CRONOS

L’auteur d’un dictionnaire étymologique inédit, qui plusieurs fois m’a fait l’honneur de m’adresser des solutions ingénieuses, mais, à mon avis , plus savantes que fondées, m’écrit sur ce point :

 

« Marmot, comme chacun sait, est le grec μορμυ » (mormô), larve, lamie, spectre, fantôme.

Croquer le marmot, c’est littéralement croquer le fantôme ; soit figurément se nourrir de chimères, se repaître de l’apparence au lieu de la réalité, de l’ombre au lieu du corps que l’on attend. Telle est l’origine de cette locution. »

 

Je n’en crois rien du tout. Marmot n’est point le grec mormô ; ni le latin marmor, comme le veulent les pères de Trévoux ; ni le vieux français merme (enfant mineur), comme le prétend De Laurière : marmot est le masculin de marmotte. Tout le monde sait que la marmotte, comme l’ours, apprend à se tenir debout sur ses pattes de derrière ; dans cette position, la marmotte représente le contour mal ébauché d’une petite figure humaine : cette ressemblance est cause qu’on a appelé un petit enfant un marmot.

J’ai été charmé de découvrir que je m’étais rencontré dans cette explication avec le savant Biscioni, le bibliothécaire de la Laurentiane en 1741. C’est sur ce vers du Malmantile :

 

Delia mia donna quattro o sei marmocchi.
(LIPPI, II, 9.)

 

Minucci, donnant dans la fausse étymologie de Trévoux, avait expliqué ce mot par la ressemblance entre le marbre, marmor, et la peau lisse et polie des enfants. Et il citait en confirmation l’ode à Glycère :

 

Urit me Glyceræ nitor

Splendentis Pario marmore purius.

(HORACE, I, 19.)

 

Biscioni le reprend et fait voir que marmocchi est pour marmotti, par la métamorphose connue du t en c, et que marmotti est une sorte de masculin de marmotta.

Observez qu’on dit dans le même sens un marmouset. Qu’est-ce qu’un marmouset, ou plutôt une marmouse, dont marmouset n’est que le diminutif ? Palsgrave dit : « Marmoset, beest. » (page 243.) – À la bonne heure, mais quelle bête ? Je dis que c’est une marmotte. Marmite, en français du moyen âge, signifie sombre, sournois, mélancolique, hypocondriaque, en bas latin malè-mitis. Il nous en reste marmiteux : Il a l’air marmiteux ; – une face marmiteuse. Les mœurs farouches des marmottes, leur sommeil de six mois, leur ont valu ce nom d’animal mélancolique par excellence.

Ménage dit : « Marmotte, de l’italien marmotta. » C’est commode ! les Italiens n’ont plus qu’à dire : Marmotta, du français marmotte, et l’étymologie sera parfaitement élucidée dans les deux langues.

Marmuse ou Marmouse peut être formé de deux racines françaises : Mar, c’est-à-dire mal, et mouse, le même que moue, triste mine, mine boudeuse. – Marmouserie, en vieux langage, est l’équivalent d’hypocondrie : « François Attremen entra en une marmouserie telle que le plus du tems il alloit tout seul par la ville de Gand. » (FROISSART, t. III, chap. 35.)

Le nom propre Marmont doit être le même que Marmuse ; c’est, par la substitution si fréquente de l’n et de l’u, Marmout, marmot, marmotte.

Marmouser, marmonner, marmotter, termes synonymes ; c’est ressembler aux marmottes par l’attitude, ou par une grimace et un remuement de lèvres.

Aux marmottes, dis-je, ou bien aux singes, car marmot et marmouset ont depuis servi à désigner deux espèces de singes. C’est ce qui a fait dire à Ménage : « Marmouset, peut estre du bas breton marmous, singe. » Les bas Bretons disent, en effet, marmous et même marmouset ; Ménage pouvait donc le prendre tout vif et sans recourir à aucune transformation. Mais il est trop clair que le bas breton a emprunté ces mots, comme une foule d’autres, à la langue française. C’est ce qui n’est jamais venu à la pensée de Ménage. Règle générale chez lui : un mot français vient toujours du mot qui lui ressemble dans une langue étrangère. Il arrive les trois-quarts du temps que, pour avoir la vérité, il faut renverser les deux termes de la proposition, et qu’ainsi la prétendue étymologie de Ménage laisse subsister la difficulté tout entière.

À propos des singes, je ferai observer qu’il y en a qu’on appelle babouins, et qu’on se sert également de ce mot pour désigner un enfant, un petit polisson :

 

… Ah ! le petit babouin !

Voyez, dit-il, où l’a mis sa sottise !

(LA FONTAINE, L’Enfant et le Maître d’école.)

 

Daunou, dans son Discours sur l’état des lettres au XIIIe siècle, nous apprend que babouin se prenait dès lors pour un petit bonhomme, homuncio : « Les marges (des manuscrits) se remplissaient de peintures… Tracer ou peindre ces figures marginales s’appelait babuinare. » Le verbe babuinare manque dans Du Cange, et même, aux mots BABEWYNUS, BABOYNUS, on n’indique pas l’acception de homuncio comme usitée au moyen âge. C’est une lacune que je saisis l’occasion de signaler.

Ne terminons pas sans rendre compte de croquer le marmot. C’est une expression qui a pris naissance dans l’atelier des peintres, d’où elle s’est répandue dans le monde. L’artiste qu’on fait languir sur un escalier, dans un vestibule, dans une antichambre, pour tromper la longueur du temps, s’amuse à barbouiller, à croquer une petite figure de marmot contre la muraille. Voilà le sens propre ; le sens métaphorique s’ensuit naturellement.

Il n’y a pas d’autre origine à faire sa tête, que nous voyons s’accréditer parmi le peuple, en attendant que l’Académie française l’admette dans son Dictionnaire, où elle a reçu croquer le marmot. Un apprenti qui en a fini avec les nez, les yeux, les bouches et les oreilles, passe à l’ensemble ; à partir de ce jour, il est artiste, il fait le fier, l’important : il fait sa tête !

 

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(François Génin, Récréations philologiques ou recueil de notes pour servir à l’histoire des mots de la langue française, Paris : Chamerot, 1858)