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(in Le Courrier d’Épidaure, revue médico-littéraire, paraissant dix fois l’an, première année, n° 10, décembre 1934)

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(in Le Courrier d’Épidaure, revue médico-littéraire, paraissant dix fois l’an, première année, n° 10, décembre 1934)
Dès 1912, Maurice Renard entama une collaboration avec le journal Le Matin. Il y publia, essentiellement entre 1927 et 1939, près de six cents contes variés, allant du récit policier (avec le personnage récurrent du commissaire Jérôme) à la nouvelle sentimentale, en passant par le conte cruel, le merveilleux scientifique, le surnaturel expliqué ou le fantastique. Parus dans la rubrique des « Mille et un Matins, » ces contes sont d’un intérêt très inégal ; il ne faut pas oublier que, dans l’entre-deux-guerres, la contribution régulière de Maurice Renard au quotidien fut avant tout alimentaire, – il fut d’ailleurs le premier à le déplorer, – et que les contraintes du calibrage (une colonne et demie, deux colonnes maximum) ne prédisposaient guère au développement des récits.
Il serait donc vain de chercher dans ces pages la puissance évocatrice de ses romans « scientifiques » d’avant-guerre ; nous sommes loin du Docteur Lerne, des Mains d’Orlac ou du Péril Bleu, ou encore des « nouvelles singulières » du Voyage immobile ou de Monsieur d’Outre-mort.
D’ailleurs, seule une petite partie de ses contributions au Matin ont été réunies du vivant de l’auteur, à la suite de Celui qui n’a pas tué, et surtout dans le recueil Le Carnaval du Mystère, en 1929. Plus récemment, les Romans et contes fantastiques, de la collection Bouquins, chez Robert Laffont, ont proposé une sélection de douze de ces « Mille et un Matins » ; le choix le plus significatif à ce jour étant sans conteste les vingt-quatre contes rassemblés par Claude Deméocq dans son anthologie Contes atlantiques et autres histoires mystérieuses, en 1998. Il n’en reste pas moins un certain nombre de textes encore inédits en volume, qui, sans être des chefs-d’œuvres, sont d’une lecture agréable et mériteraient d’être tirés de l’oubli ; la Porte ouverte s’efforcera progressivement de mettre en ligne les meilleurs d’entre eux.
MONSIEUR N
SUR LA PLANÈTE MARS
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« Monsieur le directeur, dit l’habitant de la planète Mars en témoignant d’une vive agitation, la terre est habitée. J’en ai maintenant la certitude !
– En vérité ? » fit l’autre Martien avec le plus grand calme.
Ainsi pouvons-nous transcrire, à l’usage des cerveaux humains, ce commencement de dialogue extraterrestre ; mais le lecteur voudra bien accepter que la réalité ne correspondît en rien aux images qui viennent de lui être suggérées par ce qui précède.
Et d’abord cet échange de pensées n’avait fait vibrer d’aucun son l’atmosphère de la planète. Nul mot n’était sorti de la bouche des deux Martiens ; ils avaient conversé au moyen d’ondes silencieuses que nous ne saurions définir davantage. D’ailleurs, possédaient-ils une bouche ? On ne leur en voyait pas. À nos yeux d’homme, ils se seraient présentés sous la forme géométrique de deux lentilles, d’environ deux mètres de diamètre, qui se tenaient debout sur le sol, grâce à l’aplatissement momentané de leur base. Ces lentilles, dont l’une était rougeâtre et l’autre bleuâtre, se montraient fort épaisses et parfaitement opaques en leur milieu, mais cette épaisseur allait s’amincissant vers une périphérie qui, pour ainsi dire, n’existait pas, car la lentille n’était pas délimitée par un bord précis et coupant ; elle se perdait peu à peu dans l’espace, à la façon d’une nébuleuse. Imaginez deux noyaux lenticulaires, diversement colorés, chacun rayonnant d’un brouillard dégradé, de même teinte, et vous aurez une idée approximative des deux Martiens supérieurs dont il est question. Point de visage, partant point de physionomie ; et si nous nous sommes permis de dire que l’un d’eux (le rouge) témoignait d’une vive agitation, c’est que sa couleur l’indiquait, en effet, par un éclat inaccoutumé.
« Oui, continua-t-il. Habitée ! Je n’ai pas quitté, depuis quelques jours, mes appareils d’observation, et j’ai nettement perçu des feux intermittents qui ne peuvent être que des signaux. Des signaux provenant d’êtres intelligents, ouverts aux mathématiques.
– Mon ami, dit le Martien bleu, dont le corps se moira joliment d’ondes concentriques à reflets verdâtres, vous êtes jeune !
– Je vous assure, monsieur le directeur, que je ne suis pas victime de mes sens. Il s’agit de signaux qu’on nous fait de là-bas, à nous, et auxquels nous pouvons répondre sans peine, étant donné l’état d’avancement des sciences sur notre Mars.
– Ta ta ta ! fit le directeur. Chimères et billevesées ! »
La teinte rouge de son interlocuteur pâlit soudain, pour devenir, l’instant d’après, plus foncée qu’auparavant.
« Malgré tout le respect que je vous dois, dit-il, malgré votre âge et votre science, maître, je ne saurais admettre votre scepticisme et m’en tenir là. Je n’en ai pas le droit. La question nous dépasse, vous comme moi. Songez donc ! La pluralité des mondes habités ! Le problème des relations entre les peuples de l’univers ! Quoi, maître, nous avons des frères sur la Terre, je vous en administre la preuve, et nous resterions indifférents à leurs efforts, sourds à leurs appels ? »
En s’exprimant ainsi, le jeune Martien – dont nous ne pourrions douter qu’il fût quelque astronome attaché à quelque observatoire – s’animait de plus en plus, et il allait et venait en tournant sur lui-même comme une roue, ce qui est la façon de progresser de ses semblables.
« Croyez-vous être le premier à découvrir que la Terre est habitée ? reprit doucement le vieux Martien.
– Plaît-il ? » fit le jeune, interloqué, en cessant tout à coup de tourner.
« Ces lumières, d’autres que vous les ont déjà notées. D’autres ont tiré de ces manifestations terriennes les conséquences qui s’imposent… Laissez-moi vous le dire, au surplus, nous n’avions pas attendu qu’elles se produisent pour découvrir ce que vous croyez avoir découvert tout à l’heure… Il y a des années et des années que nous savons la Terre habitée par une grande quantité de bêtes diverses, dont une espèce domine les autres, depuis des millénaires, par la puissance de l’esprit. C’est l’humanité. Elle est là-bas ce que nous sommes ici. Certains engins d’observation, d’une portée que vous ne soupçonnez pas, nous ont permis de connaître avec beaucoup de précision ce qui se passe sur terre.
– Que dites-vous? Quels engins ? On les tient donc secrets ?
– Eh oui ! Seuls, vos anciens, dont je suis, savent toute la vérité, concernant la Terre. Nous n’ignorons rien des mœurs de l’homme et de son histoire.
