Quelle onomatopée, « hip-po-po-ta-me » !
Le nom et la bête sont si bien faits l’un pour l’autre qu’on est vraiment tenté de se demander lequel, dans les impénétrables décrets de la Providence, a été conçu le premier.
Si Dieu m’avait fait propre à fabriquer des animaux ; que les goûts m’eussent porté, comme c’est probable d’après mon amour pour les bêtes, à faire commerce de cet utile talent, et qu’un riche client fût venu un jour me commander « un hippopotame, » sans me donner aucun renseignement sur ce que pourrait être un animal, rien que sur le patron de ce nom barbare, je lui aurais fabriqué un article à rivaliser avec tout ce qui se fait de mieux en ce genre depuis l’Abyssinie jusqu’au Congo.
Hippopotame ! à ce mot seul ne voit-on pas gonfler quelque chose de monstrueux et d’énorme fait pour souffler et pour patauger en éclaboussant et en fracassant tout sur son passage ? On aura beau tremper son pinceau dans le goudron, dans le fumier, dans la boue la plus noire, dans la vase la plus verte ; on aura beau prendre un balai pour brosser plus largement ce gracieux portrait, quiconque tentera de décrire l’hippopotame ne fera guère que paraphraser l’appellation si formidablement pittoresque qui, d’un trait, peint le plus laid des pachydermes.
Vous est-il arrivé, à l’école de natation, de nous trouver nez à museau avec un bouledogue noyé depuis plusieurs semaines ? Telle fut, à coup sûr, l’impression que dut éprouver le premier qui rencontra un hippopotame faisant sa sieste au bord du Bahr-el-Azrek ou du Racazzé, fleuves d’Abyssinie ! Quelle ne dut pas être l’épouvante de cet Abyssin lorsque, s’étant approché de ce qu’il prenait pour un chien crevé, il reconnut l’énormité de son erreur ! Je le vois d’ici, devenu gris d’effroi sous sa peau noire, s’affaler sous lui-même, porter les mains à son ventre et peut-être, qui sait ? balbutiant un de ces cris que la peur arrache à des lèvres tremblantes, murmurer ces syllabes incohérentes :
« Hip….. po….. po….. tââââme !!!! »
Et l’animal ainsi baptisé d’inspiration, le nom lui en serait resté.
Quoi qu’il en soit, si j’ai dû, en historien fidèle, noter le point de vue purement pittoresque sous lequel l’hippopotame fut considéré par des peuples ignorants, les exigences plus sévères de la zoologie moderne ne pouvaient se contenter d’une appréciation aussi superficielle, et après avoir mûrement observé l’hippopotame au point de vue analogique et morphologique, je suis en mesure de déterminer le type dont il est dérivé.
Ce type, je n’hésite pas à le dire, c’est celui du crapaud : l’hippopotame n’est autre chose qu’un crapaud devenu pachyderme à force d’ambition et d’économies ; je n’ajoute pas « de privations, » puisque, tout au contraire, s’il a réussi à prendre des dimensions aussi considérables, c’est précisément parce qu’il a écarté avec soin de son hygiène toutes privations, pour donner un accroissement continuel à sa consommation et, par suite, à son ventre.
Tout gonflé qu’il soit de son succès, il n’en est pas moins vrai qu’en lui donnant la tuméfaction, le souffle de la fortune lui a fait perdre la beauté ; et tandis que le crapaud, content de sa petite position, continue d’être le joli animal dont j’ai décrit ailleurs les grâces modestes, l’hippopotame, pour avoir voulu franchi, dans son orgueil, les bornes de la modération et de l’obésité, a perdu toute élégance et toute distinction, et l’oeil d’une mère ne reconnaîtrait plus, sous les ballonnements crevassés de la carapace qui l’enveloppe, le batracien dont l’hippopotame est le descendant trop défiguré.
Mais la zoologie morale, plus clairvoyante par l’excellente raison que la tendresse maternelle ne l’aveugle pas, sait démêler les traits primitifs du batracien ensevelis sous les amoncellements du pachyderme « ordinaire » : ainsi le désigne la zoologie officielle, malgré tout ce qu’a d’extraordinaire un pareil adjectif appliqué à l’hippopotame, au rhinocéros, à l’éléphant et autres quadrupèdes dont, pour ma part, l’encolure m’a toujours paru plutôt exorbitante que modérée.
Prenez un hippopotame, aplatissez-le vigoureusement et posez-le à terre sur le ventre, les quatre pattes écartées : à deux ou trois lieues de distance seulement je vous défie de le distinguer d’un crapaud. Même couleur, même tournure, même galbe, même peau boursouflée, même mufle arrondi, mêmes yeux surtout. Le fragment inachevé de queue et le simulacre insuffisant d’oreilles qu’on aperçoit aux deux extrémités de l’hippopotame ne sont que des détails insignifiants au milieu de la ressemblance universelle de ces deux êtres aujourd’hui si éloignés l’un de l’autre par un concours de circonstances dont personne jusqu’ici n’avait démêlé la trame, et que je me fais fort de vous dévoiler à l’instant, si vous me prêtez l’attention dont vous avez besoin pour élever votre esprit à la hauteur de mes conceptions.
Ici, à cette phrase pleine de confiance, je vous vois vous demander avec quelque inquiétude si l’astre de ma modestie ne pâlit pas un peu. Rassurez-vous : si je parle ainsi, c’est que je vais m’appuyer sur une théorie que tous les esprits éclairés, tous les ennemis de l’obscurantisme, professent et proclament à grand bruit : je veux parler de la théorie de Darwin, ainsi nommée parce qu’elle a été imaginée par Lamarck : c’est ce qu’on appelle, en d’autres termes, la théorie de l’évolution.
