FRAGMENTS D’UN OUVRAGE INÉDIT
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I
Des qualités nécessaires au parfait assassin.
I. – Le parfait assassin doit être dans la force de l’âge, ni trop jeune, ni trop vieux.
II. – Il n’a pas besoin d’être laid. Dumollard a nui à la corporation ; il a détruit la confiance.
III. – Il n’y a pas de mal à ce que le parfait assassin ait reçu quelque éducation. Pas trop, cependant, pour n’être pas amolli. Lebiez, qui avait de la littérature, n’a pas eu de chance. Se méfier de la littérature. Le parfait assassin doit être en état, tout au moins, d’écrire une lettre.
IV. – Le parfait assassin doit être poussé par une vocation irrésistible. S’il n’a pas eu, dès son plus tendre âge, le désir d’anéantir son semblable, alors, qu’il ne s’en mêle pas.
V. – Le parfait assassin doit s’exercer à l’endurcissement par tous les moyens possibles, en brutalisant des animaux, en trempant des soupes à son père et des tripotées à sa sœur. Il pourra s’aguerrir par la lecture des œuvres du divin marquis.
VI. – Le parfait assassin, s’il ne se sent pas assez fort pour exercer d’abord isolément, peut prêter son concours à quelques camarades pour des entreprises plus ou moins homicides. Mais il aura toujours pour précepte qu’on ne travaille bien qu’à son compte.
VII. – Il n’affectera pas trop de se désintéresser des affaires de la politique. Il est tenu de lire les journaux, ne serait-ce que pour y chercher les éléments d’un bon coup.
II
Du travail de ville et du travail de campagne.
VIII. – La vieille femme qui demeure seule, dans une maison isolée, a encore du bon. Elle convient aux commençants qui veulent se faire la main. Elle n’exige qu’un marteau ou la simple bûche.
IX. – Ils peuvent ensuite passer à l’agression sur le grand chemin : le marchand éméché qui revient de vendre ses bêtes à Poissy ou le percepteur des contributions dans son petit cabriolet. Il est utile de se faire aider par quelqu’un, en cas d’une résistance de mauvais goût. Éviter le petit berger qui voit tout derrière un arbre.
X. – Paris est le grand théâtre. Le coup nocturne dans la rue est tentant : mais c’est affaire d’inspiration. Il faut du génie. Un homme passe, il vous inspire ou il ne vous dit rien. S’il vous inspire, allez-y : un tour de cravate et un coup de genou dans les parties ; la montre, s’il en a une, le portefeuille et les deux poches de gilet.
XI. – En plein jour. Le Palais-Royal a deux issues, l’une sur le jardin, l’autre sur la rue de Valois ou sur la rue Montpensier. Un marchand bijoutier. Être deux. S’assurer que le marchand est seul. L’un entre par le jardin et demande à voir des écrins ; l’autre entre par la rue. Retraite soudaine du marchand, à qui le dernier arrivé fait son affaire, tandis que le premier entré rafle les bijoux. Simple comme bonjour.
XII. – Le travail en chemin de fer fait des progrès de jour en jour. Vous montez dans un compartiment occupé par une seule personne. Le reste va de soi. Demande quelques frais de costume et de linge.
XIII. – La noyade a ses inconvénients : la Seine rend souvent sa proie. L’eau parle, la terre est muette – c’était l’avis de Troppmann.
III
De quelques précautions à prendre avant et après le coup.
XIV. – Il n’y a pas de mal à se faire une tête. Une perruque, une barbe, des lunettes, un rien. Donner le change à la justice, l’égarer sur une fausse piste, tout est là.
XV. – Se faire voir dans plusieurs endroits, causer avec plusieurs personnes. C’est ce qu’on appelle soigner son alibi.
XVI. – N’avoir jamais de parfums sur soi ; rien n’est traître comme un parfum.
XVII. – L’assassinat a ses modes, auxquelles il est parfois difficile de ne pas se soumettre, si l’on ne veut s’exposer au ridicule. C’est ainsi que l’usage est venu de dépecer les victimes. Le parfait assassin devra donc, s’il désire se conformer à l’usage, avoir étudié pendant quelque temps chez un boucher.
XVIII. – Il n’accordera cependant qu’une importance secondaire à cette besogne puérile. C’est une mode qui passera, comme celle des robes à traîne.
XIX. – Il doit apporter une extrême circonspection dans ses affaires de cœur. S’il a une marmite (et il lui serait difficile de n’en pas avoir, car l’assassin ne peut pas vivre isolé), il tâchera de ne pas la prendre pour confidente.
XX. – S’il y est contraint cependant, il lui formera le caractère à coups de botte, dans les gencives, de façon à s’en faire une amie tendre et soumise.
XXI. – Il lavera lui-même sa blouse, si elle est tachée de sang, et il ne la mettra pas sécher à la fenêtre du commissaire de police.
IV
Des rapports avec les magistrats.
XXII. – Avinain disait au peuple sur la plateforme de la guillotine : Surtout, n’avouez jamais ! Ces belles paroles devraient être gravées en lettres d’or.
XXIII. – Dès qu’on est pincé, s’imaginer qu’on est un autre.
XXIV. – Ne pas chercher à finasser avec le juge d’instruction. Lui dire plutôt toutes les fadaises qui vous passeront par la tête.
XXV. – Le parfait assassin doit être très respectueux envers MM. les jurés.
XXVI. – S’il en reconnaît un, il évitera de lui demander des nouvelles de son épouse. Un bon procédé trouve parfois sa récompense.
XXVII. – Il pourra cependant prouver sa parfaite tranquillité d’âme en empruntant une prise de tabac à l’un des deux gendarmes ses voisins.
XXVIII. – Le parfait assassin se privera d’appeler le président par son petit nom d’Émile.
XXIX. – Il n’interrompra en aucun cas son avocat, car il peut fort bien se faire que celui-ci plaide l’imbécillité et le crétinisme.
XXX. – Ne rien épargner d’ailleurs pour lui monter le coup à lui-même et lui faire croire à son innocence. On a des vu des avocats qui étaient aussi des serins.
XXXI. – Le parfait assassin s’estimera heureux d’en être quitte pour les travaux forcés à perpétuité, qui laissent une porte ouverte à l’espérance – c’est-à-dire l’évasion.
V
De l’impunité.
XXXII. – Le parfait assassin n’aurait pas de raison d’être s’il ne comptait pas sur l’impunité. Jud et Walter sont là pour attester que la Providence ne veille pas toujours sur les faibles mortels confiés à ses soins.
XXXIII. – De nombreuses et fraîches oasis attendent dans ce cas le parfait assassin. Il n’a que l’embarras du choix. Toutefois, il fera bien de ne pas s’établir trop près d’Asnières ou de Conflans-Sainte-Honorine.
XXXIV. – Il s’abstiendra de donner de trop fréquentes nouvelles à ses amis.
XXXV. – Moyennant quoi, il pourra arriver à se faire oublier, et, lorsque son sac viendra à décroître, il lui sera facile de rentrer dans la carrière sous un pseudonyme.
VI
Philosophie.
XXXVI. – Si, dans le cas contraire, la société tenait absolument à le rejeter de son sein, le parfait assassin devrait envisager cette scission avec le stoïcisme de l’homme supérieur.
XXXVII. – Après le rejet de son pourvoi en cassation, il s’arrangerait pour poser devant la postérité. Il pardonnerait au Président de la République et proférerait quelques mots profonds comme Platon.
XXXIX. – Les regrets ne lui sont pas interdits, non plus que la croyance dans une vie meilleure où les bourgeois se laisseront étrangler en souriant.
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(Charles Monselet, Mon Dernier-né, gaietés parisiennes, Paris : E. Dentu éditeur, 1883)
On pila et on fit détremper du sikhane dans un verre d’eau, puis on lui fit ingurgiter ce breuvage qui l’endormit profondément. Pendant ce sommeil, le caïd s’agenouilla près de Cornaillou. Il tira son coutelas et lui fendit doucement la peau du ventre sans trouer les intestins. Cornaillou était si profondément assoupi qu’il ne sentait aucun mal. Le caïd continua son travail de bourreau en prenant garde de ne pas couper les entrailles, afin de ne pas le tuer. Une bave de sang courait de la plaie béante. Les boyaux à nu et roulés en boudin palpitaient hideusement en se gonflant et se dégonflant à chaque respiration de la victime inerte.
Bakaru, son compagnon et le caïd mirent chacun une poignée de cailloux dans ce ventre entrouvert et fumant.