– Est-ce possible ? s’exclama le néophyte, au comble de la stupéfaction.
– Il vous faut, mon jeune ami, oublier ces signaux que vous avez surpris. Jurez-moi que vous n’en parlerez jamais à personne. Car le grand conseil a décidé qu’il ne serait répondu, sous aucun prétexte, aux sollicitations de la Terre.
– Mais pourquoi ? » fit l’autre, presque désespérément.
Après un temps, le vieux Martien reprit, dans son langage muet :
« Si vous étiez un homme de la Terre, vous auriez quelque peine à croire que les habitants de notre Mars sont pacifiques, qu’ils vivent sagement et doucement, car les Terriens ont donné à notre globe le nom de leur dieu de la guerre, et ils sont convaincus que nous sommes belliqueux. Vous m’accorderez cependant que la vie est aimable ici et que rien ne vient jamais troubler la concorde qui règne parmi nous… Hélas ! mon fils, je n’en saurais dire autant des choses de la Terre. Certes, tout n’est pas parfait sur Mars. Mais là-bas !… Si vous pouviez savoir !…
– Raison de plus, monsieur, pour communiquer aux Terriens les bienfaits de notre civilisation !
– Hum ! C’est que, voyez- vous, le grand conseil en a décidé d’autre sorte. Et vous ne serez que prudent, mon jeune ami, en vous conformant à ses décisions. Croyez-moi : nous n’avons rien à gagner au commerce des hommes, mais tout à perdre ! Allons ! Répétons ensemble : la Terre n’est pas habitée ! »
Percevant l’hésitation qu’il provoquait, le Martien bleu reprit paternellement :
« Inclinez-vous. Il s’agit d’ordres qu’on ne discute pas. Nous ne sommes plus sur le terrain de la science, mais dans le domaine du salut public. Les hommes : danger, danger ! Il ne faut pas qu’ils existent pour nous. »
Un instant, le jeune Martien contempla l’astre Terre qui brillait au ciel, d’une belle clarté pure. Et comme il révérait la sagesse des anciens :
« C’est bien, dit-il. La Terre est inhabitée. »
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(in Le Matin, 56e année, n° 20222, samedi 5 août 1939)





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(in Journal du dimanche, n° 128, 14 mai 1911)
Prix Goncourt en 1921 pour son roman Nêne, Ernest Pérochon s’est surtout attaché à la peinture de la vie rustique, c’est l’un de nos meilleurs romanciers régionalistes, mais le voici qui change de manière et le conte qu’on va lire est une anticipation extrêmement puissante et hardie.
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Au VIe siècle de l’ère universelle, la terre étant entourée de zones de forces, la population est distribuée suivant ces zones, qui correspondent aux méridiens et aux parallèles. Une guerre met aux prises les habitants des zones méridiennes et ceux des zones parallèles.
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Dès les premiers troubles, les grands conseils de savants avaient dénoncé les risques effroyables que l’humanité se préparait à courir ; mais la voix de la raison était trop faible, trop froide, pour percer le tumulte des passions politiques déchaînées. Rapidement, d’ailleurs, nombre de savants avaient été entraînés eux-mêmes en des remous tragiques. Si quelques-uns, durant les rares accalmies, essayaient encore de jeter le cri d’alarme, d’autres, au contraire, perfectionnaient, dans le secret des laboratoires, les armes connues et en inventaient de nouvelles. En toute bonne foi, le plus souvent, ils prétendaient ne chercher que des armes défensives, d’un maniement facile et sûr, des armes d’une terrible puissance salvatrice dont la seule menace briserait la fureur des méchants.
Les météorologistes, les psychologues, les chimistes travaillaient fiévreusement ; de même les physiciens de l’école moderne. Ces derniers étudiaient avec une particulière attention les systèmes féeriques. Le problème ne consistait plus à produire des systèmes actifs – on n’y avait que trop bien réussi à la fin de la guerre africaine – mais à en limiter de façon précise l’aire de dispersion, à les orienter suivant les parallèles exclusivement, ou suivant les méridiens.
Les physiciens des deux partis trouvèrent la solution et, par malheur, ils la trouvèrent à peu près au même moment.
Ce fut cependant une intervention des météorologistes qui fit entrer la guerre dans sa phase finale. Un de leurs ingénieurs, Australien du parti parallèle, avait découvert le moyen de diriger à grande distance des brumes invisibles formées de corpuscules infiniment petits, infiniment instables, dont il provoquait à volonté la désintégration instantanée. Après quelques tentatives infructueuses, l’Australien réussit un coup de maître. Par une nuit sombre, une immense escadre méridienne qui se dirigeait à toute vitesse vers les régions australes où avait été signalé un rassemblement ennemi, rencontra sur son chemin, au-dessus de l’océan, une de ces étranges nuées. Lorsque tous les appareils furent engagés dans la zone dangereuse, l’atmosphère fit explosion ainsi que des quantités considérables de substances radioactives transportées par l’escadre. Le dégagement de chaleur fut prodigieux ; de formidables météores atteignirent les limites de l’atmosphère terrestre. En moins d’une seconde, l’escadre avait été anéantie.
La situation mondiale était trop confuse pour que le parti parallèle pût proclamer hautement sa victoire. Cependant, quelques chefs, s’arrogeant le droit de parler au nom de tous, sommèrent ceux qu’ils appelaient « les rebelles » de se soumettre sans délai. L’ingénieur australien annonçait qu’il était à même d’intervenir, par un procédé analogue, dans la guerre terrestre, et que, dès qu’il lui plairait, il anéantirait méthodiquement, sans risques, tous les alignements méridiens.
La riposte vint d’un laboratoire inconnu, immédiate et terrible. La sommation arrogante des parallèles était à peine lancée, qu’une invasion féerique atteignait l’Australie occidentale. Les zones méridiennes demeurèrent indemnes, mais les systèmes éthérés pullulèrent suivant le tracé parallèle, gagnant jusqu’aux dernières ramifications du réseau secondaire.
Dans la même région, six heures plus tard, un second féerique naquit, frappant, cette fois, les méridiens à l’exclusion des parallèles.
Dès lors, l’humanité perdit le contrôle de ses actes…
Il ne semblait pas que l’on pût attribuer au désir de vengeance ou à la vanité guerrière, ou même à la passion politique, les offensives insensées qui se succédaient sans répit et dans toutes les directions, du fait de physiciens isolés ou de fonctionnaires subalternes des laboratoires. C’étaient bien plutôt des gestes de panique, les réflexes violents d’hommes forts qui, menacés d’étouffement au milieu d’une foule, dans un lieu sans issues, se ruent, piétinent les faibles pour la satisfaction dérisoire de mourir les derniers. Affolés, les nerfs à bout, sentant venir sur les leurs des calamités effroyables, des malheureux, jusque-là pacifiques, frappaient désespérément, cherchaient à faire le vide autour d’eux en libérant la puissance diabolique des éléments nouveaux.
