envoyé par lui remonte jusqu’aux marais immenses au milieu desquels se groupent les huttes de Fashoda. Pline nous a raconté son voyage. Mais qu’importe au peuple-roi ces contrées où grouillent les barbares ! Ce qui mérite d’être appelé la terre, c’est seulement les lieux où l’on adore le nom de César et où l’encens fume devant les aigles dorées des enseignes !
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Nous voulons savoir et déjà, quand les pôles de la Terre demeurent encore inconnus, notre désir se lève vers le ciel. Cependant, sans le christianisme et l’influence de sa morale, serions-nous plus intelligents, serions-nous meilleurs que le Grec Apollonius pour qui l’Ister – notre moderne Danube – se jetait à la fois dans l’Adriatique et dans la mer Noire, que le Latin Sénèque, dont toute la présomption allait à supposer une île plus lointaine que Thulé ?
Toutes les énergies qu’on nous promet ne parviendront jamais à envoyer l’homme vers « l’Alpha » du Centaure ou l’Ophinchas de la constellation d’Hercule. Mais son désir et son rêve peuvent l’y porter et c’est dans cette puissance que sa grandeur réside.
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(François de Nion, in L’Express de Saône-et-Loire, journal républicain du matin, troisième année, n° 16, mardi 16 janvier 1906 ; illustration de Jean-Jacques Grandville pour Un Autre Monde, Paris : Henri Fournier, 1844)
Sur le boulevard de Belleville, une foule badaude s’est amassée, ricanante, devant le magasin d’un oiseleur.
« Perroquets en vente depuis 10 fr. » porte un écriteau. Mais ce n’est pas l’emplumé bavard comme un vieux parlementaire que contemple le populaire. Non plus que le serin, d’un jaune à dépiter l’honorable renégat Biétry, ni le rouge-gorge plastronnant comme un soldat anglais à la poursuite de quelque Dolly Gray.
Non, l’animal que regardent les yeux ronds des flâneurs, figés dans une admiration béate et niaise, est un quadrumane comme vous et moi, un singe d’assez belle taille, au regard méditatif. Un regard dans lequel il entre certainement plus de pensée que dans les regards humains rivés sur lui !
Car eux, les spectateurs, en proie à une jubilation muette, ou émettant, à intervalles, quelque exclamation monosyllabique, comme s’ils avaient perdu l’usage du langage articulé, ne semblent pas même soupçonner le lien de famille qui existe entre eux et le captif. En quête de distractions quelconques qui leur fassent oublier la monotonie de leur vie animalisée, ils regardent, mais c’est tout. L’image emmagasinée par leur rétine ne se traduit pas en idées dans leur cerveau, où jamais l’effort de la pensée n’a creusé son sillon.
Le captif, au contraire, dans les curieux en arrêt de l’autre côté de la vitrine, reconnaît des congénères. Congénères plus grands, un peu plus forts, plus ou moins bien vêtus, tandis que lui, le parent pauvre, montre son entière nudité dans cette cage où il trouve juste la place suffisante pour se retourner.
Et il se demande pourquoi cette différence de situation. Pourquoi est-il, lui, le prisonnier ? Pourquoi sont-ils, eux, les êtres libres ?
Ce singe, moins laid certainement que François Coppée, et moins grimaçant qu’un évêque, n’appartient pas à l’une des grandes espèces anthropomorphes : orang, chimpanzé, pas même à celle du gibbon, cet orang américain qui pourrait bien être aussi un de nos collatéraux.
La circonvolution de Broca, siège du langage articulé, n’apparaît point particulièrement proéminente sous sa boîte crânienne ; enfin, il possède une queue, appendice considéré comme déshonorant par le vulgaire et comme stigmate d’infériorité par les savants. N’empêche que tout un monde de pensées se devine dans ses yeux bruns, pensées qui l’oppressent d’autant plus que nulle parole ne peut les traduire.
Ému de pitié, car sa vue me rappelle que, moi aussi, j’ai été captif dans des cages, à la vérité moins étroites, je contemple alternativement l’animal et les humains. Non, ma foi, la différence n’apparaît pas à l’avantage de ceux-ci.
