PORTRAIT PEROCHON
 

Prix Goncourt en 1921 pour son roman Nêne, Ernest Pérochon s’est surtout attaché à la peinture de la vie rustique, c’est l’un de nos meilleurs romanciers régionalistes, mais le voici qui change de manière et le conte qu’on va lire est une anticipation extrêmement puissante et hardie.
 

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Au VIe siècle de l’ère universelle, la terre étant entourée de zones de forces, la population est distribuée suivant ces zones, qui correspondent aux méridiens et aux parallèles. Une guerre met aux prises les habitants des zones méridiennes et ceux des zones parallèles.
 

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Dès les premiers troubles, les grands conseils de savants avaient dénoncé les risques effroyables que l’humanité se préparait à courir ; mais la voix de la raison était trop faible, trop froide, pour percer le tumulte des passions politiques déchaînées. Rapidement, d’ailleurs, nombre de savants avaient été entraînés eux-mêmes en des remous tragiques. Si quelques-uns, durant les rares accalmies, essayaient encore de jeter le cri d’alarme, d’autres, au contraire, perfectionnaient, dans le secret des laboratoires, les armes connues et en inventaient de nouvelles. En toute bonne foi, le plus souvent, ils prétendaient ne chercher que des armes défensives, d’un maniement facile et sûr, des armes d’une terrible puissance salvatrice dont la seule menace briserait la fureur des méchants.

Les météorologistes, les psychologues, les chimistes travaillaient fiévreusement ; de même les physiciens de l’école moderne. Ces derniers étudiaient avec une particulière attention les systèmes féeriques. Le problème ne consistait plus à produire des systèmes actifs – on n’y avait que trop bien réussi à la fin de la guerre africaine – mais à en limiter de façon précise l’aire de dispersion, à les orienter suivant les parallèles exclusivement, ou suivant les méridiens.

Les physiciens des deux partis trouvèrent la solution et, par malheur, ils la trouvèrent à peu près au même moment.

Ce fut cependant une intervention des météorologistes qui fit entrer la guerre dans sa phase finale. Un de leurs ingénieurs, Australien du parti parallèle, avait découvert le moyen de diriger à grande distance des brumes invisibles formées de corpuscules infiniment petits, infiniment instables, dont il provoquait à volonté la désintégration instantanée. Après quelques tentatives infructueuses, l’Australien réussit un coup de maître. Par une nuit sombre, une immense escadre méridienne qui se dirigeait à toute vitesse vers les régions australes où avait été signalé un rassemblement ennemi, rencontra sur son chemin, au-dessus de l’océan, une de ces étranges nuées. Lorsque tous les appareils furent engagés dans la zone dangereuse, l’atmosphère fit explosion ainsi que des quantités considérables de substances radioactives transportées par l’escadre. Le dégagement de chaleur fut prodigieux ; de formidables météores atteignirent les limites de l’atmosphère terrestre. En moins d’une seconde, l’escadre avait été anéantie.

La situation mondiale était trop confuse pour que le parti parallèle pût proclamer hautement sa victoire. Cependant, quelques chefs, s’arrogeant le droit de parler au nom de tous, sommèrent ceux qu’ils appelaient « les rebelles » de se soumettre sans délai. L’ingénieur australien annonçait qu’il était à même d’intervenir, par un procédé analogue, dans la guerre terrestre, et que, dès qu’il lui plairait, il anéantirait méthodiquement, sans risques, tous les alignements méridiens.

La riposte vint d’un laboratoire inconnu, immédiate et terrible. La sommation arrogante des parallèles était à peine lancée, qu’une invasion féerique atteignait l’Australie occidentale. Les zones méridiennes demeurèrent indemnes, mais les systèmes éthérés pullulèrent suivant le tracé parallèle, gagnant jusqu’aux dernières ramifications du réseau secondaire.

Dans la même région, six heures plus tard, un second féerique naquit, frappant, cette fois, les méridiens à l’exclusion des parallèles.