Suivant cette théorie, comme vous savez ou vous ne savez pas, toutes les espèces ne sont que des transformations de quatre ou cinq types primordiaux : ces espèces se seraient formées elles-mêmes par aspiration vers un bien-être supérieur à celui dont elles jouissaient sous leur forme précédente. Si tous les animaux n’ont pas choisi la même figure, c’est que chacun avait des goûts différents : avec leur tête, ils ont combiné leur plan d’avenir ; avec leur corps, qui n’avait pas de parti pris ni d’idée préconçue sur le bonheur, ils se sont fait, probablement en poussant ferme où il fallait, des membres, des organes, des peaux, des armes naturelles, chacun selon sa vocation.
Les marcheurs se sont fait des pattes ; les volatiles, des ailes ; les nageurs, des nageoires ; ceux qui aimaient la viande se sont planté de bonnes griffes et des dents crochues ; ceux qui préféraient l’herbe se sont confectionné des estomacs à quatre compartiments : chacun à sa guise.
À côté des obstinés qui poussèrent jusqu’au bout leurs transformations, il y a eu des fantaisistes ou des paresseux qui se sont ennuyés de se tourmenter ainsi le tempérament, et qui ont laissé la besogne en route : c’est ce qui explique, et de la manière la plus satisfaisante, comment un si grand nombre d’espèces sont restées à mi-chemin du perfectionnement tandis que d’autres y arrivaient.
Par exemple le lézard, qui n’a pas voulu prendre la peine de se grossir et de se faire pousser du poil, est resté lézard, tandis que le kangourou, plus énergique et plus persévérant, s’est dressé sur ses pattes de derrière, a amélioré sa queue et est devenu ce qu’il est. En attendant mieux, d’ailleurs, car il lui reste à diminuer son train de derrière, à allonger ses pattes de devant, et surtout à réformer son mode de parturition, qui est l’enfance de l’art : car c’est très incommode d’être obligé de porter ses petits dans une gibecière d’escamoteur, quand il serait si simple de les laisser mûrir un peu plus avant de les mettre au jour. Mais patience, il y viendra.
L’aperçu que je viens de vous donner de la théorie de Darwin est trop séduisant pour que vous n’ayez pas déjà compris que je suis darwiniste, au moins au moment où j’écris ; et comme on n’est jamais sûr de conserver ses opinions longtemps, surtout lorsque, étant savant de profession, on est exposé à voir continuellement la vérité d’hier se métamorphoser en erreur de demain et réciproquement, je profite de ma conviction momentanée pour vous expliquer, à la Darwin, comment l’hippopotame est dérivé du crapaud.
C’est toute une histoire, car le crapaud lui-même est dérivé de rien du tout.
En effet, au commencement des choses, à peine le néant commença-t-il d’avoir conscience de sa nullité, qu’un immense ennui s’empara de tout son être, et que voulant à toute force sortir de cet état, il se mit, faute de mieux, à bouillonner sur lui-même sans trop savoir où cela le mènerait.
À force de bouillonner, il finit par devenir vapeur cosmique. Cette vapeur cosmique… comprenez bien ceci, je vous prie… cette vapeur cosmique, fatiguée de l’expansion continue qui la distendait, éprouva le besoin bien naturel de se condenser pour se faire une existence un peu plus assise, et ainsi se forma la terre.
Tout ce que vous voyez sur le globe, minéraux, plantes et animaux, se forma successivement de même, chaque être, au fur et à mesure que son prédécesseur le poussait à l’existence, s’ennuyant à son tour de sa position et aspirant à en sortir comme son prédécesseur était sorti lui-même de l’ennui et des aspirations d’un précédent prédécesseur.
Vous voyez comme cette théorie est simple et belle ; admirez-y la paresse intelligente du Créateur qui, au lieu de se donner la peine de fabriquer l’une après l’autre chaque espèce de créature, a fait tout simplement une petite boulette animée et s’est croisé les bras. Mais il avait fait cette petite boulette si malheureuse, il lui avait préparé une existence si intolérable, qu’elle devait forcément se débattre contre son sort.
Nous autres savants, nous appelons protoplasma la première gouttelette de gelée vivante qui fut formée ainsi. Cette gelée, à force de s’ennuyer de son sort, se condensa peu à peu, prit une ébauche de forme, puis des organes, puis des membres, puis des sensations, puis des instincts ; enfin, un beau jour, à force de réfléchir à ses affaires, elle reconnut qu’il lui serait très utile et très agréable d’avoir une intelligence, et elle s’en fit une comme elle s’était fait des organes, en poussant fort.
Pour en venir au crapaud, je vous dirai qu’après avoir commencé comme les autres par être un petit rien du tout si insignifiant que je serais fort embarrassé de le décrire, il est devenu ver de terre, puis scarabée, puis petite souris. Cette petite souris, en folâtrant au bord du Bahr-el-Azrek, a été piquée par les cousins de ce fleuve, qui sont les premiers cousins du monde : elle en a tant enflé que son poil est tombé, que ses yeux lui sont sortis de la tête, et que sa queue et ses oreilles lui sont rentrées dans le corps.
Voilà donc la souris devenue crapaud. Ce crapaud, les cousins ont continué à le piquer, de sorte qu’il a grossi, grossi. Il s’est laissé faire tant qu’il y a trouvé son avantage, mais le jour où il s’est jugé suffisamment obèse il s’est enveloppé d’une peau à l’épreuve des cousins du Bahr-el-Azrek, et il s’est établi hippopotame.
Voilà, sauf erreur ou omission, l’histoire qui me semble écrite dans tous les traits de l’hippopotame.
