BETEBLANCHE
 

« C’est vivant ! »

Ce cri suffisait à nous rassembler. C’était le plus impérieux de tous ceux que nous pouvions entendre. Quand l’un de nous l’avait jeté, avec une angoisse dans la voix, nous accourions tous autour de lui.

« Regarde, regarde… ça respire, ça bouge ! »

Si la bête cherchait à fuir, nous nous efforcions de la tuer sur place. Nous tapions dessus à coups de bâton, nous la poursuivions avec des pierres. Même agile et rusée, elle échappait rarement à nos coups. Que de bêtes mortes, tuées par moi, n’ai-je pas tenues entre mes mains ! Cette cruauté, cet acharnement à faire mourir tout ce qui marche et tout ce qui respire est la rançon des enfances campagnardes. Le chasseur s’éveille avec le petit homme en culottes courtes. Un cri dans un fourré, la flèche d’une course à travers les feuilles et les roches, suffit à déclencher les réflexes de l’arrêt et puis, brusquement, la ruée en avant tendue tout entière vers ce but, vers cette cible qui n’est qu’une parcelle de vie en mouvement, comme une balle blanche sur un jet d’eau.

Si la bête morte était bonne à manger, nous la rapportions en triomphe à la maison. Nous nous sentions pareils aux hommes, aux vrais chasseurs et nous nous vantions comme eux.

« C’est aussi fin qu’une grive, » disions-nous en montrant quelque bouvreuil ensanglanté.

Mais si la bête était trop faible ou trop petite, pour nous échapper, nous pouvions la regarder longtemps avant de la faire mourir. Nous nous accroupissions sur le sol pour la contempler. À force de la fixer, elle nous semblait n’être plus qu’un grain luisant semblable à un éclat de silex ou à un morceau de feuillage. Tassés en rond, attentifs à ne pas l’écraser de nos ombres, nous attendions ses tentatives de fuite.

« Regarde, il va partir à toute vitesse… »

Nous nous efforcions alors de nous rendre aussi minuscules que notre prisonnier. Nous tâchions de voir les choses sous l’aspect qu’elles devaient prendre à ses yeux. C’était un jeu qui pouvait durer des heures. Les cailloux devenaient pour nous des montagnes et, suivant leur forme, nous les comparions aux montagnes que nous connaissions. Quelques brindilles se transformaient en forêts et la moindre goutte d’eau était une rivière ou même la mer qu’aucun de nous n’avait pourtant vue.

« Attention… Il est au fond de la vallée d’Arphy, de l’autre côté du torrent. Vois le Gap de Coste et la Luzette.

– Et Puéchagut… Tête coupée.

– Il va faire un trou sur la Luzette. Je parie qu’il passera par le Cap de Coste.

– Par Puéchagut… Je te tiens le pari. »

Nous attendions pour voir ce qu’allait faire cet insecte affolé par tant d’énormes présences. Parfois, pour contraindre le destin à se prononcer, nous le poussions du bout d’une brindille en ayant soin de laisser entière sa liberté. Nous voulions le voir marcher sans l’obliger à choisir son chemin.

« Il passe par Puéchagut, c’est moi qui gagne.

– Regarde-le, il se repose. On dirait un bout de pierre. »

Nous aimions à regarder ces êtres vivants qui ressemblaient encore à de la matière inerte et qui, brusquement, s’éveillaient à la vie. Parfois même, nous contemplions longuement quelques grains de pierre ou quelques flocons de pollen en espérant le voir s’animer et vivre sous nos yeux…

« Je te dis que c’est vivant. Surveille-le bien. »

Mais quand nous étions sûrs d’avoir devant nous une bête vivante et que nous avions épuisé le plaisir de jouer avec elle, il nous importait peu de lui laisser la vie. Nous pouvions l’oublier, mais l’un de nous pouvait aussi l’écraser d’un coup de pierre.

« Ça ne sent rien… ça n’est pas comme nous… et puis, même toi, si l’Aigoual te tombait sur la tête !

– Si c’était plus gros ?

– Tu crois qu’il faut être gros pour sentir ? Les bêtes, ça meurt sans y penser. »

Rien ne nous attirait plus que la vie, et rien ne nous semblait avoir moins de prix. Nous cherchions son secret en faisant mourir les bêtes, comme nous aurions ouvert des jouets.
 