Ce fut, dans le monde entier, une éclosion continue de féeriques. Des milliers de systèmes, visibles ou invisibles, peuplèrent les zones, élisant, suivant le choc initial, les parallèles ou les méridiens.
Quelques-uns, de portée restreinte, n’exerçaient leur action qu’au voisinage immédiat des lignes ; mais d’autres émettaient un rayonnement d’une puissance considérable. Ce rayonnement qui, presque toujours, créait, dans l’organisme humain, des colonies tumultueuses, présentait des caractères si variables que toute mesure générale de préservation eût été risiblement vaine. Les spécialistes de l’éther eux-mêmes ne pouvaient songer à se garantir efficacement.
On connut de nouveau, suivant les régions, les dermites mortelles, les monstrueux néoplasmes, les troubles nerveux les plus étranges. Et d’autres maux encore, des maux inouïs, follement variés, s’abattirent sur l’humanité.
En Australie, une partie de la population parallèle rampait. Le rayonnement du premier féerique avait eu pour effet principal, chez l’homme, un ramollissement considérable et presque instantané du squelette. Les membres, gonflés aux extrémités, s’étiraient, semblables à des lanières en caoutchouc. Le buste se tassait ou s’allongeait ; la tête elle-même devenait malléable comme une vessie mal gonflée.
En revanche, dans la même région, un grand nombre d’habitants des méridiens avaient été congelés par le rayonnement du second féerique ; des milliers de cadavres, secs et sonores, étaient tombés à la fois sur le sol.
Au Japon, on constatait des troubles graves provenant des centres nerveux moteurs. En certains cantons, toute la population titubait. Chez les moins malades, les gestes étaient désaccordés. Les actes de préhension les plus simples devenaient souvent impossibles ; les mains glissaient à la surface des objets et se crispaient au contraire avec énergie sur le vide. Beaucoup semblaient avoir perdu les notions les plus élémentaires sur l’étendue ; on voyait des affamés, étendus à terre, lever impétueusement leurs mains vers des fruits qui les tentaient à la cime d’un arbre, mais considérer, d’un œil tristement rêveur, comme chose hors d’atteinte, la nourriture que l’on plaçait à portée de leurs lèvres.
Plusieurs alignements encore intacts de l’Inde méridionale abritaient l’agonie de paralytiques délirants.
Paralytiques également mais lucides, les habitants des parallèles formosains. Les habitants des méridiens, atteints de rage féerique, parcouraient l’île par bandes hagardes et hurlantes ; ils se jetaient sur leurs adversaires immobiles et les navraient comme eussent fait des chiens.
Les Persans d’un alignement général surpeuplé devenaient en quelques heures poilus, griffus, prodigieusement sexués ; comme si une force invincible les eût poussés aux étreintes mortelles, ils s’agglutinaient en essaims et, râlant de fureur, s’étouffaient mutuellement.
Des Chiliens aveugles, phosphorescents et hilares fouissaient verticalement les parties meubles du sol et n’avaient de répit qu’ils ne fussent enterrés la tête en bas.
En Amérique centrale, se rencontraient, par petits groupes, des anthropophages sentimentaux et neurasthéniques ; des Mexicains rongeaient en pleurant le crâne de leurs enfants, mais après l’avoir épilé avec des précautions minutieuses et une tendresse infinie.
En de nombreux points des alignements européens, les habitants, même ceux qui paraissaient indemnes, résistaient mal à la tentation de goûter aux nourritures immondes.
Chez les Sibériens, où les dermites simples causaient déjà d’effroyables ravages, on voyait aussi la chair se fendiller, de profondes crevasses atteindre les organes essentiels sans amener immédiatement la mort ; ou bien la peau devenait flasque, pendait en vastes fanons élastiques qui se soudaient bientôt aux points de contact.
Cinq millions de Chinois du Yunnam parallèle eurent, tout à coup, des os cassants comme verre ; les malheureux périrent au bout de peu de temps, après d’atroces souffrances, le squelette émietté, la chair bourrée d’esquilles.
Leurs adversaires tonkinois des alignements méridiens connurent une disgrâce de même nature, mais plus complète encore et plus sinistre. Leurs membres se desséchaient comme s’ils eussent été exposés longtemps à la chaleur d’un four. Le mal commençait aux extrémités inférieures et, rapidement, gagnait les masses musculaires importantes ; les bras étaient atteints les derniers. Les organes morts se brisaient ou s’effritaient au moindre choc et le reste du corps n’en continuait pas moins à vivre. À ces maux atroces s’ajoutait une folie joviale et bruyante. Et l’on voyait des malheureux, gisant au seuil de leur maison, se jeter à la tête, d’un air espiègle, des fragments d’orteils, des rotules ou, roulées en boules et mâchées, des effilochures de mollets. Des culs-de-jatte, malins, cassaient comme brindilles leurs phalanges durcies et s’amusaient à les croquer, en riant à gorge déployée.
Certains féeriques à portée restreinte exerçaient sur la vie psychique une action toute différente. Loin d’amener une dégénérescence mentale instantanée, ils excitaient au contraire les facultés d’imagination ou de raisonnement. Des voiles se déchiraient ; une brusque lumière dissipait les brumes. Touchés par le rayonnement, des humbles se haussaient d’un seul coup au niveau des plus grands penseurs. Le miel d’une poésie incomparable coulait sur les lèvres des illuminés. Les non-malades entendaient avec ravissement et stupeur les accents d’une éloquence inconnue. De vieux problèmes, tenus jusqu’à ce jour pour insolubles, étaient soudain résolus avec une facilité surnaturelle.
Cette exaltation magnifique durait assez peu et, par malheur, s’accompagnait toujours de troubles physiologiques graves. Des tremblements incœrcibles, des paralysies générales, des crises épileptiformes de violence croissante et qui se terminaient rapidement par la mort, étaient les plus ordinaires séquelles. À Cuba, suivant le méridien 80, plusieurs centaines de mulâtres, chez qui s’était éveillé le plus puissant génie philosophique, avaient en même temps perdu toute aptitude à la marche ordinaire et ils ne pouvaient néanmoins demeurer en repos. Des foyers de vie tumultueuse infusaient à leurs jambes une irritabilité extrême et une force considérable. Le contact prolongé du sol leur était une torture ; ils bondissaient comme des sauterelles jusqu’à complet épuisement.
Souvent il se produisait aussi, chez les excités de l’esprit, une dégénérescence des éléments sensoriels. La cécité était la règle ; la surdité fréquente. L’abolition du goût, de l’odorat et même du toucher s’y ajoutaient parfois. Des mathématiciens d’un jour, des philosophes, des poètes qui, avec une aisance miraculeuse, étaient arrivés à des hauteurs jamais atteintes, franchissaient ainsi, avant de mourir, une dernière étape étrange, passaient par une sorte de nirvana où quelques régions de leur conscience demeuraient seules vivantes et prodigieusement actives.