Les manières de la bête sont en parfait accord avec sa tournure et son galbe. Tous ses actes sont empreints de l’exagération qui caractérise ses formes. Il renverse tout ce qu’il rencontre, écrase tout ce qu’il touche, prend toute la place, mange tout, défonce les plantations, aplatit les récoltes, enfin, énormité lui-même, il passe sa vie à faire des énormités.
Il roule comme un désastre à travers les champs cultivés, il laisse un trou partout où il pose le pied et une excavation partout où il s’est couché. Il est stupide, il est grossier, il est brutal.
Et quand on compare cette existence massacrante à la vie bucolique et contemplative de son ancêtre le crapaud, quand on voit où la fièvre du déclassement a pu amener l’hippopotame, il est permis d’admirer la théorie de Darwin, mais on fait de fameuses réflexions sur ce que peuvent devenir les ambitieux…
_____
(Eugène Mouton, Zoologie morale, seconde série, Paris : G. Charpentier, 1882)
Avril 1883
Vous connaissez tous Pécuchet, l’illustre Pécuchet, l’inséparable ami du non moins illustre Bouvard, le Pécuchet de Gustave Flaubert.
Et vous savez, n’est-il pas vrai, que le grand romancier normand n’a pas fini l’histoire de ces modernes émules d’Oreste et Pylade, par la bonne, ou plutôt par la mauvaise raison, qu’il a rendu le dernier soupir avant d’avoir pu compléter son manuscrit.
Mais ce que vous ne savez peut-être point, c’est que, Flaubert fût-il toujours de ce monde, l’histoire de Pécuchet ne pourrait, aujourd’hui même, être terminée.
Ce que vous ne savez peut-être point, c’est qu’en 1883 Pécuchet vit encore.
« Pécuchet ! dites-vous avec une hilarité sceptique. Pécuchet ! reprenez-vous en goguenardant. Mais si ! nous savons que Pécuchet n’est pas mort. Pécuchet n’est-il pas immortel ? »
Immortel, il se peut que notre homme le soit, moralement parlant. Mais il ne s’agit pas de cela. Il ne s’agit ni de vie spirituelle ni d’éternité littéraire. Ce que je veux dire, c’est que vraiment, réellement, authentiquement, Pécuchet n’a pas cessé d’exister ; c’est que Pécuchet respire ; c’est que Pécuchet va, vient, sent, entend, voit, boit, mange, digère, se mouche, se couche, se lève, et copie, copie toujours, comme toujours il copia, car le bonhomme n’est guère autre chose, vous vous en souvenez assurément, qu’une vivante machine à copier.
Oui, Pécuchet subsiste en chair, en os et en esprit. C’est un fait. C’est une source non tarie de documents humains.
Ah ! vous dressez l’oreille. D’incrédule, vous devenez curieux. Ça vous intrigue. Il faut vous raconter ça.
Je ne demande pas mieux.
Le hasard me conduisit, il y a quelques jours, vers les déclivités de la Montagne Sainte-Geneviève, en ce point où le Paris provincial d’outre-Seine a été récemment éventré par l’ouverture de larges voies nouvelles.
Tout dépaysé, j’errais à l’aventure ; et je constatais, avec un étonnement triste, l’aspect violemment transformé des choses et des lieux. Dans les temps déjà si lointains de notre insoucieuse jeunesse, à la place de ce boulevard vide et béant, il y avait là un fouillis inextricable de ruelles antiques, de maisons noires et ridées, à pignons et à tourelles.
Chaque façade avait alors son individualité, son caractère. La vétusté même de ces murs plusieurs fois centenaires offrait un charme mystérieux ; ils semblaient imprégnés d’humanité vive, d’humanité pensive, d’humanité militante et souffrante. Ils avaient été dorés et brunis par tant de soleils disparus, par tant d’ombres envolées ! Le flux et le reflux des jours et des ans s’y étaient traînés tant de fois ! On y évoquait tant de choses et tant de pensées !
À travers la poussière du plâtre et les éclats de pierre des chantiers, j’avançais à pas lents, peiné de voir la froide et rude banalité remplacer partout les libres manifestations de la vie ondoyante et diverse. Ô les grandes maisons carrées, massives, anonymes, uniformes, alignées sous le paratonnerre comme des Prussiens sous le casque à pointe, vastes et plates comme la Poméranie, bêtes comme les cadavres échoués des moutons de Panurge, roides comme des abstractions géométriques, sans grâce, sans élan, sans vie, sans âme, avec leurs balcons à écriteaux et leurs carreaux barbouillés par les peintres, avec leurs cafés bleus, leurs traiteurs rouges, leurs musées de monstruosités médicales et leurs femmes géantes à jambes éléphantesques, honorées sur le tableau-affiche de la visite de plusieurs têtes couronnées ! Ô la tristesse accablante des grandes maisons neuves, de ces grandes maisons funèbres comme des caveaux, nues et glacées comme la mort !
Navré, je baissai les yeux pour ne plus rien voir de ce désolant spectacle. Pendant quelques minutes, je suivis machinalement la chaussée, livré tout entier aux réflexions amères et aux turbulents souvenirs, qui se disputaient dans une brume mélancolique les cellules sans phosphorescence de mon cerveau désenchanté ! Mais bientôt, cette bataille intime ne me réjouissant guère, je relevai le nez pour chercher au-dehors quelque diversion.
La rue montante tournait brusquement, formant un coude. Ce coude était accentué, d’un côté, par le mur d’un petit jardin plein d’acacias maigres, puis par une palissade fermant un terrain vague ; de l’autre côté, par deux hautes bâtisses à porte cochère. Sur la première porte cochère, on lisait en lettres d’or : Institution Tarin ; sur la seconde, en lettres noires : Institution Ransure.