*

 

Un soir, nous redescendions vers la vallée. Nous nous étions attardés sur les crêtes. Je marchais le premier, un peu en avant de Maurice. Il faisait du brouillard et le monde visible semblait se déplacer avec nous comme un cercle mouvant dont nous étions toujours le centre. Dans ce rond clair, il n’y avait jamais qu’un ou deux arbres qui surgissaient sans se détacher complètement de la brume. Il semblait englué par elle et tiré vers elle par leurs rameaux. Parfois, sur la pelouse plongeante, un bloc de rochers émergeait aussi luisant d’eau, dur à l’œil dans son enveloppe de brume élastique et mouvante. Dans ce champ visuel rétréci, toutes les choses prenaient une valeur extraordinaire, comme si elles avaient été placées au milieu d’un cadre.

Tout à coup, sur la pelouse rase qui se dérobait à dix pas de moi, j’aperçus quelque chose qui remuait. C’était une petite masse blanche, attentive : une bête surprise. Elle était à l’extrême limite de ce que je pouvais voir. Derrière elle, commençait ce mur gris dans lequel s’enfonçaient et se perdaient toutes les choses. Je m’arrêtai. La bête blanche tournait vers moi son museau noir et pointu, vif comme une aiguille. Je voyais remuer ses deux yeux rouges qui ressemblaient à ces boules qui tournoient avant de fixer un destin. La bête hésitait. Elle cherchait de quel côté elle devait prendre la fuite. J’hésitais aussi, mais un irrésistible mouvement faisait se lever mon bras droit qui tenait ma canne. Avant même d’avoir reconnu la bête que j’avais devant moi, je me préparais à l’attaque. Cet imperceptible mouvement de la vie, entrevu dans le brouillard, avait suffi à réveiller en moi l’instinct du chasseur.

La bête blanche obéissait à l’instinct de l’animal traqué. Elle se ramassait sur elle-même et retournait encore sans me quitter des yeux une seconde. Maintenant, je tenais ma canne haute et j’étais prêt à la lancer en avant comme une arme. Je mesurais l’effort que je devais faire. Soudain, plus prompte que moi, la bête bondit et sembla plonger dans la brume. Je poussai un cri, comme si j’avais été frappé par une pierre et je partis derrière la bête, à fond de train. La pente accélérait ma course. Je faisais des bonds sur l’herbe rase et j’étais parfois obligé de freiner de tout le corps, en me rejetant en arrière, pour ne pas me laisser entraîner par ma vitesse. Le monde visible semblait maintenant avancer en trombe en avant de moi. Les arbres jaillissaient comme s’ils avaient marché à ma rencontre. Les mottes d’herbe semblaient se renouveler sous mes pas comme les vagues de la mer, désertes comme elles. Je courais toujours et n’espérais déjà plus retrouver la trace de la bête quand je l’aperçus brusquement à nouveau qui trottait en avant de moi. Devant elle, une masse de rochers sortait du brouillard. C’était un amas de blocs de granit, coupé de larges fentes. En trois bonds, la bête fut devant lui et se glissa dans un trou.

À mon cri, Maurice était parti en avant, lui aussi, au pas de course. Il arriva à ma hauteur, la figure rougie par l’humidité. Tout en marchant, il rebouclait d’une main la courroie de son sac qui s’était défaite pendant sa course.

« Tu as crié ?

– Je tiens une bête, là, dans ce trou… Je ne crois pas qu’elle puisse sortir. Le trou ne doit pas traverser le rocher.

– Quelle bête ?

– Quelle bête ? Je ne sais pas… Une bête blanche, comme un chat. Elle a une tête longue, avec un museau noir et des yeux rouges… Non, ce n’est pas un écureuil.

– Tu es sûr qu’elle est là-dedans ? Tu l’as vue entrer ? Passe un peu ta canne dans le trou.

– Laisse-moi faire… C’est ma bête à moi. Je l’ai vue le premier. C’est moi qui dois l’avoir. Si je la manque, tu auras droit. Chacun son tour, moi le premier. »

Je ne savais toujours pas quelle bête était tapie à deux pas de moi, dans cette fente étroite, mais je savais que c’était une chose vivante et le seul fait qu’elle vivait suffisait à me contraindre à la poursuite. Pendant que j’essayais de l’apercevoir dans l’ombre mince, Maurice faisait le tour des rochers.

