Avez-vous jamais détaillé à loisir une de ces maisons où s’est commis, à une époque si éloignée que les grands-pères des grands-pères ne s’en souviennent plus, quelque crime atroce ? une de ces maisons vouées à l’exécration publique, isolées de tout voisinage humain, et que l’on montre du doigt, de loin, en disant qu’il y revient des esprits ?

Il n’est rien de particulièrement désolé comme ces pauvres maisons déshéritées d’habitants, c’est-à-dire d’âme, car l’homme est l’âme de la maison.

La maison hantée est d’ordinaire éloignée de toute route frayée ; on l’aperçoit se dresser immobile et grise, comme si elle était perpétuellement entourée d’un brouillard ; ses contre-vents, qu’une main inconnue a fermés voilà plus de cent ans, ont perdu leur couleur primitive sous les outrages de la pluie ; quelques-uns, suspendus à un seul gond et à moitié arrachés par le vent, gémissent lugubrement toute la nuit ; d’autres laissent tomber en poussière leurs ais disjoints, et l’on aperçoit par les trous, béants comme des plaies, les débris de vitres où pendent des toiles d’araignées.

À l’intérieur, on peut entendre battre les portes sans serrures : on dirait qu’une main inconnue les ouvre et les ferme brutalement, pendant que les girouettes rouillées jettent au vent des plaintes lugubres qui ressemblent à des cris d’orfraie.

Si le soleil brille joyeusement, la maison maudite n’en est pas moins sinistre ; il y a toujours au-dessus de son toit un nuage noir qui se profile avec des allures spécialement mystérieuses sur le fond clair du ciel. Les cheminées glaciales ont été démolies par les ouragans et ont effondré le toit dans leur chute ; des bouts de chevrons, traversant les tuiles brisées ou tombées, se dressent comme de gigantesques bras de potence ; les lucarnes semblent des yeux mornes tournés pour l’éternité vers quelque spectacle imaginaire et stupéfiant d’horreur ; les chouettes, seules habitantes des combles, engagent pendant la nuit des entretiens mélancoliques comme les versets alternés des psaumes des morts.

Que se passe-t-il dans ces bâtiments assemblés bizarrement ? Pas un pan de muraille n’est démoli qui laisse pénétrer le regard ; quant à s’aventurer au-dedans, personne n’y a songé et n’y songera. Peut-être y trouverait-on de ces escaliers tournants qui descendent, descendent toujours, sans que jamais on en puisse atteindre la dernière marche ; peut-être aussi de grandes pièces lambrissées, avec des taches de sang sur les murailles et les parquets, des taches de sang toujours renaissantes et qu’aucune puissance humaine ne saurait faire disparaître avant le jugement dernier. Nul encore n’a osé aller sonder ce mystère, pas même les voleurs. Et cependant on prétend que l’or du crime est caché là-bas quelque part, dans les mœllons des caves.

Les murs ne sont pas hérissés de piques ou de verres brisés, mais personne n’aura l’audace de les franchir, et si un homme se trouvait assez plein d’irréligion pour tenter l’escalade, la vue seule du jardin le ferait reculer, épouvanté.

Les allées sont encombrées d’herbes hautes et sombres qui empruntent évidemment leur sève à des cadavres de victimes assassinées ; les arbres fruitiers sont morts étouffés par des lierres noirâtres ; les fleurs ont dépéri, toutes les plantes utiles ou agréables qui fêtaient la présence de l’homme ont disparu sous les ronces. On ne trouverait pas un nid d’oiseau ; on voit glisser, dans les boues, gluants et sordides, de gros crapauds aux yeux ronds. La charmille a laissé pousser au hasard ses grands bras décharnés et semble un promenoir de spectres.

Et tout le monde dans la paroisse, sans excepter les esprits forts, tout le monde est saisi de frisson, rien qu’à la pensée des mystères qui doivent se passer la nuit, au clair de lune, dans ce jardin triste comme un cimetière abandonné.

Comme elle doit être malheureuse, la pauvre maison ! Elle était sans doute autrefois pleine de chansons et de fêtes ; cette charmille a vu passer sous son ombre des amoureux bras enlacés ; ces vastes salles ont retenti des éclats de rire et du bruit des instruments de musique ; de belles dames en robes de bal ont descendu par ces escaliers, en laissant traîner leurs longues jupes sur les marches ; elle a vu rire, elle a vu pleurer, elle a vu vivre, cette maison ! et la voilà condamnée à jamais à l’obscurité et au silence. Les hôtes mystérieux qui l’habitent marchent sans bruit, et les parquets eux-mêmes tressaillent d’horreur au contact de leurs pieds livides. Elle n’entend que des gémissements et des soupirs ; ce n’est plus une demeure de vivants, mais une demeure de fantômes ; ce n’est plus une maison, mais une tombe ; une tombe où l’on ne trouverait même plus de cadavre, une tombe profanée que le passant considère avec angoisse, en s’interrogeant tout bas sur l’effroyable mystère qu’elle renferme.

 

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(Ernest Rasetti et Charles Bataille, Antoine Quérard, Paris : Chez tous les libraires, 1862)