À l’endroit où la palissade joignait le mur du petit jardin, en face des portes cochères, s’élevait, établie et calée je ne sais comment, une mince échoppe en planches de diverses couleurs également décolorées. L’échoppe était percée d’une porte basse et d’une fenêtre étroite. Quand je relevai la tête, je me trouvais juste devant la croisée, si bien que l’inscription, collée en dedans, au carreau supérieur, m’entra tout droit dans les yeux et dans le cerveau.
Cette inscription offrait, en capitales manuscrites, ces deux mots :
ÉCRIVAIN ICI
Une seconde inscription, tout à côté, à l’autre carreau, en capitales identiques, portait :
ÉCRIVAIN PUBLIC
Une autre, en plus petits caractères :
LETTRES À PARTIR DE 0 Fr. 50
Une autre, en caractères plus petits encore :
L’écrivain ne fait pas de lettres anonymes.
Une dernière (c’était la bonne, c’était le bouquet !) présentait ces trois lignes étonnantes, ces trois lignes mémorables, ces trois lignes sans pareilles :
PENSUMS GRECS,
LATINS
ET FRANÇAIS
Les rêves, les pensées, les spéculations, les délires, que ces lignes magiques éveillèrent en moi, vous les devinez.
Je restai cloué sur place, la bouche bée, les yeux ronds.
Pensums grecs, latins et français ! Je ne pouvais détacher mes regards de ce nouveau Mane, Thecel, Pharès. J’étais en extase.
Puis la réaction se fit. Ma lèvre inférieure devint dédaigneuse. Pourquoi ce prétentieux écrivain avait-il oublié les pensums hébreux ? Pourquoi les pensums anglais, russes, chinois, allemands, italiens, hongrois, espagnols, japonais, arabes, algonquins, nègres, patagons, et tous les autres pensums en langues mortes, vivantes, ou à naître, ne figuraient-ils pas sur l’écriteau ?
Écriteau vraiment dérisoire.
Et pourquoi pas, en outre, la langue des oiseaux, la langue des chiens et la langue des grenouilles, dont il est parlé en de vieux livres de légendes ?
Trois fois dérisoire écriteau !
Un instant de réflexion me rendit tout entier à mon premier enthousiasme ; et je me sentis, pour tout de bon, repincé par le pensum latin, contrepincé par le pensum grec.
Un point d’interrogation, un nouveau point d’interrogation, surgit des profondeurs de ma pensée : « Quel peut être ce triple entrepreneur de classiques pensums, ce bachelier public à trois becs de plume, cette trinité en échoppe ? D’ou sort ce pauvre et savant serviteur des écoliers paresseux et bavards ? Après quel inénarrable naufrage est-il venu s’échouer au bord de ce trottoir ? Quel cataclysme a réduit cet être bien élevé à prendre l’état de pensummier ? »
Mystère ! je rêvai, rêvai, rêvai. L’inventeur de l’écriteau n’avait-il pas autant d’imagination que d’instruction, autant d’audace que d’imagination ? Afficher une entreprise de pensums français à cinquante pas de la Sorbonne, à la barbe ou au menton rasé de tout un monde de proviseurs, recteurs, inspecteurs, professeurs, répétiteurs et pions, c’était déjà joli. Mais y joindre le pensum latin, n’était-ce pas superbe ? Et y ajouter le pensum grec, n’était-ce pas majestueux, sublime, beau comme l’antique ?
Ce savant inspiré et hardi, ce génie original et serviable, je brûlai du désir immodéré de le voir, de le connaître, de le pénétrer. Il me le fallait. J’ouvris avidement la porte de l’échoppe ; et, le cœur battant comme à un premier rendez-vous d’amour, j’entrai.
C’était tout petit, mais fort bien aménagé. Ordre et propreté. Des planches, des casiers, deux chaises, une table. Sur la table, tout ce qu’il faut pour tout écrire et effacer tout. Devant la table, un vieux fauteuil en cuir. Dans les bras du fauteuil, un homme, non ! un monsieur, grave, bien assis, jeune encore quoique très vieux, armé de lunettes miroitantes, et coiffé d’une calotte noire qui laissait descendre sur chaque tempe une mèche plate de cheveux poivre et sel.
Je le contemplai. D’un geste affable et digne, il m’offrit une des deux chaises. Je la pris, sans cesser de le contempler. Il se sentit vaguement gêné. Muet, je le contemplai toujours. Il rougit. Je le contemplai impitoyablement. Il toussa. Je maintins ma contemplation. Il ôta sa calotte, il semblait avoir envie de pleurer. Mon regard ne le lâchait pas.
Mais, tandis que mes yeux restaient fixés sur lui, mon imagination allait, trottait, courait, galopait, prenait le mors aux dents, m’emportait en pleine fantaisie.
Cet homme transcendant, cet inventeur à calotte noire et à mèches plates, cet être sublime et timide, me disais-je tout bas, à quelle espèce appartient-il ?
Ô Hommes-Athéniens, ô Peuple et Sénat de Rome, ô Quirites, ô Pères-Conscrits, révélez-moi son passé, ouvrez-moi son cœur !
Serait-ce le Juif-Errant, après une commutation de peine ? Non ! non ! car il ferait aussi des pensums juifs et chaldéens.
Serait-ce un espion borusse ? Ils savent toutes les langues, ces Allemands. Non ! il aurait affiché des pensums sanscrits. Son érudition l’aurait trahi.
Qu’est-ce donc enfin que cet homme ?