« Elle n’a pas pu sortir, me criait-il. Le trou ne traverse pas. »

Nous étions tous les deux arrêtés devant cette roche. Il n’y avait rien d’autre de visible autour de nous. Nous traquions la seule chose qui vivait au centre de ce monde que cernait de partout une ombre mystérieuse. Il nous aurait été impossible de continuer notre route et de laisser en paix, dans le vent et la rosée, l’animal inconnu dont nous cernions la retraite.

« Enlève-toi… Elle est à moi, je te dis. Si je la manque, tu pourras lui courir après. »

Je fouillais de la canne au fond du trou. Parfois, au lieu du grain pur de la pierre qui criait comme une râpe, il me semblait sentir un corps souple qui se dérobait brusquement.

« Elle est là… Je la sens, je la veux vivante. »

Je tournais doucement mon bâton ferré en cherchant à faire levier sur le corps de la bête, mais j’avais peur de la blesser avec la pointe et je ne voulais pas la tuer sans la voir.

« Je ne l’aurai pas comme ça… Attends un peu. »

J’avais dans ma poche une boîte d’allumettes soufrées encore intacte. Je la pris sans m’éloigner du trou. Elle était toute ramollie par l’humidité et je frottai longtemps avant d’avoir enflammé une allumette. Mais alors, je mis le feu d’un seul coup à la boîte entière dont j’avais arraché le couvercle. Elle s’enflamma comme une torche et je la poussai dans le trou, aussi loin qu’il me fut possible. Elle flambait en dégageant son nuage de soufre. Cette âcre fumée eut vite fait de remplir toute la fente. Elle rampait sur la roche et retombait en masses plates comme un coton mouillé. Déjà, les yeux pleins de larmes, je toussais à me déchirer la gorge quand je vis le museau de la bête qui pointait vers moi.

« Elle va sortir… Recule-toi… Si je la manque… »

Ma gorge serrée ne me faisait plus mal. J’avais empoigné mon bâton et repris du large. Le museau noir s’avança et recula deux ou trois fois, par petits coups brusques. J’étais prêt. La bête hésitait peut-être devant mon ombre, devant cette forme noire que les reflets du brouillard faisaient tomber en avant de moi. La boîte calcinée faisait monter au-dessus d’elle de nouveaux nuages de fumée. Alors, la bête bondit hors du trou et, se dégageant des rochers, sans chercher à fuir, elle s’arrêta devant moi et se mit toute droite sur ses pattes de derrière, comme un chien qui fait le beau.

« C’est une espèce de belette, » criait Maurice.

Je m’étais reculé de quelques mètres et tout avait disparu devant moi, jusqu’aux rochers qui ne m’apparaissaient que comme un morceau de brume plus opaque. Je ne voyais plus que cette bête courageuse qui me faisait front en sortant ses crocs et ses griffes. Ainsi dressée, elle semblait grande, presque aussi grande que moi et capable de me mordre à l’épaule ou au visage. Sa position lui donnait une apparence humaine. Elle m’empêchait de la voir avec sa taille véritable et je croyais qu’elle avait grandi d’un seul coup, jusqu’à devenir mon égale. Je reculais un peu en criant :

« Je n’ai pas peur… Laisse-moi tranquille. Je vais l’avoir. »

Maurice respectait la règle du jeu et restait en arrière de moi, comme pour arbitrer un combat singulier. Je fis un geste avec mon bâton, mais, au lieu de reculer, la bête rendit un sifflement et leva ses griffes comme pour arrêter le coup. Ce fut moi qui rompis. Je ne frappai pas et me remis en garde. La bête n’avait pas bougé de place.

« C’est méchant. Regarde-la. Si je la laissais faire…

– Fais attention… Elle te mordra… »

Je calculai mon coup, pour être sûr de frapper juste. J’avais devant moi un adversaire qui se révélait mon égal et qui ne trahissait aucune peur. Cette bête blanche au nez noir me semblait presque à niveau de mes yeux et se tenait dressée avec une noblesse d’être humain. Mais je m’étais déjà battu avec d’autres petits hommes. Mon bras se détendit. Ma canne siffla sur un quart de cercle. Un choc sourd sembla l’arrêter, comme si le bruit avait eu une résistance par lui-même. Je venais de toucher la bête en plein sur le crâne, à côté de l’oreille gauche.