Lorsque la mort se faisait attendre, on constatait la formation d’organes de remplacement. Au milieu du front, sur la nuque, le long de la colonne vertébrale, sous la peau devenue transparente, des yeux rudimentaires apparaissaient. Les malades n’étaient pas très rares qui n’entendaient plus avec leurs oreilles mais avec la paume de leurs mains devenues inaptes au toucher. Chez d’autres, privés des cinq sens ordinaires, certaines formations tégumentaires acquéraient une sensibilité universelle. Réagissant à la fois sous l’action des ondes sonores, lumineuses, électriques ou psychiques, ces nouveaux organes fournissaient au cerveau une gamme de renseignements sans doute confus mais extrêmement variés.
Des poètes tripolitains, aveugles et sourds, mais le front garni de minces tentacules rétractiles, se dirigeaient avec la sûreté de pigeons voyageurs.
Des gens de maison des Îles Britanniques, mués en métaphysiciens, avaient le corps couvert d’une fine toison blonde rappelant le duvet des jeunes canards et dont les milliers de petites antennes captaient au passage les radiations psychiques les plus subtiles.
D’autres attiraient la foudre, d’autres devenaient radioactifs et, au bout de quelques heures, faisaient explosion ; d’autres étaient venimeux et donnaient la mort par simple contact.
Une des plus formidables et des plus surprenantes réussites fut un système féerique qui se propagea tout autour de l’hémisphère Nord, suivant le 40e parallèle. Système invisible, formé par une couronne de minuscules tourbillons regradateurs uniformément distribués sur l’axe même de la zone énergétique. Il n’exerça aucune action physiologique grossière et son existence aurait passé inaperçue si l’on n’avait constaté à la même heure, chez plus d’un million d’hommes, d’étranges perturbations de la mémoire. On put distinguer, dans la couronne éthérée, deux segments symétriques où le rayonnement eut une action diamétralement opposée.
Chez les Jaunes du segment asiatique, la mémoire visuelle avait complètement disparu. Les malades d’une même famille ne se reconnaissaient pas entre eux ; pas plus qu’ils ne reconnaissaient leur pays, leur maison, les objets qui les entouraient ; pas plus qu’ils ne reconnaissaient les organes de leur propre corps. Tout leur était nouveau ; ils vivaient dans un étonnement perpétuel et une perpétuelle agitation. Au bout de quelques jours ou de quelques heures survenait la folie, précédée ordinairement de violentes crises de terreur. Le fléau atteignit sa plus grande intensité chez les Chinois, de part et d’autre de la zone méridienne 260.
Au milieu du segment opposé, chez les Américains de la région 40.80, la mémoire était, au contraire, exaltée. Une foule de souvenirs éteints surgissaient simultanément et sur le même plan : souvenirs de la vie individuelle et souvenirs sortant du passé lointain de l’espèce. Les malades demeuraient figés de stupeur devant ce foisonnement prodigieux d’images et de sensations. Ils sentaient leur personnalité se dissoudre. Ils étaient perdus dans une forêt sans bornes, parmi des frondaisons inouïes, animées de brise magicienne. Flottant, immobiles, sur un océan de fantasmagorie, ils voyaient glisser vers eux, vertigineusement, du fond de l’inépuisable horizon, des rivages déjà entrevus, des îles familières, et, par milliers, les pâles vaisseaux de tous leurs rêves nostalgiques, les blancs et lourds vaisseaux gonflant leurs voiles au souffle noir des âges et dont les carènes venaient s’aligner côte à côte dans une éclatante et soudaine lumière. Et les malades, à travers cet immense et tremblant halo, arrivaient rapidement aux portes de la mort.
À mesure que l’on s’éloignait du point 40.80, centre du segment positif, l’action du rayonnement féerique sur la mémoire devenait sélective. Chez les Américains de l’Ouest et chez les Européens, l’ébranlement n’était plus général. Certains souvenirs surgissaient seuls, violemment éclairés entre deux zones d’ombre. À l’ordinaire, cette reviviscence singulière ramenait au jour, non point des souvenirs de la vie individuelle – ils reculaient au contraire jusqu’à s’effacer tout à fait – mais des souvenirs vieux de plusieurs siècles ou même des images d’un passé infiniment plus opaque, d’où nulle lumière n’eût jamais semblé devoir remonter.
Ces souvenirs s’agençaient aussitôt en systèmes logiquement admissibles et s’imposaient à l’esprit comme seules réalités actuelles. Le passé, d’une bourrade brutale, rejetait le présent hors de la conscience. Ainsi s’opéraient de véritables réincarnations d’ancêtres.
Tels Américains de l’Utah, en qui revivait l’âme aventureuse des conquistadors chrétiens du seizième siècle, s’affublaient d’oripeaux grossiers, d’armes barbares et partaient à la découverte. Tout souvenir personnel étant évanoui, rien ne venait rompre l’enchantement. Ils s’enfonçaient dans le pays inconnu, émerveillés à chaque pas, mais sans crainte. Quand ils rencontraient des naturels parlant une langue qu’ils n’entendaient point, ils leur couraient sus. Et ils songeaient aux contes qu’ils feraient au retour, aux contes magnifiques et qu’on ne croirait pas, sur le paradis des hommes volants, sur les voitures vivantes et mille autres choses fabuleuses.
Tels Ibères du Bas-Mondego, ramenés en arrière de douze siècles seulement, partaient en guerre contre les chiens d’hérétiques de l’empereur Napoléon. Ils s’embusquaient dans les vergers, sur le bord des chaussées et, comme chaque passant avait à leurs yeux figure d’étranger, ils le tuaient sans pitié.
Un Grec, l’air convaincu, faisait donner le fouet à ses esclaves. C’était un criminel de droit commun et les esclaves, des experts psychologues d’une maison de correction qui se laissaient frapper sans élever la moindre protestation.
Non loin, un célèbre philosophe de l’école moderne dont le corps vétuste était animé par l’esprit d’une courtisane d’Alexandrie, parait de fleurs ses épaules décharnées et inscrivait au mur de sa maison le prix d’une nuit de joie.
Les Sardes touchés par le rayonnement étaient ramenés à des âges bien plus lointains encore, à des formes sociales à peine soupçonnées. Les plus civilisés, groupés en petites tribus, faisaient éclater des silex et veillaient avec un soin jaloux sur la fleur vivante du feu. Ils avaient un langage rudimentaire mais articulé. Les mâles s’invitaient à la lutte en se frappant la poitrine et en imitant le rugissement des fauves. Les femmes savaient sourire ; parmi les lueurs dansantes des grands foyers, elles ébauchaient des jeux rythmiques, mimaient en cadence les gestes de l’amour.
D’autres primitifs, beaucoup plus grossiers, armaient leurs poings de bâtons et de pierres brutes. Ils proféraient des sons gutturaux simplement agglutinés ; aucun sourire n’adoucissait le visage des femmes et les adultes ne jouaient ni ne dansaient.
Des lacustres silencieux se blottissaient dans les roselières des berges.
Des hurleurs sylvestres gagnaient la cime des arbres où ils construisaient, avec une sûreté de gestes étonnante, des huttes arrondies recouvertes d’un toit de feuillage ; ils recherchaient les fruits, les pousses tendres et rongeaient avec avidité l’écorce des jeunes arbres.