Chacun blasphéma à son tour :
« Qu’il soit maudit.
– Qu’il soit damné.
– Qu’il soit le plus damné et le plus maudit des damnés et des maudits. »
Ensuite, le caïd se mit à recoudre la blessure avec une aiguille à raccommoder les outres en continuant de jurer.
À peine cette opération finie, on coupa les amarres qui tenaient Cornaillou attaché par les membres. La fermentation de la douleur le secoua bientôt de sa léthargie. Il s’éveilla. Il ouvrit des yeux égarés en poussant un hurlement épouvantable.
Le malheureux se tordait sur le sable comme un serpent à qui l’on a cassé les reins. Il faisait des efforts désespérés comme pour s’arracher de quelque part. Il retombait de spasmes en convulsions, se rejetait de convulsions en crispations. Ses poings, ses bras, ses jambes, ses pieds, sa figure, tout se remuait dans une tourmente effrénée. Ses cris étaient saccadés par ses grincement de dents. Tandis que Cornaillou se tordait ainsi de douleur, ses trois bourreaux le regardaient faire en se tordant de rire. Ces misérables frémissaient, mais frémissaient de joie en voyant écumer cette agonie de démon.
Cornaillou, violenté par toutes ses fibres agacées, essaya de se relever. Il eut la force de se mettre debout et de faire quelques pas. Il chancelait comme un homme ivre.
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(Louis Thiabaud, Les Miracles de Cornaillou, Mâcon : Imprimerie de Romand frères, [1877])
C’est une triste chose pour ceux qui se promènent dans cette grande ville (1) ou voyagent dans la campagne, que de voir les rues, les routes et les portes des cabanes encombrées de mendiantes que suivent trois, quatre ou six enfants tous en haillons et importunant chaque passant pour avoir l’aumône. Ces mères, au lieu d’être en état de travailler pour gagner honnêtement leur vie, sont forcées de passer tout leur temps à mendier de quoi nourrir leurs malheureux enfants, qui, lorsqu’ils grandissent, deviennent voleurs faute d’ouvrage, ou quittent leur cher pays natal pour s’enrôler au service du prétendant en Espagne, ou se vendent aux Barbades.
Tous les partis tombent d’accord, je pense, que ce nombre prodigieux d’enfants sur les bras, sur le dos ou sur les talons de leurs mères, et souvent de leurs pères, est, dans le déplorable état de ce royaume, un très-grand fardeau de plus ; c’est pourquoi quiconque trouverait un moyen honnête, économique et facile de faire de ces enfants des membres sains et utiles de la communauté, aurait assez bien mérité du public pour qu’on lui érigeât une statue comme sauveur de la nation.
Mais ma sollicitude est loin de se borner aux enfants des mendiants de profession ; elle s’étend beaucoup plus loin, et jusque sur tous les enfants d’un certain âge, qui sont nés de parents aussi peu en état réellement de pourvoir à leurs besoins que ceux qui demandent la charité dans les rues.
Pour ma part, ayant tourné mes pensées depuis bien des années sur cet important sujet, et mûrement pesé les propositions de nos faiseurs de projets, je les ai toujours vus tomber dans des erreurs grossières de calcul. Il est vrai qu’un enfant dont la mère vient d’accoucher peut vivre de son lait pendant une année solaire, avec peu d’autre nourriture, la valeur de deux shillings au plus que la mère peut certainement se procurer, ou l’équivalent en rogatons, dans son légitime métier de mendiante ; et c’est précisément lorsque les enfants sont âgés d’un an que je propose de prendre à leur égard des mesures telles qu’au lieu d’être une charge pour leurs parents ou pour la paroisse, ou de manquer d’aliments et de vêtements le reste de leur vie, ils contribuent, au contraire, à nourrir et en partie à vêtir des milliers de personnes.
Un autre grand avantage de mon projet, c’est qu’il préviendra ces avortements volontaires et cette horrible habitude qu’ont les femmes de tuer leurs bâtards, habitude trop commune, hélas ! parmi nous ; ces sacrifices de pauvres petits innocents (pour éviter la dépense plutôt que la honte, je soupçonne), qui arracheraient des larmes de compassion au cœur le plus inhumain, le plus barbare.
La population de ce royaume étant évaluée d’ordinaire à un million et demi, je calcule que sur ce chiffre il peut y avoir environ deux cent mille couples dont les femmes sont fécondes ; de ce nombre je soustrais trente mille couples, qui sont en état de pourvoir à la subsistance de leurs enfants (quoique je ne pense pas qu’il y en ait autant, dans l’état de détresse où est ce royaume) ; mais en admettant ceci, il restera cent soixante-dix mille femmes fécondes. Je soustrais encore cinquante mille pour les fausses couches ou pour les enfants qui meurent d’accident ou de maladie dans l’année. Restent par an cent vingt mille enfants qui naissent de parents pauvres. La question est donc : comment élever cette multitude d’enfants et pourvoir à leur sort ? Ce qui, comme je l’ai déjà dit, dans l’état présent des affaires, est complètement impossible par les méthodes proposées jusqu’ici. Car nous ne pouvons les employer ni comme artisans ni comme agriculteurs. Nous ne bâtissons pas de maisons (à la campagne, j’entends), et nous ne cultivons pas la terre ; il est fort rare qu’ils puissent vivre de vol avant l’âge de six ans, à moins de dispositions toutes particulières, quoique j’avoue qu’ils en apprennent les rudiments beaucoup plus tôt, durant lequel temps ils peuvent, néanmoins, à proprement parler, être considérés comme de simples aspirants ; ainsi que me l’a expliqué un des principaux habitants du comté de Cavan, qui m’a protesté qu’il n’avait jamais rencontré plus d’un ou deux cas au-dessous de six ans, même dans une partie du royaume si renommée pour sa précocité dans cet art.
Nos négociants m’ont assuré qu’avant douze ans un garçon ou une fille n’est pas du tout de défaite ; et même à cet âge ils ne valent pas plus de trois livres, ou tout au plus trois livres et une demi couronne, à la Bourse, ce qui ne saurait indemniser les parents ni le royaume, les frais de nourriture et de guenilles valant au moins quatre fois autant.
Je proposerai donc humblement mes propres idées qui, je l’espère, ne soulèveront pas la moindre objection.
Un jeune américain de ma connaissance, homme très entendu, m’a certifié à Londres qu’un jeune enfant bien sain, bien nourri, est, à l’âge d’un an, un aliment délicieux, très nourrissant et très sain, bouilli, rôti, à l’étuvée ou au four, et je ne mets pas en doute qu’il ne puisse également servir en fricassée ou en ragoût.
J’expose donc humblement à la considération du public que des cent vingt mille enfants dont le calcul a été fait, vingt mille peuvent être réservés pour la reproduction de l’espèce, dont seulement un quart de mâles, ce qui est plus qu’on ne réserve pour les moutons, le gros bétail et les porcs ; et ma raison est que ces enfants sont rarement le fruit du mariage, circonstance à laquelle nos sauvages font peu d’attention, c’est pourquoi un mâle suffira au service de quatre femelles ; que les cent mille restant peuvent, à l’âge d’un an, être offerts en vente aux personnes de qualité et de fortune dans tout le royaume, en avertissant toujours la mère de les allaiter copieusement dans le dernier mois, de façon à les rendre dodus et gras pour une bonne table. Un enfant fera deux plats dans un repas d’amis ; et quand la famille dîne seule, le train de devant ou de derrière fera un plat raisonnable, et assaisonné avec un peu de poivre et de sel, sera très bon bouilli le quatrième jour, spécialement en hiver.
J’ai fait le calcul qu’en moyenne un enfant qui vient de naître pèse vingt livres, et que, dans l’année solaire, s’il est passablement nourri, il ira à vingt-huit.
J’accorde que cet aliment sera un peu cher, et par conséquent il conviendra très-bien aux propriétaires, qui, puisqu’ils ont déjà dévoré la plupart des pères, paraissent avoir le plus de droits sur les enfants.
La chair des enfants sera de saison toute l’année, mais plus abondante en mars, et un peu avant et après, car il est dit par un grave auteur, un éminent médecin français, que, le poisson étant une nourriture prolifique, il naît plus d’enfants dans les pays catholiques romains environ neuf mois après le carême qu’à toute autre époque : c’est pourquoi, en comptant une année après le carême, les marchés seront mieux fournis encore que d’habitude, parce que le nombre des enfants papistes est au moins de trois contre un dans ce royaume ; cela aura donc un autre avantage, celui de diminuer le nombre des papistes parmi nous.