Penché en avant, crispé sur mon dernier geste, je la regardais s’effondrer sur elle-même comme si elle eut été faite d’une mousse légère que les mouvements de l’air auraient suffi à désagréger. Elle s’écrasait sur ses pattes, et sur son corps mince, tandis que sa fourrure hérissée se refermait comme si elle eût été mise au fourreau. La bête se recroquevillait de toutes parts. Ce n’était déjà plus qu’un petit tas d’hermine blanche que j’aurais presque tenu dans le creux de ma main. Je voyais le point noir du museau qui remuait encore doucement quand des frissons courts se succédaient, comme des vaguelettes, autour de l’oreille, là où mon coup avait porté. Deux gouttes de sang perlèrent aux narines. Le museau noir bascula dans la bourre blanche, sans la salir, sans y laisser la moindre tache rouge, et le petit tas blanc sembla s’amenuiser encore. Je compris que la bête était morte.

Ce n’était vraiment plus qu’une boule inerte, pareille à ces flocons de laine que les moutons laissent sur les arbres épineux, à peine plus grosse que mon poing. Je restai penché, le corps en avant, en déséquilibre comme sur un gouffre. Comment avais-je pu croire que cette bête avait presque la même taille que moi ? Comment avais-je pu la voir si grande ? Je ne pouvais avoir eu en face de moi que la plus petite vie qu’il soit possible d’imaginer, presque aussi frêle que celle d’un oiseau, aussi facile à briser. Elle ne laissait derrière elle qu’un flocon blanc qui semblait prêt à se dissoudre.

Maurice s’avançait.

« Tu ne l’as pas manquée. Elle ne bouge plus. »

Il la regardait, sans la toucher même du bout de son bâton.

« Elle est crevée, » ajouta-t-il.

Je ne répondis pas. Un âpre désir de pleurer me tendait les joues. Pour la première fois, devant une bête morte de ma main, j’éprouvais une sorte de désespoir. Plus je regardais cette masse informe qui ne gardait plus que sa couleur, et plus il me semblait la voir devenir petite.

« Maurice ? Tu n’avais pas cru qu’elle était grande, toi aussi ? Grande comment ? Comme un chien de berger ? Comme un gros chat ? Tu l’as bien regardée tout à l’heure ?

– Oui, ça m’avait semblé grand, dit Maurice, et ce n’est pas plus gros qu’un campagnol. On n’en tirerait pas une fameuse fourrure. »

Il avançait la main pour ramasser la bête, mais je lui criai, avec une torsion des syllabes au fond de la gorge :

« Elle est à moi.

– Ça va bien, dit-il en me regardant. Prends-la donc. »

Ce n’était pas mon droit de propriété que je voulais défendre. Je ne voulais pas voir la vraie taille de la bête. La façon dont elle s’était recroquevillée lui avait enlevé toute forme et je ne voulais pas la revoir avec l’aspect qu’elle avait lorsqu’elle était vivante.

« Tu l’as bien regardée quand elle était en face de moi ? Je te dis qu’elle était grande, et plus jolie que n’importe quelle bête.

– Ça semble grand, mais ce sont des bêtes qui trompent… C’est rudement fort en tout cas. J’ai cru qu’elle allait te sauter dessus. Cherche un peu ses griffes sous sa fourrure, tu verras si elles sont petites ! Ça doit avoir les dents pointues… Si tu l’avais manquée !

– N’y touche pas… Non, non, ça n’a pas de grosses dents ni de grosses griffes. Ce n’est pas la peine de regarder.

– Tu en fais des histoires, pour cette bête. On croirait que tu viens de tuer un homme. »

Je ne parlais plus pour Maurice. Je divaguais à haute voix en regardant la bête morte.

« Tu dis que ce sont des bêtes qui trompent ? Qu’est-ce qui trompe ? Pourquoi semblait-elle si grande et si forte ? Parce qu’elle était courageuse. C’est ça, la vie ?

– Tu vas pleurer sur les escargots et les couleuvres, maintenant ? » me demanda Maurice.

Je lui répondis seulement, du bout des dents : « Imbécile, » et je me sentis brusquement libéré de cette envie de pleurer dont il cherchait à me faire honte.
 
 
BETEBLANCHE2
 

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(André Chamson, in Europe : revue mensuelle, n° 155, 15 novembre 1935)