Dès lors, l’humanité perdit le contrôle de ses actes…

Il ne semblait pas que l’on pût attribuer au désir de vengeance ou à la vanité guerrière, ou même à la passion politique, les offensives insensées qui se succédaient sans répit et dans toutes les directions, du fait de physiciens isolés ou de fonctionnaires subalternes des laboratoires. C’étaient bien plutôt des gestes de panique, les réflexes violents d’hommes forts qui, menacés d’étouffement au milieu d’une foule, dans un lieu sans issues, se ruent, piétinent les faibles pour la satisfaction dérisoire de mourir les derniers. Affolés, les nerfs à bout, sentant venir sur les leurs des calamités effroyables, des malheureux, jusque-là pacifiques, frappaient désespérément, cherchaient à faire le vide autour d’eux en libérant la puissance diabolique des éléments nouveaux.

Ce fut, dans le monde entier, une éclosion continue de féeriques. Des milliers de systèmes, visibles ou invisibles, peuplèrent les zones, élisant, suivant le choc initial, les parallèles ou les méridiens.

Quelques-uns, de portée restreinte, n’exerçaient leur action qu’au voisinage immédiat des lignes ; mais d’autres émettaient un rayonnement d’une puissance considérable. Ce rayonnement qui, presque toujours, créait, dans l’organisme humain, des colonies tumultueuses, présentait des caractères si variables que toute mesure générale de préservation eût été risiblement vaine. Les spécialistes de l’éther eux-mêmes ne pouvaient songer à se garantir efficacement.

On connut de nouveau, suivant les régions, les dermites mortelles, les monstrueux néoplasmes, les troubles nerveux les plus étranges. Et d’autres maux encore, des maux inouïs, follement variés, s’abattirent sur l’humanité.

En Australie, une partie de la population parallèle rampait. Le rayonnement du premier féerique avait eu pour effet principal, chez l’homme, un ramollissement considérable et presque instantané du squelette. Les membres, gonflés aux extrémités, s’étiraient, semblables à des lanières en caoutchouc. Le buste se tassait ou s’allongeait ; la tête elle-même devenait malléable comme une vessie mal gonflée.

En revanche, dans la même région, un grand nombre d’habitants des méridiens avaient été congelés par le rayonnement du second féerique ; des milliers de cadavres, secs et sonores, étaient tombés à la fois sur le sol.

Au Japon, on constatait des troubles graves provenant des centres nerveux moteurs. En certains cantons, toute la population titubait. Chez les moins malades, les gestes étaient désaccordés. Les actes de préhension les plus simples devenaient souvent impossibles ; les mains glissaient à la surface des objets et se crispaient au contraire avec énergie sur le vide. Beaucoup semblaient avoir perdu les notions les plus élémentaires sur l’étendue ; on voyait des affamés, étendus à terre, lever impétueusement leurs mains vers des fruits qui les tentaient à la cime d’un arbre, mais considérer, d’un œil tristement rêveur, comme chose hors d’atteinte, la nourriture que l’on plaçait à portée de leurs lèvres.

Plusieurs alignements encore intacts de l’Inde méridionale abritaient l’agonie de paralytiques délirants.

Paralytiques également mais lucides, les habitants des parallèles formosains. Les habitants des méridiens, atteints de rage féerique, parcouraient l’île par bandes hagardes et hurlantes ; ils se jetaient sur leurs adversaires immobiles et les navraient comme eussent fait des chiens.

Les Persans d’un alignement général surpeuplé devenaient en quelques heures poilus, griffus, prodigieusement sexués ; comme si une force invincible les eût poussés aux étreintes mortelles, ils s’agglutinaient en essaims et, râlant de fureur, s’étouffaient mutuellement.

Des Chiliens aveugles, phosphorescents et hilares fouissaient verticalement les parties meubles du sol et n’avaient de répit qu’ils ne fussent enterrés la tête en bas.

En Amérique centrale, se rencontraient, par petits groupes, des anthropophages sentimentaux et neurasthéniques ; des Mexicains rongeaient en pleurant le crâne de leurs enfants, mais après l’avoir épilé avec des précautions minutieuses et une tendresse infinie.

En de nombreux points des alignements européens, les habitants, même ceux qui paraissaient indemnes, résistaient mal à la tentation de goûter aux nourritures immondes.