Quelques groupes se montraient franchement agressifs ; d’autres ne recherchaient point le combat, mais, au moindre danger, se rassemblaient en grondant et faisaient front. En revanche, on trouvait de nombreux individus à qui manquait totalement l’instinct grégaire. C’étaient le plus souvent des fuyards qu’apeurait toute menace et que rebutait tout effort un peu prolongé. Leurs pareils, en des temps très reculés, avaient probablement peuplé de vastes régions de la planète. En des circonstances singulières, très défavorables, analogues, par certains côtés, aux circonstances actuelles où les gestes de guerre présentaient les pires dangers, la pérennité de l’espèce n’avait sans doute été assurée que par la dispersion des groupes, la prudence de l’individu et son extrême rusticité.
Enfin, on rencontrait des hommes étranges, aux yeux tristes et dociles, des hommes très doux mais inquiets, désorientés comme des oiseaux apprivoisés à qui manque leur cage. Ils semblaient chercher des maîtres, quêter des soins, des caresses et des ordres. Leur présence rendait admissible l’hypothèse de Roume. Ils ressuscitaient sans doute les contemporains des fabuleuses créatures disparues mystérieusement aux âges tertiaires ; ils étaient les compagnons domestiqués de ces demi-dieux, dont, grâce aux ressources subtiles de la science moderne, on croyait retrouver des traces confuses, dans les abîmes du Pacifique, au voisinage de l’île de Pâques.
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(Ernest Pérochon, Les Contes des « Nouvelles Littéraires, » in Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, quatrième année, n° 154, 26 septembre 1925 ; ce conte est, en fait, un extrait de son roman Les Hommes frénétiques, qui venait de paraître chez Plon [deuxième partie : La Mêlée, chap. III : les Méridiens contre les Parallèles])








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(« Une cité moderne il y a 10 000 ans, » in Lectures pour tous et Tour du monde réunis, numéro de Noël, décembre 1932)
Depuis le mois de mai, une maladie s’était mise dans les étables, et, l’une après l’autre, les bêtes mouraient. Le curé avait fait une procession et béni toutes les fermes d’Arfons, mais le mal redoublait. Des pluies continuelles avaient empêché la moisson de mûrir ; dans les bois de Saint-Hubert, on entendait hurler des loups comme pendant les hivers d’il y a cent ans. Puis ce furent des orages où, à chaque éclair, tout le ciel semblait se partager. On fit sonner les cloches, et voilà que dans la nuit du 15 août, la foudre tomba sur le clocher, écrasant le sonneur sous les décombres. Une petite fille aperçut des signes dans les nuages, on vit des feux follets danser sur les landes de la Vernière, on entendit des plaintes dans les grottes de Fendeille, et bientôt la peur fut maîtresse de la montagne. Les gens n’osaient plus sortir de chez eux à la nuit tombée, et chacun se barricadait chez soi comme au temps des miquelets. Le curé, qui était allé porter le viatique à un mourant, aperçut distinctement, à droite et à gauche du calvaire qui domine le plateau, deux figures en pleurs, et, comme il s’engageait dans le chemin creux, l’une de ces figures lui dit, se penchant vers lui : « Va, tant que tu portes le Bon Dieu, tu n’as rien à craindre, mais quand tu reviendras avec le ciboire vide, ne regarde pas derrière toi, et ne te retourne pas si tu t’entends appeler. » C’était dans la nuit du vendredi ; au retour, le vieux prêtre raconta l’histoire à sa gouvernante. Il se coucha et il mourut le dimanche matin ; alors, le village resta seul dans sa terreur, comme un enfant perdu dans une forêt.
Octobre vint. De la plaine, montaient de tristes nouvelles. Nulle part on n’avait pu faire la vendange, car le raisin, couvert d’une moisissure grise, pourrissait sur la branche, et ceux qui avaient cueilli et pressé les grappes encore vertes ne trouvaient que de la boue dans leurs cuves. Les granges s’allumaient les unes après les autres ; le vent d’autan, qui soufflait comme un fou, chassait des étincelles et des pailles enflammées d’un gerbier à l’autre, et des villages entiers brûlèrent. En vain, les plus vieux cherchaient dans leurs souvenirs, et les plus savants dans les anciens almanachs ; jamais de tels malheurs ne s’étaient vus, et tant de tristesses ne pouvaient annoncer qu’une calamité plus effroyable encore. Un dimanche, le marguillier de la paroisse descendit jusqu’à la ville et s’en fut à l’évêché demander un desservant pour l’église. Monseigneur lui fit un accueil plein de bonté, mais lui répondit qu’il ne pouvait lui envoyer personne ; pendant le mois de septembre, il était mort chaque jour un prêtre dans le diocèse, et l’évêque ajouta, baissant la voix avec une profonde douleur, que la moitié des clercs du grand Séminaire, ceux-là mêmes qui devaient recevoir l’ordination à la Noël, s’étaient enfuis, sautant le mur du jardin comme des malfaiteurs. Le marguillier, baissant la tête, reprit la route d’Arfons ; il rendit compte de sa mission au conseil de fabrique ; dès lors, tous, dans le village, comprirent que le temps de l’affliction était venu.
Un soir, un métayer qui revenait de la foire de Roquecourbe où il était allé vendre des agneaux, raconta qu’il avait vu un homme qui marchait nu-pieds et qui prêchait dans les carrefours ; on avait lancé les chiens sur lui, mais les chiens n’osaient pas le mordre, et se réfugiaient, hérissés de peur, derrière les portes ; on lui avait jeté des pierres, mais pas une ne l’avait atteint. « En revenant, ajoutait le métayer, je l’ai dépassé sur la route ; je me suis bien gardé de lui parler, mais il m’a semblé qu’il venait par ici. »
Le lendemain, l’homme arriva, et, debout sur la place de l’église, il se mit à prêcher. On comprenait mal ce qu’il disait, car, outre que ses paroles étaient obscures, personne n’osait l’approcher d’assez près. Il était de haute taille et s’appuyait sur un bâton courbé ; il portait une sorte de robe de bure que les épines et les ronces avaient déchirée ; par les trous de l’étoffe on voyait le poil roux et dru de ses jambes. Il parlait d’une voix forte, annonçant des choses secrètes, prêchant la pénitence, et il reprochait aux hommes leur aveuglement et leur obstination à ne pas voir les signes qui leur étaient envoyés. Longtemps il clama ainsi ; une veine bleue se gonflait sur son front. Quand il se tut, le maire, s’avançant seul vers lui, lui demanda s’il ne voulait rien à boire ou à manger. L’inconnu accepta du lait et du pain, qu’il but et mangea debout sur le seuil de la porte, n’ayant voulu ni entrer ni s’asseoir. Quand il eut fini, il s’essuya la bouche du revers de sa manche et demanda le nom du village. On le lui dit. Il reprit alors : « Arfons est le seul lieu où les chrétiens m’aient reçu en chrétien, et cela sera peut-être porté au compte des hommes d’ici. Puisque vous êtes moins fous et moins méchants que les autres, sachez que les temps sont révolus et que le jour du jugement approche. Veillez et priez ! Si je le puis, je repasserai encore une fois par ici, avant que la gloire de ce monde ne s’efface et ne retourne au néant. »
Tout devint clair aux yeux des gens de la montagne, et partout leur apparurent les signes avant-coureurs de la fin du monde. Près d’Arfons étaient deux rochers énormes que séparait une étroite coupure ; un vieux dicton voulait que lorsque ces deux pierres se rejoindraient, la fin des temps serait proche. Simon, le vieux berger, qui menait souvent ses brebis paître de ce côté-là, jura que les roches s’étaient rapprochées, et qu’il avait eu de la peine à passer son bras dans la fente où jadis il aurait mis la tête. D’autres rappelaient des prophéties obscures et anciennes et discutaient sur leur sens, et tout le village supputait avec angoisse le nombre de jours qui étaient encore marqués sur le livre de Dieu.