J’ai déjà calculé que les frais de nourriture d’un enfant de mendiant (et je fais entrer dans cette liste tous les cottagers (2), les journaliers et les quatre cinquièmes des fermiers), étaient d’environ deux shillings par an, guenilles comprises ; et je crois qu’aucun gentleman ne se plaindra de donner dix shillings pour le corps d’un enfant bien gras, qui, comme j’ai dit, fera quatre plats d’excellente viande nutritive, lorsqu’il n’aura que quelque ami particulier ou son propre ménage à dîner avec lui. Le squire apprendra ainsi à être un bon propriétaire, et deviendra populaire parmi ses tenanciers ; la mère aura huit shillings de profit net, et sera en état de travailler jusqu’à ce qu’elle produise un autre enfant.
Ceux qui sont plus économes (et je dois convenir que les temps le demandent) peuvent écorcher le corps ; la peau, artistement préparée, fera d’admirables gants pour les dames, et des bottes d’été pour les beaux messieurs.
Quant à notre cité de Dublin, des abattoirs peuvent être affectés à cet emploi dans les endroits les plus convenables, et les bouchers ne manqueront pas assurément ; toutefois je recommande d’acheter de préférence des enfants vivants, et de les préparer tout chauds sortant du couteau, comme nous faisons pour les porcs à rôtir.
Une très digne personne, qui aime sincèrement son pays et dont j’estime hautement les vertus, a bien voulu dernièrement, en discourant sur cette matière, proposer un amendement à mon projet. Elle a dit que nombre de gentlemen de ce royaume ayant détruit, depuis peu, leur gros gibier, elle croyait que l’on pouvait suppléer à ce manque de venaison par des corps de jeunes garçons et de jeunes filles, pas au dessus de quatorze ans et pas au dessous de douze, tant d’enfants des deux sexes étant en ce moment menacés de mourir de faim, faute d’ouvrage ou de service ; et les parents, s’ils sont encore en vie, ou, à défaut de ceux-ci, leurs plus proches parents étant tout disposés à s’en défaire. Mais avec toute la déférence due à un si excellent ami et à un si digne patriote, je ne puis être tout à fait de son sentiment ; car pour ce qui est des mâles, l’Américain que je connais m’a assuré, pour en avoir souvent fait l’expérience, que leur chair était généralement dure et maigre, comme celle de nos écoliers, et que les engraisser ne paierait pas les frais. Quant aux femelles, ce serait, je pense, en toute soumission, une perte pour le public, parce que bientôt elles deviendraient fécondes elles-mêmes. Et d’ailleurs, il n’est pas improbable que des gens scrupuleux seraient portés à censurer cette mesure (quoique bien injustement, il est vrai), comme frisant un peu la cruauté ; ce qui, je l’avoue, a toujours été, à mes yeux, la plus forte objection contre tout projet, quelque bonne qu’en soit l’intention.
Mais je dois dire à la justification de mon ami, qu’il confessa que cet expédient lui avait été mis en tête par le fameux Psalmanazar, natif de l’île de Formose, qui vint à Londres il n’y a pas plus de vingt ans, et raconta à mon ami que dans son pays chaque fois qu’on mettait quelqu’un de jeune à mort, l’exécuteur vendait le corps à des personnes de qualité, comme une grande friandise ; et que de son temps le corps d’une fille dodue de quinze ans, qui avait été crucifiée pour une tentative d’empoisonnement sur l’empereur, fut vendu au premier ministre de Sa Majesté impériale, et autres grands mandarins de la cour, par quartiers, au sortir du gibet, pour quatre cents couronnes. (3) En effet, je ne puis nier que si on tirait le même parti de plusieurs dodues jeunes filles de cette ville, qui, sans un sou de fortune, ne peuvent sortir qu’en chaise à porteurs, et se montrent à la comédie et aux assemblées dans des toilettes venues de l’étranger et qu’elles ne payeront jamais, le royaume ne s’en trouverait pas plus mal.
Quelques personnes portées au découragement sont fort inquiètes de ce grand nombre de pauvres gens, qui sont âgés, malades ou estropiés, et j’ai été prié de chercher dans ma tête ce que l’on pourrait faire pour soulager la nation d’une si lourde charge. Mais je ne suis pas le moins du monde embarrassé à ce sujet, car il est bien connu qu’ils meurent et pourrissent chaque jour de froid et de faim, de saleté et de vermine, aussi vite qu’on peut raisonnablement s’y attendre. Et quant aux jeunes journaliers, leur état aujourd’hui donne presque autant d’espérance : ils ne trouvent pas d’ouvrage et par conséquent dépérissent faute de nourriture, à un degré tel que si, par hasard, on leur confie le plus simple travail, ils n’ont pas la force de le faire ; et ainsi le pays et eux-mêmes sont heureusement délivrés des maux à venir.
Cette digression est trop longue, et je reviens à mon sujet. Je crois que les avantages de ma proposition sont évidents et nombreux, ainsi que de la plus haute importance.
Premièrement, comme je l’ai déjà fait observer, elle diminuerait considérablement le nombre des papistes dont nous sommes inondés tous les ans, car ce sont les plus grands faiseurs d’enfants de la nation, aussi bien que ses plus dangereux ennemis ; et s’ils restent au pays, c’est afin de livrer le royaume au Prétendant, espérant profiter de l’absence de tant de bons protestants, qui ont mieux aimé s’expatrier que de rester chez eux et de payer la dîme à un curé épiscopal contre leur conscience.
Deuxièmement. Les plus pauvres tenanciers auront quelque chose à eux que la justice pourra saisir et affecter au payement de la rente de leur propriétaire, leur blé et leur bétail étant déjà saisis et l’argent une chose inconnue.
Troisièmement. Attendu que l’entretien de cent mille enfants de deux ans et au-dessus ne peut être évalué à moins de dix shillings par tête et par année, l’avoir de la nation s’accroîtra par là de cinquante mille livres par an, outre le profit d’un nouveau plat introduit sur les tables de tous les gens riches du royaume qui ont quelque délicatesse de goût ; et l’argent circulera parmi nous, l’article étant entièrement de notre crû et de notre fabrication.
Quatrièmement. Les producteurs réguliers, outre le gain annuel de huit shillings sterling par la vente de leurs enfants, seront quittes de leur entretien après la première année.
Cinquièmement. Cet aliment amènera aussi beaucoup de consommateurs aux tavernes, où les cabaretiers auront certainement la précaution de se procurer les meilleures recettes pour l’accommoder dans la perfection, et, conséquemment, auront leurs maisons fréquentées par tous les beaux messieurs qui s’estiment fort justement en raison de leurs connaissances en cuisine ; et un cuisinier habile, qui sait comment ou engage ses hôtes, saura bien rendre celle-ci aussi coûteuse qu’il leur plaira.
Sixièmement. Ce serait un grand stimulant au mariage, que toutes les nations sensées ont encouragé par des récompenses ou imposé par des lois et des pénalités. Cela augmenterait le soin et la tendresse des mères pour leurs enfants, lorsqu’elles seraient sûres d’un établissement pour ces pauvres petits, soutenus en quelque chose aux frais et au profit du public. Nous verrions une honnête émulation entre les femmes mariées à qui apporterait au marché l’enfant le plus gras. (4) Les hommes deviendraient aussi aux petits soins pour leurs femmes en état de grossesse qu’ils le sont aujourd’hui pour leurs juments, leurs vaches et leurs truies prêtes à mettre bas, et ils ne les menaceraient plus ni du poing ni du pied (comme ils en ont trop souvent l’habitude), de peur d’avortement.
On pourrait énumérer bien d’autres avantages. Par exemple, l’addition de plusieurs milliers d’animaux à notre exportation de bœuf en baril, la consommation plus abondante de la chair de porc, et un perfectionnement dans la manière de faire de bon lard, dont nous manquons si fort, par suite de la grande destruction des cochons de lait, qui se servent trop souvent sur notre table, et qui ne sont nullement comparables, comme goût et comme magnificence, à un enfant d’un an, gras et d’une belle venue, qui, rôti tout entier, fera une figure considérable à un repas de lord-maire, ou à tout autre festin public. Mais cela et beaucoup d’autres choses, je n’en parle pas, tenant à être bref.
En supposant qu’un millier de familles de cette ville achèteraient régulièrement de la viande d’enfant, indépendamment de ce qui s’en consommerait dans les parties de plaisir, particulièrement aux noces et baptêmes, je calcule que Dublin en prendrait environ vingt mille par an, et le reste du royaume (où probablement il se vendrait un peu meilleur marché), les quatre-vingt mille autres.