Un fou ? Il n’en a pas l’air. Et puis, sa femme, sa fille, son gendre ou sa belle-mère l’aurait déjà fait enfermer dans un asile.
Est-ce un lord anglais qui tient un pari ?
Sort-il d’un conte d’Hoffmann ou d’une nouvelle d’Edgar Poe ?
Existe-t-il réellement ?
Ou n’est-il qu’un fantôme, une erreur des sens, un mirage, un spectre, une hallucination ?
J’avais la tête en feu. Je ne pus me contenir plus longtemps. Pour voir si l’homme existait en réalité, je lui pris le bras brusquement.
Il jeta un cri.
Je ne m’étais pas trompé, il vivait.
Je reconquis sur-le-champ toute ma placidité. J’avançai ma chaise. Il s’était reculé ; il me considérait avec défiance, et même avec un peu d’effarement. Je lui fis un sourire. Il fallait le calmer.
Or, j’allais, à cet effet, lui adresser onctueusement la parole, quand, tout d’un coup, un éclair me traversa l’esprit.
« Pécuchet ! » m’écriai-je.
De stupéfaction, il laissa tomber sur sa cuisse, et de sa cuisse à terre, sa majestueuse plume d’oie.
« D’où… d’où… d’où me connaissez-vous ? » s’écria-t-il.
C’était bien la voix forte, caverneuse, dont parle Flaubert. C’était bien notre homme. C’était Pécuchet.
Tel vous l’avez vu dans le roman, tel il se tenait là, devant moi, sous mes yeux, dans l’échoppe, entre la table à tout écrire et la fenêtre portant l’annonce des pensums classiques et l’annonce des lettres non anonymes.
« Non anonymes, pensai-je. Honnête Pécuchet, je te reconnais là. »
Et, réfléchissant, je lui dis :
« Comment faites-vous pour savoir si les lettres sont anonymes ou ne le sont pas ? Le premier venu ne peut-il point vous faire mouler un faux nom au bas de la missive ? En ce cas, c’est comme s’il n’y avait aucune signature ; c’est l’anonymat avec circonstances aggravantes.
– Je fais mon devoir, répondit héroïquement Pécuchet. Que les autres fassent le leur ! Advienne que pourra !
– Et rédigez-vous toutes les lettres signées, même celles dont pourraient s’alarmer la pudeur, le bon goût et la morale ?
– La morale, le bon goût et la pudeur n’ont jamais eu à se plaindre de moi, monsieur !
– Et comment discernez-vous, par exemple, les lettres écrites pour le bon motif des lettres écrites pour un motif différent ?
– On voit cela à la figure des gens. On est un peu philosophe. On laisse le reste aux dieux. »
Vive Pécuchet ! Décidément c’était lui, corps et âme. Je reconnus sur sa table et sur ses tablettes l’Encyclopédie Roret, le Manuel du Magnétiseur, le Fénelon, les deux noix de coco. Il avait sur le dos sa vieille camisole en indienne. Ses jambes, prises comme autrefois en des tuyaux de lasting noir, manquaient, comme autrefois, de proportion avec le buste. Il semblait toujours porter perruque, tant ses mèches tombaient plates de son crâne élevé ! Son nez descendait plus bas que jamais. Il avait conservé, revu et augmenté, cet air sérieux qui, dès le premier abord, frappa, conquit Bouvard.
« Au fait, qu’est-il devenu, Bouvard ? Car vous voilà seul.
– Hélas ! ne m’en parlez pas. Pauvre ami !
– Eh quoi ?
– Je suis veuf de lui ! »
Pécuchet eut une larme. « Cela a dû être bien triste pour vous. Comment a-t-il succombé ? »
Pécuchet eut un sanglot.
« Il était de la Commune. Il a été fusillé au Luxembourg. »
À mon tour, je fus suffoqué par l’étonnement.
Bouvard fédéré, Bouvard fusillé ! Le bon, le gai, le rond Bouvard, Bouvard le rabelaisien !
Ce n’était que trop vrai. L’optimisme de Bouvard avait tourné à l’aigre. Affolé par le siège de Paris, par Ducrot et Trochu, par les trois Jules, par Champigny et Buzenval, par la viande de cheval et le pain de son, par la poudre et la famine, par l’armistice et la capitulation, Bouvard, réfugié avec Pécuchet dans la capitale, Bouvard était devenu enragé.
Il avait été élu à je ne sais quel grade, à je ne sais quelle fonction.
Il était entré, comme les autres, à l’Hôtel-de-Ville.
Il avait, comme les autres, fait des discours, des motions.
Comme les autres, il avait été mis en prison.
Puis, il avait été mis en liberté.
Il avait été fait général.
Il s’était battu.
Il avait désespéré.
Il avait voulu mourir.
Il était tombé, blessé à l’épaule, derrière une barricade.
On l’avait relevé, pour le juger et le fusiller.
On lui avait tiré le coup de grâce dans l’oreille gauche.
Et il avait rendu l’âme, en criant : « C’est la fin de tout ! »
Pécuchet me raconta mélancoliquement ces choses mélancoliques.
« Bouvard, vous le voyez, a renié au dernier jour l’idéal de sa vie entière, fit-il en terminant. Bouvard est mort, la Révolution dans le cœur. Il avait brusquement répudié ses idées pour adopter les miennes. N’est-ce pas étrange ?
– Étrange !