Le conseil de fabrique ayant tenu séance, ces messieurs firent monter à Arfons, le dimanche suivant, un vieux prêtre qui célébra la messe dans l’église, dont la voûte ouverte depuis la chute du clocher laissait voir un pan du ciel. Toute la population demanda à se confesser. Le prêtre fut tout surpris de ce zèle et plus étonné encore de voir qu’on lui demandait d’absoudre des enfants de cinq à six ans ; il haussait les épaules et cédait pourtant, mais il ne pouvait s’empêcher, en faisant sur leur tête le signe de la croix, de murmurer :
« Ces innocents sont plus purs que que moi ! »
Au bout de trois jours, le prêtre redescendit à Sorèze où il habitait avec sa sœur qui avait plus de quatre-vingts ans et qu’il soignait. Tout ce qu’on put lui faire promettre, c’était de remonter à Arfons si on venait le chercher.
Tous les hommes travaillèrent à réparer la toiture de l’église. Du matin au soir, les femmes priaient, les enfants pleuraient. Les avares étaient devenus généreux, le meunier distribua aux plus nécessiteux de la farine blanche.
Le forgeron essayait encore de dire des galanteries aux filles, mais celles qui, à l’ordinaire, étaient le moins farouches, ne se laissaient même plus prendre la taille. Le fossoyeur, qu’on ramassait ivre-mort tous les lundis, jura de ne plus boire, mais il s’accrochait au maire et lui demandait comment on s’y prendrait, si tout le monde mourait à la fois, pour ensevelir tous ces gens. Cela faisait dix jours, maintenant que l’homme était passé.
Le dernier vendredi d’octobre, vers neuf heures du soir, on aperçut un double cercle rouge autour de la lune, puis le cercle s’effaça et l’on vit distinctement dans le ciel une grande croix de feu ; enfin la lune se voila et un vent très froid s’éleva, tandis que le tonnerre roulait, et tous se rappelèrent ce qu’ils avaient lu, jadis, dans les paroissiens aux pages écointées. Une femme, au milieu d’un groupe, eut un rire aigu et, se tordant par terre, hurla :
« Demain, le prophète sera ici, je le sens, il approche ! »
Il arriva le soir, par la route de Saissac, les cheveux hérissés dans le vent, et les chiens vinrent lécher ses pieds saignants. Il s’arrêta sur la place ; au bout d’un instant, toute la population faisait cercle autour de lui ; alors, il désigna l’église dont la porte s’ouvrit toute seule devant lui, et il y entra suivi de tous et de toutes.
Longtemps, il parla, rappelant tous les péchés des hommes, et toutes leurs ingratitudes envers le ciel, puis il montra le Christ tel qu’il allait revenir, non plus souffrant, mais triomphant, non plus en victime, mais en justicier, non plus faible et vagissant sur la paille de l’étable, mais en majesté, assis sur les nuages, et la foudre à la main.
« Les temps sont révolus, s’écria-t-il, et celui qui doit venir surprendre les hommes comme un voleur s’introduit nuitamment dans la maison, celui-là, voyant votre pénitence, a permis que je vous annonce expressément sa venue. Ce monde, créé dans les six jours de la première semaine des temps, achève sa dernière semaine, et demain, jour du repos de Dieu, sera le jour de la destruction universelle. Hier, les premiers signes ont paru dans le soleil, la lune et les étoiles. »
Le soleil qui descendait à l’horizon lança par un vitrail un rayon de pourpre sur son visage. L’homme étendit le bras, et dit :
« Et toi, soleil, qui proclames depuis l’aube des temps, la gloire de Dieu, demain ce n’est plus ton flambeau, mais celui de la justice divine qui éclairera les débris de l’univers. »
Le prophète se tut, et, faisant signe à tous de le suivre, il sortit de l’église, et alla jusqu’au bout du cimetière. Il y avait là une terrasse, soutenue par une muraille épaisse, qui dominait une immense étendue. Quand tous, hommes et femmes, furent autour de lui, l’homme désigna à deux bras tout l’horizon et dit simplement :
« Regardez ! »
Le soleil, rougeoyant comme une forge, tombait rapidement, et les deux derniers pics des Pyrénées grandissaient d’instant en instant, montant à sa rencontre et barrant la moitié du ciel. Un voile épais de nuages et de vapeurs couvrit en un instant toute la plaine ; l’angélus de Saint-Hubert retentit et s’interrompit soudain comme si la corde eût cassé.
« Adieu soleil, dit l’homme. Nul œil humain ne te verra plus. »
Le soleil disparut, et, d’un seul coup, sans crépuscule, ce fut la nuit. Une nuit noire, épaisse, sans une étoile au ciel, et sans une lumière dans la plaine.
« Restez avec nous jusqu’à la fin ! » supplia une femme.
Mais l’homme n’était déjà plus parmi eux. À tâtons, ils s’accrochaient les uns aux autres dans l’obscurité. Un grand souffle furieux faisait craquer les cyprès ; une chouette lança son appel, mais nulle autre ne lui répondit.
« Allons à l’église, dit un homme, et attendons la fin tous ensemble. »
Ils rentrèrent dans l’église ; le sacristain jeta un cri de désespoir, la lampe perpétuelle s’était éteinte.
« Pourtant, j’avais renouvelé l’huile d’olive ce matin, » répétait-il, et il essayait de rallumer la flamme, mais les allumettes s’éteignaient l’une après l’autre en grésillant. Les cierges de l’autel s’éteignirent aussi. Alors, le fossoyeur apporta sa lanterne aux vitres de corne, que jamais le vent n’avait pu souffler lorsqu’il creusait les tombes pendant les nuits d’hiver ; il la posa sur le rebord de la chaire et tous commencèrent à prier, récitant les litanies de la Vierge et des Saints. Parfois le vent secouait si rudement la porte qu’on eût juré qu’une main énorme empoignait les vantaux, et il leur semblait que tous les démons de l’enfer faisaient le siège de l’église.