Aucun sentiment de compassion ne s’éveille en eux pour cet être arraché à la vie libre des forêts et exposé sous ces barreaux qui l’écrasent à la curiosité des oisifs. Pas la moindre idée que les arrière-ancêtres du singe se relient à la même souche que les nôtres. Et l’on ose parler de la voix du sang !
Un jeune ouvrier en balade regarde l’encagé avec le sourire ironique de l’être supérieur qui peut fumer des crapulos, boire sans soif et lire la Patrie. Malheureux inconscient, sais-tu si quelque cage ne s’ouvrira pas pour toi aussi le jour où, méprisé, écrasé, traité à ton tour en être inférieur par des humains mieux vêtu que toi et au langage plus correct, tu auras émis la prétention de vivre leur égal !
Une jeune et belle fille se tord d’un rire niais qui signifie : « C’est drôle, un singe ! » Pauvre fille, que de singes tu rencontreras dans la vie, à commencer par le cavalier qui te séduira par ses cabrioles et ses déhanchements, quelque samedi soir, dans un bal de carrière ! Certes, tu te crois bien supérieure à l’animal velu qui halète sous tes yeux, mais un jour viendra où tes fraîches couleurs s’effaceront, où ta beauté ne sera plus qu’un souvenir et où la misère, la brutalité peut-être du mâle t’auront fait tomber à la vie morne des bêtes.
Arrive un cuirassier, l’air vainqueur comme il convient à quiconque porte un sabre. Lui aussi toise dédaigneusement le captif, méprisable cercopithèque qui, dans sa cage, ne soupçonne pas les sublimités de la caserne, de la théorie et de la manœuvre.
Sur le trottoir opposé, passe une petite demoiselle, tout de blanc vêtue et enveloppée dans de longs voiles. Elle a une minute d’hésitation ; sans doute voudrait-elle se joindre au rassemblement qui l’intrigue, prendre sa part du spectacle extraordinaire qui fascine tous ces gens. Mais elle n’est pas seule ; des personnes graves, de l’un et l’autre sexe, l’accompagnent ; sur elle est fixé l’œil de la société humaine, religieuse et correcte. Dieu merci, on n’est pas des singes ! Et la petite demoiselle, compassée comme si elle s’était empalée sur un paratonnerre, s’éloigne avec la dignité et le détachement des choses mondaines, convenant à celles – ou ceux – qui, pour la première fois de leur vie, viennent d’avaler un pain à cacheter.
Au milieu de la chaussée, un ivrogne zigzague en adressant au vide des propos incohérents. Lui aussi appartient à l’espèce zoologique créée « à l’image de Dieu » !
Le singe, derrière ses barreaux, contemple de ses yeux pensifs ce défilé d’humanité. Sans avoir jamais lu Darwin, se dit-il qu’une lente évolution, au cours des siècles et des millénaires, a éloigné leur espèce de la sienne moins favorisée par les milieux traversés ? Moins favorisée ? Qui sait ! Le fait d’émettre des sons articulés, à l’instar des perroquets « en vente depuis 10 francs, » est-il un signe infaillible de supériorité ?
Il est vrai que le singe est vaincu, captif, comme le sont tant d’humains. La supériorité alors réside-t-elle dans la force ? L’espèce qui s’enivre, s’extermine, bredouille des mots sans les comprendre et avale des pains à cacheter en dénommant ce repas illusoire « le plus beau jour de la vie » est-elle, parce que plus vigoureuse, uniformément supérieure à l’espèce non vêtue et au langage inarticulé qui vit de la simple vie de nature ? Il faudrait alors admettre que les Romains furent supérieurs aux Grecs parce qu’ils les ont vaincus !
Pensif derrière ses barreaux, le singe semblait se dire que la force prime le droit !
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(Charles Malato, in L’Action quotidienne, anticléricale, républicaine, socialiste, quatrième année, n° 1175, samedi 16 juin 1906. Lithographie de Percy James Billinghurst pour « The Monkey and the Leopard, » in A Hundred Fables of La Fontaine, John Lane, The Bodley Head, 1900 ; Pierre-Yves Trémois, « L’Homme au singe, » gravure sur vélin, 1970)