Je ne prévois aucune objection possible à ma proposition, à moins qu’on n’allègue que le chiffre de la population en sera fort abaissé. Ceci, je l’avoue franchement, et c’est même une des principales raisons pour lesquelles je l’ai faite. Je prie le lecteur d’observer que mon remède n’est destiné qu’à ce seul et unique royaume d’Irlande, et à aucun autre qui ait jamais existé ou qui puisse, je crois, jamais exister sur la terre. Qu’on ne me parle donc pas d’autres expédients : de taxer nos absentees à cinq shillings par livre ; de n’acheter ni vêtements, ni meubles qui ne soient de notre crû et de nos fabriques ; de rejeter complètement les matières et instruments qui encouragent le luxe étranger ; de guérir nos femmes des dépenses qu’elles font par orgueil, par vanité, par oisiveté et au jeu ; d’introduire une veine d’économie, de prudence et de tempérance ; d’apprendre à aimer notre pays, ce qui nous manque bien plus qu’aux Lapons même et aux Topinambous ; de cesser nos animosités et nos factions, et de ne plus faire comme les Juifs, qui s’égorgeaient les uns les autres au moment même où on prit leur ville ; de prendre un peu plus garde de ne pas vendre notre pays et notre conscience pour rien ; d’enseigner aux propriétaires à avoir au moins un degré de miséricorde pour leurs tenanciers ; enfin, de faire entrer un peu d’honnêteté, d’industrie et de savoir-faire dans l’esprit de nos boutiquiers qui, si la résolution pouvait être prise de n’acheter que nos marchandises, s’entendraient immédiatement pour nous tromper et nous rançonner sur le prix, la mesure et la qualité, et n’ont jamais pu encore se décider à faire une honnête proposition de trafic loyal, malgré de fréquentes et vives invitations.
C’est pourquoi, je le répète, que personne ne me parle de ces expédients et autres semblables, jusqu’à ce qu’il ait au moins quelque lueur d’espoir qu’on essayera de tout cœur et sincèrement de les mettre en pratique.
Mais, quant à moi, las de voir offrir, depuis maintes années, une foule de futiles et oiseuses visions, je désespérais entièrement du succès, lorsque je suis tombé par bonheur sur cette proposition, qui, outre qu’elle est tout à fait neuve, a quelque chose de solide et de réel, n’entraîne aucune dépense et exige peu de soins, est tout à fait dans nos moyens, et ne nous expose nullement à désobliger l’Angleterre. Car cette sorte de denrée ne supporte pas l’exportation, cette viande étant d’une consistance trop tendre pour rester longtemps dans le sel, quoique peut-être je puisse nommer un pays qui ne demanderait pas mieux que de manger notre nation tout entière sans cet assaisonnement.
Après tout, je ne suis pas tellement coiffé de mon idée que je rejette toute proposition, faite par des hommes sensés, qui serait jugée aussi innocente et peu coûteuse, aussi facile et efficace. Mais avant qu’on en mette une de cette espèce en concurrence avec la mienne, et qu’on en présente une meilleure, je désire que son auteur, ou ses auteurs, veuillent bien considérer mûrement deux points : premièrement, dans la condition où sont les choses, comment ils seront en état de trouver le vivre et le couvert pour cent mille bouches et dos inutiles ; et, deuxièmement, comme il existe dans ce royaume un million de créatures à figure humaine que tous leurs moyens de subsistance mis en commun laisseraient en dette de deux millions de livres sterling, ajoutant ceux qui sont mendiants de profession à la masse de fermiers, cottagers et journaliers avec femmes et enfants, qui sont mendiants de fait, j’invite les hommes politiques à qui mon ouverture déplaira, et qui auront peut-être la hardiesse de tenter une réponse, à demander d’abord aux parents de ces mortels, si, à l’heure qu’il est, ils ne regarderaient pas comme un grand bonheur d’avoir été vendus pour être mangés à l’âge d’un an, de la façon que je prescris, et d’avoir évité par là toute la série d’infortunes par lesquelles ils ont passé, et l’oppression des propriétaires, et l’impossibilité de payer leur rente sans argent ni commerce, et le manque de moyens les plus ordinaires de subsistance ainsi que d’un toit et d’un habit pour les préserver des intempéries du temps, et la perspective inévitable de léguer un tel sort, ou des misères encore plus grandes, à leur postérité jusqu’à la consommation des siècles.
Je déclare, dans la sincérité de mon cœur, que je n’ai pas le moindre intérêt personnel à poursuivre le succès de cette uvre nécessaire, n’ayant d’autre motif que le bien public de mon pays, que de faire aller le commerce, assurer le sort des enfants, soulager les pauvres, et procurer des jouissances aux riches. Je n’ai plus d’enfant dont je puisse me proposer de tirer un sou, le plus jeune ayant neuf ans, et ma femme n’étant plus d’âge à en avoir.
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(1) Dublin.
(2) Ceux qui ont une chaumière à eux.
(3) Cette anecdote est empruntée à la Description de l’île Formose, par ce très extraordinaire imposteur George Psalmanazar, qui passa pendant quelque temps pour un natif de cette lointaine contrée. Il publia plus tard une rétractation de ses mensonges, avec beaucoup de témoignages de contrition, mais où perçait une rancune fort naturelle contre ceux qui l’avaient démasqué. Voici la traduction du passage auquel il est fait allusion dans le texte : « Nous mangeons aussi la chair humaine, ce qui, j’en suis convaincu maintenant, est une coutume barbare, quoique nous ne la pratiquions que sur nos ennemis déclarés, tués ou pris sur le champ de bataille, ou bien sur les malfaiteurs légalement exécutés. La chair de ceux-ci est notre plus grande friandise, et quatre fois plus chère que la viande la plus rare et la plus délicieuse . Nous l’achetons de l’exécuteur, car les corps de tous les condamnés à la peine capitale sont ses profits. Aussitôt que le criminel est mort, il coupe son corps en morceaux, en exprime le sang et fait de sa maison un étal pour la chair d’homme et de femme, où viennent acheter tous ceux qui en ont le moyen. Je me souviens qu’il y a une dizaine d’années, une grande, fraîche, jolie et grasse jeune fille d’environ dix-neuf ans, dame d’atours de la reine, fut reconnue coupable de haute trahison, pour avoir voulu empoisonner le roi ; en conséquence, elle fut condamnée à subir la plus cruelle mort qu’on pourrait inventer, et sa sentence fut d’être mise en croix et tenue vivante aussi longtemps que possible. La sentence fut mise à exécution ; lorsqu’elle s’évanouissait de douleur, le bourreau lui donnait des liqueurs fortes, etc., pour la ranimer. Le sixième jour elle mourut. Ses longues souffrances, sa jeunesse et sa bonne constitution rendirent sa chair si tendre, si délicieuse et d’un tel prix, que l’exécuteur la vendit pour plus de huit tailles, car il y avait une telle presse à ce marché inhumain, que des gens du grand monde s’estimaient heureux s’ils parvenaient à en acheter une ou deux livres. » Londres, 1705, p. 112.
(4) Cela s’est vu dernièrement aux États-Unis. Il est vrai que c’était dans un but plus frivole.
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(Jonathan Swift, A Modest Proposal for Preventing the Children of Poor People From Being a Burthen to Their Parents or Country, and for Making Them Beneficial to the Publick (1729), traduction de Léon de Wailly, in Opuscules humoristiques, Paris : Poulet-Malassis, 1859)
Pour Angelin RUELLE.
Au bord du Loudjiji qu’embaument les arômes
Des toumbos le bon roi Kassonngo s’est assis ;
Un m’gannga tatoua de zigzags polychromes
Sa peau d’un noir vineux tirant sur le cassis.
La nuit vient : les m’patous ont des senteurs plus frêles,
Sourd, un marimeba vibre en des tons égaux ;
Des alligators d’or grouillent parmi les prêles,
Un vent léger courbe la tête des sorghos,
Et le mont Koungoua rond comme une bedaine,
Sous la lune aux reflets pâles de molybdène
Se mire dans le fleuve au bleuâtre circuit :
Kassonngo reste aveugle à tout ce qui l’entoure,
Avec conviction ce Potentat savoure
Un bras de son grand-père et le juge trop cuit !