Le doyen du conseil de fabrique tira de sa poche sa grosse montre d’argent et l’approcha de la lanterne fumeuse. Il était un peu plus de dix heures. À minuit, le jour du jugement commencerait ; déjà, sans doute, les morts s’agitaient, dans leurs tombes, prêts à prendre le chemin de la vallée de Josaphat. Et pour les vivants, comment la fin viendrait-elle ? Serait-ce une pluie de feu, qui tomberait du ciel, ou bien une énorme vague née des abîmes de la mer qui arpenterait d’un seul pas les plaines et les montagnes, ou bien la terre s’ouvrirait-elle pour engloutir l’humanité ?
Les litanies des saints égrenaient leurs répons, trois fois on répéta le nom de saint Martin, patron de l’Église, les enfants ne dormaient pas, mais leurs voix traînaient un peu plus à mesure qu’avançait la veillée. Un nourrisson se mit à crier ; sa mère, en lui donnant le sein pour le faire taire, ne s’apercevait pas qu’elle pleurait, et que ses larmes roulaient sur la figure du petit. Quand les litanies furent achevées, on commença le rosaire, mais chacun répondait d’une voix de plus en plus basse, et celle qui disait le premier verset, prenant peur du son même de sa voix, finit par se taire. Alors, chacun se mit à prier mentalement, et l’on n’entendit plus aucun bruit que le tic-tac d’un taret dans une boiserie.
« Il sera bientôt minuit, » chuchota le doyen du conseil à l’oreille de son voisin.
Mais, si bas qu’il eût parlé, tous l’avaient entendu ou deviné, et, prenant leur tête dans leurs mains, ils commencèrent à faire leur examen de conscience avant de paraître devant Dieu.
De longues minutes roulèrent dans un gouffre de silence. Les fronts s’inclinaient de plus en plus vers les dalles mortuaires dont l’église était pavée, et le nourrisson consolé regardait à grands yeux étonnés pleurer sa mère. Soudain, un enfant se leva et dit :
« J’ai entendu chanter un coq.
– Tais-toi, et prie Dieu ! » gronda le père.
Mais, l’instant d’après, l’enfant répéta :
« J’ai entendu le coq chanter. »
Ils prêtèrent l’oreille, pour savoir si le petit avait dit vrai.
« Écoutez, dit celui-ci, je ne mens pas. »
En effet, dans le lointain, on entendit changer un coq, puis un autre lui répondit de plus près. Ils chantaient ainsi chaque nuit en pleines ténèbres, annonciateurs de l’aube qu’eux seuls savaient deviner.
« Laissez, fit le doyen, vous savez bien que les coqs commencent quelquefois à chanter sitôt le soleil couché. Ce sont des bêtes dépourvues de raison, qui ne connaissent pas ce que nous connaissons. Il n’est pas encore minuit. Prions. »
Ils se remirent à prier et l’enfant ne dit plus rien, mais déjà l’espérance était revenue parmi eux comme la lumière d’une lampe qui se glisse sous une porte.
(Jean Mistler, in Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, onzième année, n° 485, 30 janvier 1932 ; la nouvelle sera reprise la même année dans le recueil La Maison du docteur Clifton [Émile-Paul frères])


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(in Poesia, deuxième année, n° 6-7-8, juillet-août-septembre 1906)
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FANTAISIE DE L’AVENIR (XXe SIÈCLE)
I
Brest, janvier, 1960.
Je m’embarque aujourd’hui à bord de la Mandragore, vaisseau français qui part pour faire le tour du monde et exécuter un voyage d’exploration dans les régions les plus inconnues.
Depuis mon enfance, la gloire des navigateurs célèbres m’empêche de dormir.
Moi aussi j’attacherai mon nom à quelque île déserte ; moi aussi j’aurai des aventures ; moi aussi je foulerai des terres vierges encore des pas humains.
J’ai assez et trop de la civilisation. Je suis las d’arpenter les neuf cent soixante et quinze boulevards dont se compose Paris. Ce que je veux voir, c’est la nature Primitive, sauvage même.
Le sort de Robinson me paraît, comme dit une vieille chanson du siècle dernier, le plus beau, le plus digne d’envie.
Ah ! si j’étais né du temps de sir John Franklin !… Enfin, je trouverai bien un recoin du globe à inventer, à baptiser, à coloniser.
Qu’ai-je dit, coloniser ! Non, je lui laisserai religieusement sa sublime solitude. Je m’y installerai en tête-à-tête avec le ciel, et là j’écrirai pour mes petits-neveux le Journal du dernier Robinson.
Nous levons l’ancre. À la grâce de Dieu !
II
Côtes d’Afrique, février 1960.
Depuis le commencement de notre navigation, le ciel semble s’acharner à notre poursuite.
Il fait un temps admirable. Ajoutez à cela que cet affreux vaisseau est si ingénieusement construit d’après les règles et avec les perfectionnements modernes, que l’on sent à peine le roulis.
Il me semble que je n’ai pas quitté la rue de Rivoli et mon appartement du troisième, sur le devant.
Cependant l’horizon s’obscurcit, le capitaine ne quitte pas sa lorgnette. On n’en peut plus douter, une tempête se prépare.
Mon rôle commence donc !
III
Sénégal, février 1960.
J’en suis encore bouillant de colère. La tempête s’est déchaînée avec une violence insensée ; les lames avaient soixante pieds ; la foudre et les éclairs se succédaient sans interruption.
Des craquements sinistres ébranlaient le navire. Je me suis approché du capitaine ; il était impassible et fumait son cigare tout en commandant la manœuvre.
Cette impassibilité m’a irrité, et l’interpellant :
« Nous sommes en danger, n’est-ce pas ?
– En danger de quoi ?
– Parbleu ! de faire naufrage ; ne me le cachez pas, j’ai du courage et…
– Je vous trouve plaisant, ma parole d’honneur, avec votre naufrage. Vous croyez donc que nous vivons au dix-neuvième siècle ?… Attention à la barre !… Les vaisseaux aujourd’hui sont, Dieu merci ! assez perfectionnés pour ne plus être soumis aux caprices… Attention donc à la barre !
– Mais nous sommes près de la côte, et quelque récif…
– Des récifs ? d’où sortez-vous ? Est-ce qu’on ne les connaît pas, les récifs ? Tenez, il y en a un là-bas à trente-trois mètres vingt-deux centimètres. Il est large d’un kilomètre et long de… Les récifs, je vous les énumérerais tous les uns après les autres… Voulez-vous en regarder un de près ?
– Ainsi, tout naufrage est impossible avec vous ?
– Je m’en flatte.
– Mais, c’est une trahison !
– Vous êtes fou, je suppose. »
Une vive altercation a suivi ce colloque. Plus de naufrages ! Non, je n’y resterai pas une minute de plus sur ta coque imperméable, et je profite de ce que la Mandragore relâche au Sénégal pour débarquer.
J’irai à pied explorer le désert ; là, du moins, le danger et l’imprévu seront des réalités.
IV
Dans le désert. Mars 1960.