– Et comment expliquerez-vous qu’en même temps, moi, Pécuchet, j’ai répudié mes idées pour adopter les siennes ? J’ai été subitement envahi par ses convictions comme par un déluge. L’homme antérieur est resté noyé sous le flot torrentiel ; il en est sorti un Pécuchet tout nouveau, un Pécuchet bouvardé et bouvardant. Je croyais à l’imminente invasion de l’industrialisme américain, au règne prochain du pignouflisme universel. Et maintenant j’ai foi dans le progrès indéfini, dans l’harmonie des mondes. L’âme de Bouvard a émigré en moi, comme en lui émigra mon âme. Bouvard m’apparaît tous les jours après déjeuner. Je rêve de lui trois nuits sur quatre. J’ai des convictions philanthropiques. Je théorise suavement, je suis tendrement illuminé. L’avenir ne se dresse plus devant moi comme une vaste ribote d’ouvriers. Je me sens devenir dieu, le dieu Pécuchet. »
Cette divinité imprévue me dérida.
« En attendant l’apothéose, reprit l’excellent homme, je fais des pensums. Je copie. Sans cela, la solitude m’aurait tué. Oh ! je n’ai pas osé retourner seul en Normandie. À Paris, on se tire toujours d’affaire. Je copie du français, du grec, du latin. Ça me rajeunit. Et, en copiant, je rends service à de pauvres petits diables d’enfants, je mets en fureur d’affreux cuistres ; c’est toujours autant de gagné. Je suis aussi heureux que je le puis être. On m’a proposé une place dans les bureaux de la ville. On m’a offert le ruban violet d’officier d’Académie. J’ai refusé.
– C’est beau.
– Je n’aime pas le violet. Couleur épiscopale ! Je ne désire plus qu’une chose : devenir membre de la Société des Gens de lettres.
– Ah !
– Oui, pour ne pas crever à l’hôpital et pour avoir un discours sur ma tombe. Je vais publier un volume composé des lettres d’amour que le public des deux sexes m’a dictées depuis que je suis venu m’établir ici. Il sera curieux, ce recueil. Je vous l’offrirai, avec une belle dédicace en ronde. Vous verrez ! »
J’attends encore les Lettres d’amour rédigées par un écrivain public.
Pécuchet a déménagé, sans laisser son adresse. Est-il allé rejoindre Bouvard dans l’éternité ?
_____
(Émile Blémont, À quoi tient l’amour ; contes de France et d’Amérique, Paris, Alphonse Lemerre, 1903)
Le Manuel du parfait Assassin. Étude sur la légitimité du meurtre au point de vue moral, sur sa nécessité dans toute société bien organisée, suivie de l’exposition théorique des principes de la Science de l’assassinat, ainsi que des notions d’anatomie, physiologie, chimie, toxicologie, droit pénal, etc., etc., nécessaires à l’assassin moderne, par J.-B. LANCELOT, membre de l’Académie des Sciences morales et politiques et de la Société de Philanthropie de Lyon (Morissot, éditeur).
_____
Certes, voilà un livre qui paraît à son heure. Les débats encore actuels des Procès Prado et Chambige ont derechef attiré l’attention du public sur cette grave question de l’assassinat.
Ces deux criminels peuvent être classés dans la catégorie des assassins sympathiques. D’où provient cette sympathie ? À notre avis, de ce que ce ne sont pas de banals meurtriers, mais des criminels se rapprochant sensiblement du type idéal que M. J.-B. Lancelot… (1)
Une évolution, en effet, se produit dans le meurtre. L’assassinat perd de jour en jour son caractère brutal, bestial, quasi instinctif et barbare, et tend sensiblement à devenir raisonné, logique, profond, à devenir, disons le mot, une science. Cette science, encore à l’état embryonnaire, M. J.-B. Lancelot a essayé, dans son très beau et très utile manuel, de l’établir définitivement, d’en fixer les principes et les lois. Nous sommes trop décidés partisans de toutes les innovations désintéressées et généreuses, nous nous intéressons trop à tout ce qui touche aux questions d’humanitarisme et de philanthropie, pour faire le silence autour d’un ouvrage aussi consciencieux et aussi pratique :
Nihil a me humano humani alienum puto.
Nous allons donc essayer de résumer (trop brièvement, hélas !) cette très personnelle œuvre, convaincu que plus d’un de nos lecteurs pourra en retirer d’utiles enseignements.
M. J.-B. Lancelot commence son livre par quelques considérations sur les rapports de l’assassinat et de la morale. Il démontre que les préjugés classiques relatifs à l’assassinat ne reposent sur aucune base sérieuse et doivent être rangés dans ce qu’il appelle dédaigneusement l’éthique sentimentale. En pareille matière, on doit se défier des attendrissements et des idées préconçues. Tout argument qui n’est pas rigoureusement scientifique et matériellement contrôlable doit être écarté. Or, le manuel de M. J.-B. Lancelot ne manque pas, on doit l’avouer, de ces arguments. L’espace ne nous permet malheureusement pas de les énumérer. Nous nous contenterons d’en citer deux, concluants par eux-mêmes. Le premier est emprunté à la statistique. Il établit par des chiffres vérifiés la constance, pour ainsi dire absolue, de la proportion des meurtres et de la population, toutes choses égales d’ailleurs – observation qui s’applique également au nombre des suicidés et des fous – et démontre suffisamment que le meurtre est le résultat d’une loi naturelle nécessaire (toute loi n’étant, subjectivement, qu’un rapport constant de fait à fait). Le deuxième argument, emprunté aux observations physiologiques de l’Anglais Mandsley, et aux travaux de l’école italienne d’Anthropologie criminelle, dont le grand Lombroso est le glorieux chef, peut ainsi se formuler : dans toute société naît un nombre d’hommes (constamment en proportion directe de la population) organisés physiologiquement pour être criminels, et qui ne sauraient échapper à cette fin qui est leur raison d’être unique. L’assassinat est donc, physiquement, une loi anthropologique, et, socialement, un pondérateur indispensable dont la suppression (impossible, au reste) serait le signal d’un cataclysme pour l’humanité.