(Georges Fourest, in La Province nouvelle n°11, Auxerre : mars 1897)
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(in Journal de Vienne et de l’Isère, trente-sixième année, n° 62, samedi 5 août 1893)
NOTES D’UN SPECTATEUR
Une heure. – L’air est froid, le ciel gris. Sur la place de la Roquette, près de leurs faisceaux rangés en bataille, les municipaux battent la semelle en causant à voix basse. Sous les arbres, les officiers se promènent, se croisant avec quelques rares journalistes tôt arrivés. Déjà les rues adjacentes sont barrées. Seuls, brillent dans la nuit, sous la lueur jaune des réverbères, les casques des plantons qui renforcent les lignes noires des gardiens. Cependant, au dehors, des groupes se forment ; des rôdeurs, le col relevé et les mains dans les poches, des femmes en cheveux.
« Tiens ! C’est pour à ce matin ! Chouette !
– Tu payes une blanche ?
– Y va rien renifler, le gonse, quand y va avoir le nez au-dessus du panier.
– Eh! Polyte, t’as pas une contremarque ? »
Les débits de vins s’emplissent. Ici des messieurs emmitouflés de fourrures, en chapeau haute forme, boivent sur le zinc à côté de deux voyous, qu’ils observent du coin de l’œil ; à toutes les tables, on verse du punch et du café. Dans un coin, une femme assise et tenant sur ses genoux un enfant de quatre ans, se fait servir un vin chaud.
Deux heures. – « Il est deux heures ! Il faut fermer ! crie un brigadier dans l’entre-bâillement des portes.
– Oh ! monsieur ! laissez-nous… pour aujourd’hui…
– Y a pas de permission, fermez ! C’est l’ordre ! Vous rouvrirez à cinq heures ! Allons ! Dépêchons. »
Lentement et à regret, les mastroquets mettent leurs volets et font sortir la pratique. Les rues redeviennent sombres ; seuls, les becs de gaz jettent des lueurs indécises et blafardes.
« Brr ! Il fait rien frillot ! Moi, je me débine. Viens-tu, Polyte ? on verra rien.
– Me tirer ? Tu rigoles ! Jamais de la vie.
– Tu vas te geler.
– Qu’ça fait ! ça passe le temps. »
Des voitures s’arrêtent plus nombreuses ; des reporters en descendent, qui exhibent leurs cartes et passent ; puis des mentons rasés, comédiens ou chanteurs, qui ont appris la nouvelle au sortir du théâtre. Ils parlementent avec l’officier de service, puis finalement entrent, saluant à grands coups de chapeau. Sur la place, on cause toujours tout bas, on se promène, on bat la semelle contre les arbres.
Trois heures. – La Petite Roquette, plongée jusque-là dans l’obscurité, s’anime ; des fenêtres s’allument. On voit des ombres passer et repasser.
« C’est ici qu’on commence, dit un philosophe en montrant la Maison des jeunes détenus, et c’est là qu’on finit ! »
Un roulement sourd. Deux fourgons noirs descendent la rue de la Roquette, au trot. C’est M. de Paris et ses aides. Les voitures se rangent dans l’allée transversale. Un mouvement de curiosité suspend la marche des promeneurs qui se massent autour des fourgons. M. de Paris descend le premier. Son parapluie à la main, le chapeau haute forme enfoncé jusqu’aux oreilles, le corps courbé en deux. Il fait quelques pas. Il jette un regard inquiet autour de lui. Tout flageolant sur ses jambes de rhumatisant, il s’avance vers un officier de paix à qui il parle à l’oreille. M. de Paris est gêné ; il n’aime pas qu’on le regarde travailler ; il faut faire reculer les journalistes.
« Allons ! Messieurs, reculez, je vous en prie ! Vous gênez M. l’Exécuteur. »
Cependant les aides ont dépouillé les hermétiques redingotes qui les serrent jusqu’au col. Ils alignent par terre les différentes pièces qui composent la machine et, sur le bord du trottoir, l’Exécuteur fait disposer ses boîtes d’accessoires, des éponges et des seaux d’eau. C’est une ligne qu’il ne faut pas franchir, et il demande un planton.
« Si on dépasse, geint-il de sa voix pleurarde, je me plaindrai au ministère. »
Quatre heures. – Les montants rouges de la butte sont debout ; pas un coup de marteau ; chaque morceau trouve sa place. La sinistre besogne s’achève à la lueur des lanternes, qui font briller les cuivres incrustés dans le bois. Aux fenêtres des maisons de la rue Merlin, des curieux se pressent, intéressés de loin par ces feux follets précurseurs, qui paraissent danser dans l’ombre. Un murmure lointain se fait entendre. De temps en temps, des cris, parmi lesquels on distingue le le nom du condamné. C’est la foule, maintenue par le barrage, qui augmente à chaque minute. Sur le terrain, on cesse de se promener. On s’entasse le plus près possible, pour garder sa place et bien voir… tout à l’heure… quand la porte s’ouvrira…
Cinq heures. – Le chapiteau et sa poulie sont posés sur les montants. Les magistrats arrivent, se promènent gravement dans l’enceinte réservée.
On apporte le couteau. On l’engage dans la rainure. On hisse à l’aide d’une prolonge le rasoir énorme. Deux fois le déclic joue, deux fois cette masse de soixante-dix kilos descend et remonte avec un bruit sourd. C’est fait, l’instrument est est accordé. M. de Paris jette un dernier coup d’œil à ses accessoires et va se dissimuler dans l’ombre d’un fourgon.
Six heures. – La guillotine se dresse, immobile et fatale. Il fait froid, on ne cause plus guère. On échange tout bas ses impressions. On commence à s’intéresser au condamné que guette la machine inexorable. Dort-il ? Ne dort-il pas ? A-t-il entendu quelque bruit ?
« À quelle heure l’exécution ?
– À sept heures et demie, au lever du soleil ! »
Un petit frisson vous secoue les os et on compte les minutes. Des pas de chevaux. Un cliquetis de sabres. Par-dessus les têtes qui s’entassent, des bicornes passent ; ce sont des gendarmes d’Ivry, la dernière escorte… Ils se rangent derrière la guillotine.
« À votre place ! Pas de faveur ! Ne poussez pas ! On ne voit rien ! »
Énervés par l’attente, les esprits s’aigrissent. Chacun veut s’approcher plus près… On se bouscule.
« Messieurs, ces cris sont indécents… On entend de la prison ! »
Et le bruit cesse… On ne parle plus que bas, comme au seuil de la chambre d’un mourant.
Sept heures. – Les magistrats pénètrent dans la prison. Ils sont six et avec eux l’aumônier, qui suit, tête basse, rassemblant toutes ses forces pour affronter son terrible devoir. Dans la grande cour, ils s’arrêtent. L’aiguille de la grande horloge marque sept heures dix minutes, ils attendront qu’elle marque sept heures dix-huit… Le réveil, la toilette dure douze minutes et l’ordre du Procureur général porte que l’exécution aura lieu à sept heures trente. Elles sont longues, ces minutes d’attente !
M. de Paris paraît. Il passe devant le groupe des magistrats, marchant de son pas traînard, salue très bas avec un air malheureux. Suivi par ses aides, il entre au greffe et cet homme investi de la plus haute fonction de France va mettre son nom sur le registre d’écrou dans la colonne : Sortie, sous cette mutation :
– Remis entre les mains de M. l’exécuteur des Arrêts criminels en exécution des instructions de M. le Procureur général.
Sept heures dix-huit minutes… II fait encore sombre, mais le ciel blanchit à l’Orient.
« Si vous voulez, messieurs ? » dit le Directeur.
Les six fonctionnaires se mettent en marche, précédés d’un gardien de prison. Des portes cadenassées et verrouillées grincent sur leurs gonds… Un couloir… Une petite salle nue, où un aide de M. de Paris vient apporter une chaise, simplement… C’est la salle de toilette… puis des ateliers sombres, très longs, des séchoirs… Les dalles résonnent sous les pas…
« Messieurs, de grâce, pas de bruit ! »
Un cloître, donnant sur un préau, entouré de grands murs, puis un enfoncement avec trois portes de fer… Le gardien tourne sans bruit la clef dans une serrure. Tous entrent. Une bouffée d’air chaud monte au visage. Deux gardiens se lèvent. Dans un coin de la chambre, un lit de camp dans lequel dort un homme.