Chez les Sibériens, où les dermites simples causaient déjà d’effroyables ravages, on voyait aussi la chair se fendiller, de profondes crevasses atteindre les organes essentiels sans amener immédiatement la mort ; ou bien la peau devenait flasque, pendait en vastes fanons élastiques qui se soudaient bientôt aux points de contact.

Cinq millions de Chinois du Yunnam parallèle eurent, tout à coup, des os cassants comme verre ; les malheureux périrent au bout de peu de temps, après d’atroces souffrances, le squelette émietté, la chair bourrée d’esquilles.

Leurs adversaires tonkinois des alignements méridiens connurent une disgrâce de même nature, mais plus complète encore et plus sinistre. Leurs membres se desséchaient comme s’ils eussent été exposés longtemps à la chaleur d’un four. Le mal commençait aux extrémités inférieures et, rapidement, gagnait les masses musculaires importantes ; les bras étaient atteints les derniers. Les organes morts se brisaient ou s’effritaient au moindre choc et le reste du corps n’en continuait pas moins à vivre. À ces maux atroces s’ajoutait une folie joviale et bruyante. Et l’on voyait des malheureux, gisant au seuil de leur maison, se jeter à la tête, d’un air espiègle, des fragments d’orteils, des rotules ou, roulées en boules et mâchées, des effilochures de mollets. Des culs-de-jatte, malins, cassaient comme brindilles leurs phalanges durcies et s’amusaient à les croquer, en riant à gorge déployée.

Certains féeriques à portée restreinte exerçaient sur la vie psychique une action toute différente. Loin d’amener une dégénérescence mentale instantanée, ils excitaient au contraire les facultés d’imagination ou de raisonnement. Des voiles se déchiraient ; une brusque lumière dissipait les brumes. Touchés par le rayonnement, des humbles se haussaient d’un seul coup au niveau des plus grands penseurs. Le miel d’une poésie incomparable coulait sur les lèvres des illuminés. Les non-malades entendaient avec ravissement et stupeur les accents d’une éloquence inconnue. De vieux problèmes, tenus jusqu’à ce jour pour insolubles, étaient soudain résolus avec une facilité surnaturelle.

Cette exaltation magnifique durait assez peu et, par malheur, s’accompagnait toujours de troubles physiologiques graves. Des tremblements incœrcibles, des paralysies générales, des crises épileptiformes de violence croissante et qui se terminaient rapidement par la mort, étaient les plus ordinaires séquelles. À Cuba, suivant le méridien 80, plusieurs centaines de mulâtres, chez qui s’était éveillé le plus puissant génie philosophique, avaient en même temps perdu toute aptitude à la marche ordinaire et ils ne pouvaient néanmoins demeurer en repos. Des foyers de vie tumultueuse infusaient à leurs jambes une irritabilité extrême et une force considérable. Le contact prolongé du sol leur était une torture ; ils bondissaient comme des sauterelles jusqu’à complet épuisement.

Souvent il se produisait aussi, chez les excités de l’esprit, une dégénérescence des éléments sensoriels. La cécité était la règle ; la surdité fréquente. L’abolition du goût, de l’odorat et même du toucher s’y ajoutaient parfois. Des mathématiciens d’un jour, des philosophes, des poètes qui, avec une aisance miraculeuse, étaient arrivés à des hauteurs jamais atteintes, franchissaient ainsi, avant de mourir, une dernière étape étrange, passaient par une sorte de nirvana où quelques régions de leur conscience demeuraient seules vivantes et prodigieusement actives.

Lorsque la mort se faisait attendre, on constatait la formation d’organes de remplacement. Au milieu du front, sur la nuque, le long de la colonne vertébrale, sous la peau devenue transparente, des yeux rudimentaires apparaissaient. Les malades n’étaient pas très rares qui n’entendaient plus avec leurs oreilles mais avec la paume de leurs mains devenues inaptes au toucher. Chez d’autres, privés des cinq sens ordinaires, certaines formations tégumentaires acquéraient une sensibilité universelle. Réagissant à la fois sous l’action des ondes sonores, lumineuses, électriques ou psychiques, ces nouveaux organes fournissaient au cerveau une gamme de renseignements sans doute confus mais extrêmement variés.

Des poètes tripolitains, aveugles et sourds, mais le front garni de minces tentacules rétractiles, se dirigeaient avec la sûreté de pigeons voyageurs.