Ce principe de l’utilité, de la nécessité de l’assassinat étant démontré, M. J.-B. Lancelot, qui, avec Hobbes, Herbert Spencer, Bentham et toute l’école évolutionniste, fonde la morale sur le principe d’utilité, classe sans hésiter le meurtre dans les actions morales.
Il est souvent désagréable, il est vrai, d’être assassiné, mais Bentham n’a-t-il pas dit : « Il faut sacrifier soi-même à sa famille, la famille à la cité, la cité à l’humanité, car le bien est le plus grand intérêt du plus grand nombre ? »
Or, en supportant avec résignation un coup de couteau, on suit le principe moral de Bentham, on se sacrifie à une nécessité sociale.
Mais disons quelques mots de la 2e partie, consacrée à l’assassinat théorique et pratique, considéré comme science.
Et d’abord M. J.-B. Lancelot établit irréfutablement que le meurtre n’est pas un art, ainsi que l’avait pensé M… (2), l’auteur du livre intitulé : De l’Assassinat considéré comme un des beaux-arts, mais une science. Ensuite, il passe en revue les rapports de cette science avec les autres connaissances humaines, philosophie, anatomie, physiologie, hypnotisme, botanique, chimie, droit, mécanique, etc. Puis il fixe les règles pratiques générales que doit suivre tout bon assassin pour la préparation et la perpétration de son acte, pour échapper aux yeux de la police et pour, en cas qu’il soit pris, dérouter les investigations judiciaires. Ces principes devraient être pour ainsi dire gravés dans la tête de tout criminel. Ce serait le moyen d’éviter la plupart de ces fâcheuses captures qui causent les scandales de la cour d’assises et sont autant d’atteintes à la liberté individuelle. Enfin, il fait l’analyse critique des différentes sortes de meurtres : par armes tranchantes, perforantes, contondantes, explosives, par absorption ou injection de substances vénéneuses, par suggestion, persuasion, etc., etc. Toute cette partie est pleine d’excellentes recettes et observations, qui seront lues avec fruit par les intéressés ; mais la partie la mieux traitée est certes celle de la toxicologie.
M. J.-B. Lancelot semble en effet avoir une certaine sympathie pour ce mode d’assassinat. Il s’étend avec un amour très marqué sur cette question. Tout d’abord, il condamne absolument l’arsenic et tous les vieux poisons populaires, qui agissent mal et trop lentement, déterminent une mort trop symptomatique, et laissent dans l’organisme des traces non équivoques. Il leur préfère avec raison les alcaloïdes végétaux, qui agissent d’une façon foudroyante et laissent peu de traces dans l’organisme. « Ainsi, dit-il, on emploiera toujours avec le plus grand succès l’hyoscyamine cristallisée (alcaloïde de l’hyoscyamus niger), la strychnine, la conicine, l’atropine, la nicotine, la brucine. » Plusieurs glucosides sont également indiqués : la digitaline cristallisée, par exemple (glucoside de la digitalis purpurea). Lorsqu’on désirera une intoxication lente, ou emploiera avec succès les nombreux alcaloïdes de l’opium : la codéine, la morphine, la narcotine, la thébaïne, la papavérine, la laudanine, la cryptopine, etc. Si l’on désire une intoxication moins banale, excentrique, et, pour ainsi dire, facétieuse, on pourra employer la vératrine. Cet alcaloïde, en effet, très actif comme poison, produit en outre tous les symptômes du coryza : le sujet sur lequel on aura opéré expirera, au bout de quelques minutes, au milieu d’éternuements convulsifs, et rien n’empêchera les médecins légistes de croire qu’il a succombé à un fort rhume de cerveau.
M. J.-B. Lancelot indique encore la liqueur fumante de Libavius (deutochlorure d’étain), l’acide cyanhydrique (C2 Az H), et le terrible poison retiré des strychnos, que les Indiens nomment upas tieuté, urari, chettik, et que nous appelons curare. Il a même inventé pour administrer le curare et l’acide cyanhydrique une seringue, dite seringue infinitésimale de Lancelot, qui est un heureux perfectionnement de la seringue de Pravaz. Pour ces poisons, l’auteur préconise surtout l’injection hypodermique dans les tissus adipeux du corps. On suit le sujet dans une foule : une simple piqûre à la cuisse avec la seringue (piqûre ne laissant aucune trace), le sujet tombe foudroyé et les médecins constatent une apoplexie ou une rupture d’anévrisme.
Mais le poison favori de M. J.-B. Lancelot semble être l’aconitine, celui des alcaloïdes végétaux qui est le plus foudroyant, qui est le plus difficile à caractériser et qui laisse le moins de trace dans l’organisme. On l’administrera à raison de 0 gr. 009 dans un verre de cognac (il est très soluble dans l’alcool).
Enfin, M. J.-B. Lancelot a retrouvé le secret de la bougie empoisonnée de M. Pilau, dont parle Edgar Poe. En voici la formule : stéarine : 30 gr. ; cyanure de mercure : 4 gr. ; acide chlorhydrique : 3 gr. L’acide chlorhydrique est contenu dans un capillaire de stéarine pure, traversant le corps de la bougie parallèlement à la mèche. À mesure que la bougie fond, l’acide chlorhydrique mis en présence, goutte à goutte, avec le cyanure de mercure, le transforme en chlorure de mercure, l’acide cyanhydrique se dégage :
Hg C2 Az + H Cl = Hg Cl + C2 Az H
ou, pour MM. les atomistes :
(C Az) 2 Hg + 2 H Cl = Hg Cl2 + 2 C Az H
l’air est intoxiqué, et, au bout de quelques instants, le sujet qui est dans la chambre expire.