Les six fonctionnaires sont rangés autour de ce lit, nu-tête… Un silence règne… une hésitation… une angoisse muette…
Enfin, le Directeur touche l’épaule du dormeur, qui se dresse sur son séant et promène autour de lui des yeux hagards…
« Votre pourvoi est rejeté et M. le Président de la République n’a pas accueilli votre recours en grâce… Rassemblez tout votre courage… »
Un instant, l’homme a hésité, l’œil vague et hébété… L’aumônier s’approche :
« Mon enfant… »
Et pendant que le condamné s’habille, il lui parle et l’embrasse…
Il est long, ce trajet de la cellule à la salle de toilette. L’homme le parcourt, soutenu par deux gardiens…
M. de Paris s’approche, il pose sa main sur l’épaule du condamné, qu’il fait asseoir. Il a pris livraison. Désormais, nulle puissance humaine ne peut lui arracher cette proie, dont il a donné reçu.
Le col de chemise est coupé… Les pieds sont attachés… les mains sont liées derrière le dos… on noue une blouse autour du cou du condamné et on repart… Le malheureux est livide… il avance à petits pas de quinze centimètres. M. de Paris ouvre la marche. La porte s’ouvre ; une lumière vous aveugle. C’est le grand jour ! Dans l’encadrement de porte, un spectacle d’une beauté grandiose et horrible :
Au fond, une rangée de casques qui étincellent, les lattes des gendarmes qui scintillent, un fourmillement de têtes pâles à droite et à gauche, un épouvantable silence, et, se découpant nettement sur la façade grise de la Petite Roquette deux grands bras rouges supportant un couperet, qui va tomber inexorablement, mécaniquement…
On se découvre… Dans les arbres des oiseaux chantent, au loin le murmure houleux d’une foule qui s’impatiente. Comme un appel désespéré, le sifflet d’une locomotive déchire l’air, un cheval piaffe, l’horloge sonne la demie, le corps bascule, le déclic joue avec un bruit sec, la tête tombe…
C’est tout ça, une guillotinade !…
Un soupir de soulagement sort de cinq cents poitrines haletantes tout à l’heure… Tous ces gens sont verts.
Des cris s’entrecroisent.
« Avez-vous vu comme il était pâle !
– Il s’est rejeté en arrière quand il a vu le couteau.
– Il est mort piteusement.
– Pas du tout, il a été très brave ! »
Un cliquetis de fouet et des cris : « Gare ! » C’est le fourgon qui s’éloigne au grand trot avec son escorte de gendarmes, et suivi par le fiacre de l’aumônier.
Un tumulte. C’est un cabot de café-concert, qui s’est précipité… Bien que le sang ait été rapidement épongé, il a eu le temps d’en imbiber son mouchoir. On le hue.
Au premier barrage, parmi cette foule qui n’a rien vu, mais qui a passé la nuit là, attirée par cette sympathie inexplicable de l’homme vers un autre homme, qui va mourir et qui, seul dans l’humanité, sait à quel moment précis et de quelle mort il va mourir, – une fille, aux traits fatigués, est reconnue. C’est la maîtresse d’un assassin, qui a fini ses jours ici deux ans avant !… Elle ne manque pas une exécution… Elle suit d’un regard indéfinissable le fourgon qui s’éloigne, puis elle monte dans sa voiture et part, poursuivie par les invectives.
« Va donc, eh ! môme la crotte ! »
Puis tout ce monde s’écoule, très calme, pendant que le Greffier de la Cour d’appel se rend à la Mairie du XIe arrondissement pour faire rédiger l’acte de décès du condamné, « décédé ce matin place de la Roquette, à sept heures et demie. »
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(Oscar Méténier, La Chair, Paris : C. Marpon et E. Flammarion, 1885)
UNE TABLE FANTASTIQUE ET DANGEREUSE. – Il est question de produire dans l’Exposition de l’Institut de Franklin, à Philadelphie, une table vraiment fantastique et d’un réalisme effrayant. Cette table se trouve dans le palais Pitti à Florence. Le palais contient les merveilles de la peinture italienne, et il paraît étrange de trouver cette table au milieu des chefs-d’œuvre de l’art. Elle fut fabriquée par Giuseppe Sagatti, qui employa plusieurs années à l’achever. Pour celui qui l’aperçoit, elle paraît un curieux travail de marbres de diverses nuances, car elle ressemble à une pierre polie, et pourtant elle n’est composée que de morceaux de muscles, cœurs et intestins de corps humains. Il a fallu pour la fabriquer une centaine de cadavres.
Cette table est ronde, d’une largeur d’un mètre de diamètre, avec un piédestal et quatre griffes, et le tout est de chair humaine pétrifiée.
Son auteur est mort depuis cinquante ans.
Après avoir passé par les mains de trois propriétaires, dont le dernier s’est suicidé et l’a arrosée de son sang, elle est arrivée au palais Pitti.
Sagatti était parvenu à solidifier les corps en les plongeant dans plusieurs bains minéraux. Il obtenait les cadavres de l’hôpital.
Les intestins servaient pour les ornements du piédestal. Les griffes sont faites avec les cœurs, les foies et les poumons et conservent la couleur de la chair. La table est faite de muscles artistiquement arrangés. Autour, il y a une centaine d’yeux et d’oreilles qui produisent le plus étrange effet. Les yeux, dit-on, semblent vivants et ils vous regardent à quelque point que vous vous placiez. Ce fut le travail le plus difficile de l’artiste. Il fut content de son œuvre et communiqua aux savants sa méthode.
Le dernier propriétaire de cette table, Giacomo Rittaboca, l’avait placée au centre de son salon, et se faisait un plaisir de la montrer aux visiteurs, en disant que c’était l’œuvre d’un sculpteur original ; puis, le soir, il en expliquait la véritable origine.
Une nuit de Noël, il avait réuni quelques amis, et l’on jouait aux cartes sur cette table. Rittaboca perdait, et les yeux de la table le fascinaient ; il était pâle, agité ; enfin, il se leva et marcha à pas pressés, puis vint se rasseoir et perdit encore, distrait par la fixité de ces regards qui le poursuivaient. On voulut le faire changer de place ; on couvrit ces yeux importuns. « C’est inutile, » dit-il, et il raconta à ses amis toute l’histoire de cette table composée de parties humaines. « Ce n’est pas du marbre, dit-il, c’est de la chair, de vrais yeux, de vrais muscles, de véritables cœurs. Voyez ! ils sont encore vivants. Ces yeux vous parlent, je ne puis les supporter ; ils me rendront fou. » Alors, subitement, il prend un poignard, et avant qu’on eût le temps de retenir son bras, il s’était frappé au cœur en disant à ses amis : « J’en suis débarrassé. » Son sang coula sur la table et son cadavre roula par terre. Ses héritiers furent heureux de vendre le meuble au gouvernement ; et si le conservateur du palais Pitti veut le prêter à l’exposition, les Américains amoureux de fortes émotions pourront être satisfaits.
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(in L’Univers, 22 février 1885)
UN CRIMINEL DE PIERRE
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Cette anecdote a inspiré une remarquable nouvelle fantastique de Frederic Martin Burr, « Les étranges expériences d’Algrenzo Deane, » parue initialement en mai 1890 dans The Boston Commonwealth ; elle fut republiée à compte d’auteur, dix-huit ans plus tard, sous ce titre : Un criminel de pierre, étude psychologique (Englewood, New Jersey : Hillside Press). Cette plaquette, dont j’ai eu la chance de recontrer un exemplaire il y a une dizaine d’années, a été tirée seulement à 60 exemplaires sur papier de la Kelmscott Press.
Dans son avant-propos, l’auteur reconnaît son emprunt à un article de la presse new-yorkaise qui décrivait une table constituée de restes humains pétrifiés, conservée dans un musée de Florence. Il affirme avoir vainement effectué plusieurs séjours en Italie pour la localiser et, faute de pouvoir en confirmer l’existence, il conclut qu’elle doit être reléguée au rang de légende, au même titre que le conte qu’elle a inspirée.
MONSIEUR N
LA GORILLE
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Chacun de nous avait conté son aventure plus ou moins sensationnelle et conservait secrètement, peut-être, le trésor de ses premiers rêves, de ses impressions les plus fortes.
Seul, Mahalan, le jeune et vaillant explorateur, gardait le silence en se confectionnant, d’un air songeur, une mixture d’eaux-de-vie.
« Laissons-le boire, prononça le commandant Corsillon. Ensuite, qu’il parle, bon Dieu, ou gare à lui ! »
Mahalan dégusta voluptueusement sa boisson complexe, vigoureuse. Puis, un éclair scintilla en ses yeux sombres. Il se renversa dans son rocking, secoua son cigare.