Des gens de maison des Îles Britanniques, mués en métaphysiciens, avaient le corps couvert d’une fine toison blonde rappelant le duvet des jeunes canards et dont les milliers de petites antennes captaient au passage les radiations psychiques les plus subtiles.

D’autres attiraient la foudre, d’autres devenaient radioactifs et, au bout de quelques heures, faisaient explosion ; d’autres étaient venimeux et donnaient la mort par simple contact.

Une des plus formidables et des plus surprenantes réussites fut un système féerique qui se propagea tout autour de l’hémisphère Nord, suivant le 40e parallèle. Système invisible, formé par une couronne de minuscules tourbillons regradateurs uniformément distribués sur l’axe même de la zone énergétique. Il n’exerça aucune action physiologique grossière et son existence aurait passé inaperçue si l’on n’avait constaté à la même heure, chez plus d’un million d’hommes, d’étranges perturbations de la mémoire. On put distinguer, dans la couronne éthérée, deux segments symétriques où le rayonnement eut une action diamétralement opposée.

Chez les Jaunes du segment asiatique, la mémoire visuelle avait complètement disparu. Les malades d’une même famille ne se reconnaissaient pas entre eux ; pas plus qu’ils ne reconnaissaient leur pays, leur maison, les objets qui les entouraient ; pas plus qu’ils ne reconnaissaient les organes de leur propre corps. Tout leur était nouveau ; ils vivaient dans un étonnement perpétuel et une perpétuelle agitation. Au bout de quelques jours ou de quelques heures survenait la folie, précédée ordinairement de violentes crises de terreur. Le fléau atteignit sa plus grande intensité chez les Chinois, de part et d’autre de la zone méridienne 260.

Au milieu du segment opposé, chez les Américains de la région 40.80, la mémoire était, au contraire, exaltée. Une foule de souvenirs éteints surgissaient simultanément et sur le même plan : souvenirs de la vie individuelle et souvenirs sortant du passé lointain de l’espèce. Les malades demeuraient figés de stupeur devant ce foisonnement prodigieux d’images et de sensations. Ils sentaient leur personnalité se dissoudre. Ils étaient perdus dans une forêt sans bornes, parmi des frondaisons inouïes, animées de brise magicienne. Flottant, immobiles, sur un océan de fantasmagorie, ils voyaient glisser vers eux, vertigineusement, du fond de l’inépuisable horizon, des rivages déjà entrevus, des îles familières, et, par milliers, les pâles vaisseaux de tous leurs rêves nostalgiques, les blancs et lourds vaisseaux gonflant leurs voiles au souffle noir des âges et dont les carènes venaient s’aligner côte à côte dans une éclatante et soudaine lumière. Et les malades, à travers cet immense et tremblant halo, arrivaient rapidement aux portes de la mort.

À mesure que l’on s’éloignait du point 40.80, centre du segment positif, l’action du rayonnement féerique sur la mémoire devenait sélective. Chez les Américains de l’Ouest et chez les Européens, l’ébranlement n’était plus général. Certains souvenirs surgissaient seuls, violemment éclairés entre deux zones d’ombre. À l’ordinaire, cette reviviscence singulière ramenait au jour, non point des souvenirs de la vie individuelle – ils reculaient au contraire jusqu’à s’effacer tout à fait – mais des souvenirs vieux de plusieurs siècles ou même des images d’un passé infiniment plus opaque, d’où nulle lumière n’eût jamais semblé devoir remonter.

Ces souvenirs s’agençaient aussitôt en systèmes logiquement admissibles et s’imposaient à l’esprit comme seules réalités actuelles. Le passé, d’une bourrade brutale, rejetait le présent hors de la conscience. Ainsi s’opéraient de véritables réincarnations d’ancêtres.

Tels Américains de l’Utah, en qui revivait l’âme aventureuse des conquistadors chrétiens du seizième siècle, s’affublaient d’oripeaux grossiers, d’armes barbares et partaient à la découverte. Tout souvenir personnel étant évanoui, rien ne venait rompre l’enchantement. Ils s’enfonçaient dans le pays inconnu, émerveillés à chaque pas, mais sans crainte. Quand ils rencontraient des naturels parlant une langue qu’ils n’entendaient point, ils leur couraient sus. Et ils songeaient aux contes qu’ils feraient au retour, aux contes magnifiques et qu’on ne croirait pas, sur le paradis des hommes volants, sur les voitures vivantes et mille autres choses fabuleuses.

