guillotine-5

 

 

NOTES D’UN SPECTATEUR

 

 

Une heure. – L’air est froid, le ciel gris. Sur la place de la Roquette, près de leurs faisceaux rangés en bataille, les municipaux battent la semelle en causant à voix basse. Sous les arbres, les officiers se promènent, se croisant avec quelques rares journalistes tôt arrivés. Déjà les rues adjacentes sont barrées. Seuls, brillent dans la nuit, sous la lueur jaune des réverbères, les casques des plantons qui renforcent les lignes noires des gardiens. Cependant, au dehors, des groupes se forment ; des rôdeurs, le col relevé et les mains dans les poches, des femmes en cheveux.

« Tiens ! C’est pour à ce matin ! Chouette !

– Tu payes une blanche ?

– Y va rien renifler, le gonse, quand y va avoir le nez au-dessus du panier.

– Eh! Polyte, t’as pas une contremarque ? »

Les débits de vins s’emplissent. Ici des messieurs emmitouflés de fourrures, en chapeau haute forme, boivent sur le zinc à côté de deux voyous, qu’ils observent du coin de l’œil ; à toutes les tables, on verse du punch et du café. Dans un coin, une femme assise et tenant sur ses genoux un enfant de quatre ans, se fait servir un vin chaud.

 

Deux heures. – « Il est deux heures ! Il faut fermer ! crie un brigadier dans l’entre-bâillement des portes.

– Oh ! monsieur ! laissez-nous… pour aujourd’hui…

– Y a pas de permission, fermez ! C’est l’ordre ! Vous rouvrirez à cinq heures ! Allons ! Dépêchons. »

Lentement et à regret, les mastroquets mettent leurs volets et font sortir la pratique. Les rues redeviennent sombres ; seuls, les becs de gaz jettent des lueurs indécises et blafardes.

« Brr ! Il fait rien frillot ! Moi, je me débine. Viens-tu, Polyte ? on verra rien.

– Me tirer ? Tu rigoles ! Jamais de la vie.

– Tu vas te geler.

– Qu’ça fait ! ça passe le temps. »

Des voitures s’arrêtent plus nombreuses ; des reporters en descendent, qui exhibent leurs cartes et passent ; puis des mentons rasés, comédiens ou chanteurs, qui ont appris la nouvelle au sortir du théâtre. Ils parlementent avec l’officier de service, puis finalement entrent, saluant à grands coups de chapeau. Sur la place, on cause toujours tout bas, on se promène, on bat la semelle contre les arbres.

 

Trois heures. – La Petite Roquette, plongée jusque-là dans l’obscurité, s’anime ; des fenêtres s’allument. On voit des ombres passer et repasser.

« C’est ici qu’on commence, dit un philosophe en montrant la Maison des jeunes détenus, et c’est qu’on finit ! »

Un roulement sourd. Deux fourgons noirs descendent la rue de la Roquette, au trot. C’est M. de Paris et ses aides. Les voitures se rangent dans l’allée transversale. Un mouvement de curiosité suspend la marche des promeneurs qui se massent autour des fourgons. M. de Paris descend le premier. Son parapluie à la main, le chapeau haute forme enfoncé jusqu’aux oreilles, le corps courbé en deux. Il fait quelques pas. Il jette un regard inquiet autour de lui. Tout flageolant sur ses jambes de rhumatisant, il s’avance vers un officier de paix à qui il parle à l’oreille. M. de Paris est gêné ; il n’aime pas qu’on le regarde travailler ; il faut faire reculer les journalistes.

« Allons ! Messieurs, reculez, je vous en prie ! Vous gênez M. l’Exécuteur. »

Cependant les aides ont dépouillé les hermétiques redingotes qui les serrent jusqu’au col. Ils alignent par terre les différentes pièces qui composent la machine et, sur le bord du trottoir, l’Exécuteur fait disposer ses boîtes d’accessoires, des éponges et des seaux d’eau. C’est une ligne qu’il ne faut pas franchir, et il demande un planton.