Nous attendions un de ses récits mystérieux ou tragiques, aux horizons profonds.
« Eh bien, fit-il, de sa voix un peu brusque aux inflexions parfois caressantes, nous sommes tout à fait entre intimes… Il y a plus d’un quart de siècle que je te connais et que je t’aime pour ta franchise, mon vieux Corsillon… et vous autres, vous êtes aussi des frères… »
Mahalan n’avait pas l’habitude d’être si tendre, si cordialement ému, ou, du moins, de paraître tel.
Son regard devint fixe. Une sorte de long frisson nerveux le secoua.
Quelle évocation singulière hantait sa rêverie ?
Nous multipliâmes les appels, les instances. Il reprit enfin :
« Soit. Tenez, je n’osais pas ! Même entre nous. C’est unique, c’est fou, et cependant c’est vrai. Et je vis encore, avec intensité, l’horrible et délicieuse aventure. »
*
… Je voguais vers le Caprador et la Théatie où je comptais, malgré les dangers d’un climat et d’une population farouches, acquérir une ample provision d’or et d’ivoire.
Nous étions en vue du promontoire des Hénaffes. La côte semblait peu hospitalière. On jeta l’ancre pour la pêche et l’étude des espèces sous-marines, car le savant Deslandres faisait partie de notre expédition.
La matinée était claire et paisible. Une petite brise tiède. La mer immense, assoupie, semblait méditer dans son recueillement des colères futures.
L’équipage se vouait à la torpeur et à l’ennui.
Pour moi qui ai l’horreur des choses toujours les mêmes, je souffrais de ne pas agir, de ne rien risquer, de ne pouvoir dépenser quelques-unes de mes énergies.
Avec nonchalance, je promenai ma lorgnette sur les flots lumineux et mélodieux. Je l’arrêtai d’abord sur des requins enquête de pâture.
Le vol hardi et comme orgueilleux d’un albatros retint mon attention.
Au large, une île escarpée, – une île aux tons d’ocre, – dominée par un bois touffu, m’hypnotisa. J’ignore pourquoi.
Oui, sa forme, son rivage, sa couleur, exerçaient sur mon esprit une brutale fascination.
Je voulus combattre cette impression baroque. Bah ! Inutile. Une morbide curiosité excitait mes nerfs.
Comme toujours, je pris brusquement un parti.
Je l’annonçai à Deslandes, qui me montra les requins et s’efforça de me dissuader d’un projet qu’il qualifiait d’insensé. Il prévint même le capitaine, lequel mit la chaloupe à ma disposition.
Mais j’avais attaché à ma ceinture un large couteau de chasse et je m’étais précipité avec une sorte d’ivresse dans l’Océan.
*
Je mis près de cinq heures à fendre des lames astucieuses, à vaincre un courant furieux, à déjouer la tentative d’un requin obstiné.
Une vague géante me jeta pantelant sur la côte, au milieu de coquillages roses, non loin des rochers aux teintes de brique, parmi des pierres ponces, des laves mortes jaillies de quelque cratère effacé.
Le soleil semblait jouer doucement sur les arbustes gris et blancs.
Je demeurai comme une épave quelque temps. Ensuite, ayant repris des forces, j’escaladai non sans peine une falaise.
Après cette épreuve, je m’éprouvai un courage et une curioité indomptables.
Des prairies et des bois sollicitaient ma visite. Quoique l’île ne fût pas bien vaste, j’avais la vanité du conquérant.
À travers les pousses et les lianes enchevêtrées, je m’avançai en songeant à un abri, car le soir s’approchait. Vous savez quel est mon sentiment de la nature, et surtout de la nature naturelle. Aussi j’admirais tour à tour de gaies clairières et de sombres frondaisons.
À parler franc, je ressentis alors un autre sentiment assez confus. De la peur ? Point du tout. De l’inquiétude ? Pas précisément. J’avais l’instinct qu’il m’arrivenait quelque chose de nouveau, peut-être d’extraordinaire.
Soudain, j’entendis un cri, ou plutôt un ricanement. Bon ! L’Ile serait-elle habitée par hasard ? Une hyène, sans doute.
J’aperçus un arbre, c’est-à-dire deux arbres mariés, aux troncs puissants, encombrés de branches. Et je résolus d’y grimper, d’y faire mon nid.
Mais, soudain, à une centaine de mètres, adossée à un roc, je distinguai une sorte de hutte au toit pointu. Cela me stupéfia sans m’épouvanter.
Je me mis à l’étudier du regard, à la contempler…
Or, une énorme main velue, oui, une main âpre et sauvage m’appréhenda. Je voulus faire un bond en arrière. Impossible. Mon couteau roula par terre. Un rire violent, sardonique, tinta.
Aussitôt, mes bras furent paralysés par une étreinte formidable, toute puissante. Des yeux me scrutaient. Une face noble, broussailleuse, ravagée, chevelue se pencha sur moi.
Et je fus tout à coup emporté, enlevé, dans une course vertigineuse, à travers les branches qui me griffaient, me lacéraient.
Je ne pouvais lutter, essayer de comprendre. J’étais une chose. J’avoue que je fermais les yeux devant les siens. Une haleine fauve, une haleine énorme me pénétra, m’emporta.
*
… Je m’étais assoupi.
Par une espèce de porte ou de fenêtre, je vis le ciel étoilé.
Donc, j’avais rêvé. Je fus vite debout, frais et dispos.
Où étais-je ? Dans une cabane. Des feuilles sèches en monceaux la matelassaient. Des poutres grossières soutenaient la toiture.
… Mais qu’est-ce que j’avais rêvé, au fait ? Ah oui… Hé Hé ! Quelle plaisanterie !. Non. De la pénombre sortit une ombre. Et ce furent la face, les yeux, la main. Tout cela était d’une humanité rudimentaire, mais réelle.
La clarté lunaire me permit d’examiner cette créature, de rechercher quel était son degré d’animalité par rapport au nôtre.
Elle parlait par cris rauques, par gloussements, échappés des mâchoires gigantesques. Je m’habituais à ses exhalations, aux dents éblouissantes, aux mouvements simples de cet être des bois.
Or, elle s’approcha de moi. Je m’apprêtais au duel. Elle m’enlaça frénétiquement. Mes nippes furent déchirées par ses griffes, par ses ongles, quoi.
Je me sentis nu, en proie à la chaleur, à la force, à la toison de ce… cet-ce que je sais moi… de ce… de cette gorille.
Figurez-vous qu’elle m’enveloppait, qu’elle me prenait avec des transports, des hurlements, qu’elle s’accrochait à ma peau, la femelle, – la femme, – et qu’elle me violait.
Et c’était une volupté à la fois hideuse, merveilleuse et forcenée.
Je sortais du siècle, de la civilisation ; j’appartenais à une race première, véhémente et redoutable, comme la Nature elle-même.
J’étais charrié, moi, un homme, moi qui ai lu Descartes, Gœthe, Shakespeare, saisi la pensée de Newton et de Darwin, parbleu ! par le rut des bêtes de la forêt.
Arc-boutée à moi, la Gorille poussait des soupirs, des râles et puis une vague mélancolie succéda soudain à la crise de lubricité.
Ses yeux, où des étincelles avaient fulguré, s’éteignaient maintenant. Tous deux, nous étions associés, de nouveau, au silence des choses dans la nuit. Et j’avais d’atroces courbatures.
La Femelle restait immobile. Je ne songeai même pas à fuir.
Bientôt elle s’anima. Elle me cherchait encore. Avec de farouches, d’effrayantes caresses, elle réunissait nos sexes pour de nouveaux spasmes, pour d’autres pâmoisons féroces et saccadées.
Un auteur peut-être licencieux de notre joli dix-huitième siècle soupirait à son amante : « Multiplions nos plaisirs par nos attitudes. »
Or, la Gorille pratiquait avec la plus bestiale violence ce conseil galant.
Elle me tournait, me retournait, s’enfouissait, s’ensevelissait avec des exclamations d’ivresse et de triomphe, en ma faiblesse, ou bien, me communiquant une ardeur, une fureur de brute, une électricité neuve, m’obligeait à la posséder, – cette femme ! – à la pétrir, à mon tour, tandis qu’elle me couvrait de sucs et de baves.
Enfin, je sombrai dans un vertige. Il me sembla que je dégringolais dans le néant.
Deslandres, accompagné de quelques matelote me trouva, le lendemain, paraît-il, sur la plage, nu, sanglant, les yeux hagards, en proie au délire.