Tels Ibères du Bas-Mondego, ramenés en arrière de douze siècles seulement, partaient en guerre contre les chiens d’hérétiques de l’empereur Napoléon. Ils s’embusquaient dans les vergers, sur le bord des chaussées et, comme chaque passant avait à leurs yeux figure d’étranger, ils le tuaient sans pitié.

Un Grec, l’air convaincu, faisait donner le fouet à ses esclaves. C’était un criminel de droit commun et les esclaves, des experts psychologues d’une maison de correction qui se laissaient frapper sans élever la moindre protestation.

Non loin, un célèbre philosophe de l’école moderne dont le corps vétuste était animé par l’esprit d’une courtisane d’Alexandrie, parait de fleurs ses épaules décharnées et inscrivait au mur de sa maison le prix d’une nuit de joie.

Les Sardes touchés par le rayonnement étaient ramenés à des âges bien plus lointains encore, à des formes sociales à peine soupçonnées. Les plus civilisés, groupés en petites tribus, faisaient éclater des silex et veillaient avec un soin jaloux sur la fleur vivante du feu. Ils avaient un langage rudimentaire mais articulé. Les mâles s’invitaient à la lutte en se frappant la poitrine et en imitant le rugissement des fauves. Les femmes savaient sourire ; parmi les lueurs dansantes des grands foyers, elles ébauchaient des jeux rythmiques, mimaient en cadence les gestes de l’amour.

D’autres primitifs, beaucoup plus grossiers, armaient leurs poings de bâtons et de pierres brutes. Ils proféraient des sons gutturaux simplement agglutinés ; aucun sourire n’adoucissait le visage des femmes et les adultes ne jouaient ni ne dansaient.

Des lacustres silencieux se blottissaient dans les roselières des berges.

Des hurleurs sylvestres gagnaient la cime des arbres où ils construisaient, avec une sûreté de gestes étonnante, des huttes arrondies recouvertes d’un toit de feuillage ; ils recherchaient les fruits, les pousses tendres et rongeaient avec avidité l’écorce des jeunes arbres.

Quelques groupes se montraient franchement agressifs ; d’autres ne recherchaient point le combat, mais, au moindre danger, se rassemblaient en grondant et faisaient front. En revanche, on trouvait de nombreux individus à qui manquait totalement l’instinct grégaire. C’étaient le plus souvent des fuyards qu’apeurait toute menace et que rebutait tout effort un peu prolongé. Leurs pareils, en des temps très reculés, avaient probablement peuplé de vastes régions de la planète. En des circonstances singulières, très défavorables, analogues, par certains côtés, aux circonstances actuelles où les gestes de guerre présentaient les pires dangers, la pérennité de l’espèce n’avait sans doute été assurée que par la dispersion des groupes, la prudence de l’individu et son extrême rusticité.

Enfin, on rencontrait des hommes étranges, aux yeux tristes et dociles, des hommes très doux mais inquiets, désorientés comme des oiseaux apprivoisés à qui manque leur cage. Ils semblaient chercher des maîtres, quêter des soins, des caresses et des ordres. Leur présence rendait admissible l’hypothèse de Roume. Ils ressuscitaient sans doute les contemporains des fabuleuses créatures disparues mystérieusement aux âges tertiaires ; ils étaient les compagnons domestiqués de ces demi-dieux, dont, grâce aux ressources subtiles de la science moderne, on croyait retrouver des traces confuses, dans les abîmes du Pacifique, au voisinage de l’île de Pâques.
 

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(Ernest Pérochon, Les Contes des « Nouvelles Littéraires, » in Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, quatrième année, n° 154, 26 septembre 1925 ; ce conte est, en fait, un extrait de son roman Les Hommes frénétiques, qui venait de paraître chez Plon [deuxième partie : La Mêlée, chap. III : les Méridiens contre les Parallèles])
 
HOMMES FRENETIQUES