Et maintenant que nous avons donné ce faible aperçu du beau livre en question, qu’il nous soit permis d’émettre une réflexion personnelle. Il existe au Collège de France un nombre considérable de chaires consacrées à des sciences grotesquement surannées et inutiles. L’année dernière, déjà, l’une d’elles a été remplacée par une chaire de psychologie expérimentale donnée à M. Ribot : pourquoi ne répéterait-on pas cette année pareille réforme, et ne créerait-on pas, en place de quelque cours lamentablement désert, une chaire pour la nouvelle science, un cours de la science de l’assassinat ? On n’aurait pas besoin de chercher loin le titulaire. M. Lancelot nous semble tout indiqué.
Au ministre de l’Instruction publique d’étudier cette question.
_____
(1) Phrase non achevée sur le manuscrit.
(2) Le nom manque.
_____
(G.-Albert Aurier, Œuvres posthumes, Paris : Mercure de France, 1893)
Le besoin s’en fait sentir.
Certes les candidats qui se présentent ne manquent pas de valeur. Très intelligents, très aptes à représenter certaines revendications sociales, ils remplissent parfaitement les conditions nécessaires pour siéger actuellement à la chambre.
Malheureusement, tout en étant très convaincus peut-être, ils se heurtent à des impossibilités.
Ils ont la prétention de réformer une société qui ne veut et ne peut être réformée.
Que faire ? Une seule chose : détruire.
Et quel moyen ? La dynamite.
Nous avons demandé maintes fois que la Chambre s’en aille. On n’a pas voulu céder à nos objurgations : elle sautera.
On refuse de supprimer le Sénat : il sautera.
Les ministres ridicules qui composent le Cabinet se cramponnent désespérément à leur portefeuille : ils sauteront.
Que demandons-nous, au fond ?
La paix universelle, et la littérature remplaçant la politique.
Mais pour arriver à ces magnifiques résultats, il faut des hommes spéciaux.
Notre rédaction est unique.
Parmi nos collaborateurs, un des plus spirituel est sans contredit : JACQUES TRÉMORA. (1) Nos lecteurs l’ont apprécié depuis longtemps.
Par ses occupations habituelles, par sa compétence en matière de critique théâtrale, il était tout désigné pour faire de la politique, cette vaste, torcheculative et sardouesque comédie. Il saura la rendre amusante.
Nous avions bien, il est vrai, les Néo d’Ornano, Baudry d’Asson, Cassagnac, Freppel, etc. mais il manque à ces gens-là ce qui ait précisément le grand mérite de JACQUES TRÉMORA : l’esprit. Il y joint une érudition peu commune.
On s’étonnera peut-être que notre rédacteur abandonne sa haute situation pour s’occuper de politique, qu’il consente à s’abaisser de la littérature à la farce, de l’Odéon aux pupazzi.
Le sacrifice est en effet considérable.
Notre ami a d’autant plus de mérite à descendre dans l’arène politique, qu’en dehors d’un grand drame en cinq actes et en vers, tout prêt pour l’Odéon, il collabore sous divers pseudonymes à un certain nombre de journaux quotidiens.
Mais JACQUES TRÉMORA est un des rares citoyens vraiment dévoués qui nous restent. Il ne recule devant rien pour défendre la cause du peuple.
D’ailleurs, les événements l’ont poussé à bout. Il ne peut plus se taire. Il éclate enfin, – dynamite lui-même.
L’unité de son œuvre est patente : Détruire TOUT pour mettre à sa place : RIEN.
JACQUES TRÉMORA est le candidat du néant.
C’est le beau nihiliste dans le sens propre du mot.
Il ne montera qu’une fois à la tribune, mais, après lui, personne n’y montera plus.
On le sait, JACQUES TRÉMORA est sourd comme Ronsard, les interruptions le toucheront donc peu. Il est muet comme Maubant, mais il porte sur lui d’infailibles moyens de convaincre. Notre ami ne circule jamais sans une ceinture bourrée de cartouches de dynamite.
C’est alors qu’on verra l’inanité profonde des élections législatives.
En présence d’un tel programme, personne ne peut hésiter.
Pas d’abstentions !
Électeurs ! aux urnes !
Votez tous pour JACQUES TRÉMORA,
le seul candidat vraiment progressiste.
Et que Dieu vous ait en sa sainte garde.
GEORGES RALL.
*
JACQUES TRÉMORA
_____
PAS DE PHRASES !
_____
Pas de phrases, des actes ! Tel est mon programme, et j’y serai d’autant plus fidèle que, la nature m’ayant privé des organes de l’ouïe et de la parole, silencieux comme un muet, je frapperai comme un sourd.
Le but de mes constants efforts est l’extinction de l’espèce humaine. La première loi que je proposerai aura donc pour double effet de décerner une prime aux célibataires et de priver de leurs droits civils et politiques les gens mariés.
D’ailleurs, je tiens pour la paix éternelle et la littérature naturaliste, et je suis toujours chargé de dynamite.
Jacques TRÉMORA.
*
NOTRE PRIME
_____
La NOUVELLE RIVE GAUCHE, désirant mettre ses lecteurs à même de pratiquer les théories de son candidat
JACQUES TRÉMORA,
donne en prime à tous ses abonnés un paquet de cartouches de DYNAMITE.
_____
(1) Pseudonyme collectif de Léo Trézenik, Charles Morice et Georges Rall.
_____
(La Nouvelle Rive gauche, deuxième année,
n° 51, du 19 au 26 janvier 1883)