Ils appellent cela le désert ! Fiez-vous aux hommes !
Je marche depuis dix jours, et depuis dix jours je ne trouve que des gares de chemins de fer.
J’écris ces lignes sur un siège en fer de l’usine Tronchon, à l’instar de ceux qu’on voit aux Champs-Élysées, près d’un puits artésien qui me rappelle Grenelle, à l’ombre de sapins qu’on prendrait pour une succursale de parc anglais.
À l’horizon se dressent les maisons d’une ville, et, hier au soir, on faisait sur le toit de l’une de ces maisons des expériences d’éclairage électrique.
Une voiture passe… Dieu me pardonne, c’est un fiacre !
Un cocher nègre me fait signe, un autre nègre en uniforme s’approche, et je comprends à sa pantomime qu’il lui dresse un procès-verbal de contravention pour avoir fait la maraude.
Dès ce soir, je rebrousse chemin, car un maraîcher que j’ai rencontré conduisant ses légumes à la ville, m’a assuré, en très intelligible français, ma foi, que le désert était tout entier pareil à cet échantillon.
Je me rembarquerai pour le pôle nord.
Dans ces régions glacées, je serai probablement plus heureux.
V
Pôle nord, juillet 1960.
Toutes mes illusions s’évanouiront donc successivement.
Je viens de parcourir le pays des Esquimaux. Peuplé ! archipeuplé ! Partout des colonies européennes.
Dans la rue du dernier village que j’ai traversé, j’ai lu de mes propres yeux, lu une affiche annonçant des dents artificielles à 5 francs ; une autre informait les habitants du passage d’un commis voyageur de la Belle Jardinière.
Je ne l’aurais que trop deviné au costume des indigènes. Les Esquimaux en paletot et avec des sous-pieds !
Et toutes les femmes jouent du piano !
Fuyons ! Les forêts vierges de l’Amérique et les montagnes rocheuses seront, il faut l’espérer, plus inhospitalières.
VI
Forêts vierges de l’Amérique, septembre 1960.
Ô Robinson ! Robinson ! objet de mon admiration et de ma convoitise, faudra-t-il renoncer à t’imiter ?
Forêts vierges, dit la géographie. Avec des poteaux indicateurs à chaque carrefour et des allées interdites aux voitures non suspendues !
À ma droite, une scierie mécanique débitant sur place des parquets à 50 pour cent au-dessous du cours ; à ma gauche, une usine pour la fabrication du gaz.
Ce matin, cependant, j’ai eu une émotion. En sortant d’un hameau, je me suis, après une demi-heure de marche dans la campagne, trouvé en face d’un énorme serpent perché sur un arbre.
À pas de loups, je me suis approché ; il ne bougeait pas.
« Le monstre sommeille, » pensai-je.
J’approchai encore, j’approchai toujours. Il ne bougeait pas davantage.
Quand je fus tout près, – j’en suis honteux pour mon émotion, – je vis… l’arbre était un poirier ; le serpent était empaillé et placé là par un paysan pour effaroucher les oiseaux !…
Je pars demain pour l’Océanie.
VI
…. 10 novembre 1960.
Si je n’inscris aucun nom en tête de cette page, c’est que j’ignore où je suis. Béni soit le destin !
Mais reprenons mon journal de plus haut.
De l’Amérique j’ai gagné la Nouvelle-Calédonie ; une France en raccourci. N’en parlons pas, cela me fait trop souffrir.
Dégoûté, harassé, j’allais regagner l’Europe, lorsqu’une idée a surgi dans mon cerveau. « Une dernière tentative de désespéré, me dis-je, puis ce sera fini à jamais. »
Sur quoi, je me suis confié sans boussole et au hasard des flots, à un canot à voile, semblable à ceux sur lesquels j’ai tant de fois opéré la traversée d’Asnières à Saint-Cloud.
Le soir de mon sixième jour de navigation, un grain s’est soudain élevé, mon canot a loyalement chaviré, et une vague énorme nous a lancés, moi et ma ceinture de sauvetage, sur une plage sablonneuse.
La fatigue et la joie m’empêchent d’en écrire d’avantage aujourd’hui. Demain, je reprendrai ce récit.
J’ai le temps maintenant.
VII
… 11 novembre 1960.
Je n’en puis plus douter, c’est bien une île déserte !
je l’ai sillonnée en tous sens ; personne jusqu’ici !
J’ai commencé à me bâtir une cabane.
Une chose, cependant, m’inquiète. La végétation de mon île est admirable : des gazons, des arbres verdoyants, à croire que la main de l’homme les a soignés. Mais sauf quelques oiseaux, nulle trace de gibier.
Qu’importe ? Les horreurs de la faim ajouteront de la poésie à ma situation. J’ai déjeuné de trois oiseaux rôtis.
VIII
… 12 novembre 1960.
Je suis dans un île déserte.
J’ai beau me le répéter, je ne puis ajouter foi à mon bonheur. Et, pourtant, voici trois jours écoulés et aucun être humain…
À la vérité, je n’ai pas encore découvert l’autre bord de mon île… Cette nature a bien aussi un aspect apprêté, qui…
Allons donc ! la nature n’est-elle pas le premier des paysagistes ?
Il ne me manque plus qu’un Vendredi ; j’avoue même qu’il me manque beaucoup. Le gibier encore davantage.
J’ai dîné de trois oiseaux rôtis… Allons achever ma cabane. Je suis bien heureux !
IX
… 13 novembre 1960.
Je viens de trouver un bout de cigare.
X
… 14 novembre 1960.
Abomination ! désolation ! malédiction !
Ce bout de cigare d’hier n’était que le prélude de mes infortunes.
Excité par cette découverte, j’ai entrepris une plus longue excursion dans mon île, et je suis tombé sur un bourg d’au moins cent maisons.
La partie que j’occupais était donc le bois de Boulogne de l’endroit ! On voit que le terrain n’est pas cher ici.
Mais ces maisons sont toutes inhabitées… Je me perds en conjectures, je brûle d’impatience, je…
Il n’y a toujours pas de gibier, et les portes des maisons sont fermées à double tour !
XI
…15 novembre 1960.
J’ai le mot de l’énigme. Je suis mystifié !
Les habitants viennent de revenir. Ils étaient allés tous en train de plaisir assister, à la ville voisine, à la représentation d’un drame de la Gaîté !
Je repars dans une heure pour Paris. J’ai mon projet.
XII
Paris, 1er avril 1961.
Plus d’espoir ! Mon projet est irréalisable !
Le seul endroit désert du monde entier, le dernier théâtre où l’on jouait la tragédie a fermé en mon absence.
Puisque tout me manque à la fois, je ne survivrai pas à tant de ridicule.
Ce soir, je ne serai plus. Priez pour le dernier Robinson !
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(Pierre Véron, in Le Monde illustré, journal hebdomadaire, 5ème année, n° 199, 2 février 1861)















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(in Lectures pour tous et Tour du monde réunis, « Féeries de l’avenir, »
numéro de Noël, décembre 1932)