L’île fut visitée de fond en comble. On n’y découvrit rien d’anormal…
Mahalan se tut. Mais il vivait réellement encore avec des souvenirs hallucinants.
Corsillon lui frappa sur l’épaule.
« Et tu n’as jamais eu l’idée de retourner là-bas, dis donc ?
– Moi ? Oh si… Si… Écoutez… Je ne repris connaissance qu’en arrivant au Caprador… Précisément, j’avais la hantise de l’île, du bois, de la hutte, de la Gorille ! Quand nous repassâmes, un mois plus tard, l’île n’était plus qu’une roche. Une éruption, je suppose… Quelque volcan sous-marin.
– De sorte que ta gorille a dû succomber dans la catastrophe, » déclara en souriant Corsillon.
Mahalan, toujours sombre et tout frémissant, ne répondit pas.
« Voyons, reprit le commandant, rappelle-toi, tu avais dû prendre de l’opium, du haschich ? »
L’explorateur hocha la tête et haussa les épaules. Puis il affirma, non sans mélancolie :
« Mes amis,vous me croirez si vous voulez. C’est peut-être la seule… la seule « maîtresse » qui m’ait réellement aimé à sa façon… et il m’arrive quelquefois d’avoir le regret, la nostalgie de sa force et de ses désirs sauvages… perdus à jamais, morts pour moi et pour tous dans le temps et l’espace… »
LA RACE NOUVELLE
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C’était par une tiède soirée de l’an 2006.
Des aviateurs rapides se croisaient dans l’air. Les énormes globes électriques commençaient d’éclairer la cité qui s’apaisait sous les douces lueurs du crépuscule.
L’astronome Simon Le Cartier, après avoir absorbé une pilule contenant la synthèse des éléments nutritifs nécessaires à son organisme, prit sa place devant le mégistocope numéro 1 et se mit à lire le ciel avec autant de patience que d’ivresse.
Il interrogeait ses constellations familières, passait de Sirius à Orion, lorsqu’une sorte de bolide immense lui apparut, alternativement sombre et lumineux.
Une masse pointue. Elle n’avait rien d’un dirigeable. Aucun aéroplane n’eût, d’ailleurs, pu s’aventurer à une telle distance dans l’espace.
Bien qu’habitué aux rêveries lunaires, la savant Le Cartier se frotta les yeux.
Décidément, le phénomène lui sembla étrange.
Il quitta l’instrument et souffla dans un tuyau acoustique. Quelques instants après, l’ingénieur Goury qui demeurait au-dessous, au quatorzième étage, pénétra dans la vaste observatoire.
Ensemble, ils examinèrent, froidement, scientifiquement, cette chose obscure, puis étincelante, qui paraissait venir de la région astrale.
Ils essayaient de la définir. En vain. Pourtant, d’après les apparences essentielles, en constatant que le mobile subissait des variations, ils diagnostiquèrent une pensée, une volonté dirigeant un mouvement.
Dès lors, il ne s’agissait plus d’une perturbation sidérale. Les deux hommes furent secoués par un frisson.
Comme ils échangeaient des opinions à voix haute, Mlle Sidonie Le Cartier, délaissant les accords mélodieux et pathétiques de son organola, vint les rejoindre et unir sa surprise à la leur.
« C’est une véritable machine à la face triangulaire, prononça enfin l’astronome. Des feux s’en échappent, rouges ou violets. »
Et cette machine fut visible, très visible. On eût dit une sorte de pyramide gigantesque et volante.
Le ciel devenait sombre ; la nuit répandait maintenant des flots d’encre sur l’éther. Les étoiles, gros diamants des ténèbres, n’étaient plus que des vers luisants timides.
Le savant projeta des fusées étincelantes vers le mystérieux mobile.
Sidome poussa une exclamation de surprise :
« On croirait que ça va s’écrouler sur nous. »
Blonde et frêle, la jeune fille avait pâli. Elle tremblait. Son père et M. Goury essayèrent de plaisanter.
Une rumeur s’était élevée de la ville énorme qui s’endormait.
Le savant se remit à son appareil, et, grâce à des projecteurs puissants, parvint à suivre la chute raisonnée et de plus en plus lente du mobile.
Il s’interrogeait :
« D’où vient-il ?… De quelle étoile ?… Il s’arrête. On cherche à se diriger… ON !!!… Avec quelle précision, quelle sûreté… il descend…
– Vers nous ! » hurla l’ingénieur. Et, brutalement, il éteignit les six globes et les lampes colossales voisines du mégistocope.
Le géant pyramidal de l’espace décrivit plusieurs courbes et, lentement, majestueusement, flotta sur le hall vitré de Le Cartier, à 400 mètres environ, à la hauteur de la Tour élevée par l’illustre Fravison au centre de l’exposition universelle, en 2000.
Ensuite, il reprit, avec une prudence extrême, sa marche descendante. Il s’acheminait en zig-zag, poursuivant, dans la complicité de l’étendue nocturne, son dessein.
Avidement, avec une curiosité qui dominait son angoisse vague et terrible, Sidonie ne pouvait détourner son regard de la grande chose noire qui venait, qui s’approchait, très réellement, dans la pénombre.
L’ingénieur vociféra :
« Attendez. Je saurai, moi…
– Que voulez-vous faire ? Ne tentez pas Dieu, » supplia Sidonie.
Goury était son ami d’enfance. Elle savait que son père songeait à la marier avec ce jeune homme hardi et vaillant.
« J’irai, dit-il, Dieu est autant sur la terre que dans les autres planètes. Je prendrai mon aéronef blindé. »
Il s’échappa. Le Cartier était haletant.
Le mobile sinistre accentuait la descente avec une sorte de solennité. Un rayon de lune avait percé les bataillons épars des nuages et jetait sa paisible clarté sur le delta fantastique.
Soudain, l’aéronef de Goury s’éleva, fragile et pointu, et monta…
Un jet de vapeur phosphorescente émergea du mobile, enveloppa le pauvre esquif aérien et le précipita dans les ténèbres.
Ensuite, il y eut devant l’observatoire un grincement formidable. De la nuit, un rayon et une pluie d’étincelles jaillirent du delta noir.
Le Cartier s’était rué vers les contrevents de fer. Mais un être immense, agile, velu, sembla sortir de l’air. Il sauta sur lui et le terrassa.
Doué de volonté et d’Intelligence, il saisit l’astronome, ouvrit une porte, le jeta sur un plancher comme une chose en une seconde.
Sidonie avait tourné les boutons électriques. Elle voulut fuir à tâtons. Une lueur bleue emplit la vaste pièce.
La malheureuse se vit perdue. Car il était là, près d’elle, géant au regard lumineux, à la crinière fantastique.
Sidonie demeura d’abord comme paralysée, puis se jeta sur un revolver bijou qui traînait près de l’armoire des lentilles, visa et fit feu. L’arme tomba de ses mains.
LUI eut comme, un gloussement.
Les balles avaient glissé sur ses touffes de poil fauve et scintillant.
Elle aurait désiré s’anéantir. Une curiosité suprême lui laissa la conscience.
L’être arracha sa robe avec une clameur sauvage et triomphale. Et tout à coup, étendue, sous le flamboiement du regard, sous une monstrueuse haleine, elle sentit une peau ardente contre sa eau.
Une souffrance aiguë, horrible déchira sa chair. Ensuite, une brusque volupté, merveilleuse, la traversa. C’était comme de la lumière qui la pénétrait, comme une chaleur nouvelle et sublime qui prodiguait à son corps terrestre toutes les illuminations du ciel et le faisait rayonner splendidement, ainsi qu’un astre, dans le vertige et la domination, et dans l’au-delà. Enfin, elle s’évanouit.
Simon Le Cartier s’efforça de croira à une hallucination collective. Cependant, il avait trouvé sa fille nue, accablée par un sommeil de plomb. Goury, qui avait eu la chance de tomber, avec son aéronef, dans le port de la Concorde d’où il était sorti sain et sauf, ne savait non plus que penser.
Sidonie, elle, demeurait profondément songeuse, frissonnante. Bientôt, elle eut des troubles, ceux de la grossesse. Elle, si mince et si petite, se gonfla.
Après seize mois d’attente, elle accoucha fort laborieusement d’un enfant long, velu, au front garni d’une touffe de cheveux fauves, au regard surpris, triomphant et resplendissant.
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(Albert Keim, in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-cinquième année, n° 3007, jeudi 5 novembre 1908, et n° 2881, mardi 21 janvier 1908)