« Si on dépasse, geint-il de sa voix pleurarde, je me plaindrai au ministère. »

 

Quatre heures. – Les montants rouges de la butte sont debout ; pas un coup de marteau ; chaque morceau trouve sa place. La sinistre besogne s’achève à la lueur des lanternes, qui font briller les cuivres incrustés dans le bois. Aux fenêtres des maisons de la rue Merlin, des curieux se pressent, intéressés de loin par ces feux follets précurseurs, qui paraissent danser dans l’ombre. Un murmure lointain se fait entendre. De temps en temps, des cris, parmi lesquels on distingue le le nom du condamné. C’est la foule, maintenue par le barrage, qui augmente à chaque minute. Sur le terrain, on cesse de se promener. On s’entasse le plus près possible, pour garder sa place et bien voir… tout à l’heure… quand la porte s’ouvrira…

 

Cinq heures. – Le chapiteau et sa poulie sont posés sur les montants. Les magistrats arrivent, se promènent gravement dans l’enceinte réservée.

On apporte le couteau. On l’engage dans la rainure. On hisse à l’aide d’une prolonge le rasoir énorme. Deux fois le déclic joue, deux fois cette masse de soixante-dix kilos descend et remonte avec un bruit sourd. C’est fait, l’instrument est est accordé. M. de Paris jette un dernier coup d’œil à ses accessoires et va se dissimuler dans l’ombre d’un fourgon.

 

Six heures. – La guillotine se dresse, immobile et fatale. Il fait froid, on ne cause plus guère. On échange tout bas ses impressions. On commence à s’intéresser au condamné que guette la machine inexorable. Dort-il ? Ne dort-il pas ? A-t-il entendu quelque bruit ?

« À quelle heure l’exécution ?

– À sept heures et demie, au lever du soleil ! »

Un petit frisson vous secoue les os et on compte les minutes. Des pas de chevaux. Un cliquetis de sabres. Par-dessus les têtes qui s’entassent, des bicornes passent ; ce sont des gendarmes d’Ivry, la dernière escorte… Ils se rangent derrière la guillotine.

« À votre place ! Pas de faveur ! Ne poussez pas ! On ne voit rien ! »

Énervés par l’attente, les esprits s’aigrissent. Chacun veut s’approcher plus près… On se bouscule.

« Messieurs, ces cris sont indécents… On entend de la prison ! »

Et le bruit cesse… On ne parle plus que bas, comme au seuil de la chambre d’un mourant.

 

Sept heures. – Les magistrats pénètrent dans la prison. Ils sont six et avec eux l’aumônier, qui suit, tête basse, rassemblant toutes ses forces pour affronter son terrible devoir. Dans la grande cour, ils s’arrêtent. L’aiguille de la grande horloge marque sept heures dix minutes, ils attendront qu’elle marque sept heures dix-huit… Le réveil, la toilette dure douze minutes et l’ordre du Procureur général porte que l’exécution aura lieu à sept heures trente. Elles sont longues, ces minutes d’attente !

M. de Paris paraît. Il passe devant le groupe des magistrats, marchant de son pas traînard, salue très bas avec un air malheureux. Suivi par ses aides, il entre au greffe et cet homme investi de la plus haute fonction de France va mettre son nom sur le registre d’écrou dans la colonne : Sortie, sous cette mutation :

– Remis entre les mains de M. l’exécuteur des Arrêts criminels en exécution des instructions de M. le Procureur général.

Sept heures dix-huit minutes… II fait encore sombre, mais le ciel blanchit à l’Orient.

« Si vous voulez, messieurs ? » dit le Directeur.

Les six fonctionnaires se mettent en marche, précédés d’un gardien de prison. Des portes cadenassées et verrouillées grincent sur leurs gonds… Un couloir… Une petite salle nue, où un aide de M. de Paris vient apporter une chaise, simplement… C’est la salle de toilette… puis des ateliers sombres, très longs, des séchoirs… Les dalles résonnent sous les pas…

« Messieurs, de grâce, pas de bruit ! »

Un cloître, donnant sur un préau, entouré de grands murs, puis un enfoncement avec trois portes de fer… Le gardien tourne sans bruit la clef dans une serrure. Tous entrent. Une bouffée d’air chaud monte au visage. Deux gardiens se lèvent. Dans un coin de la chambre, un lit de camp dans lequel dort un homme.

Les six fonctionnaires sont rangés autour de ce lit, nu-tête… Un silence règne… une hésitation… une angoisse muette…

Enfin, le Directeur touche l’épaule du dormeur, qui se dresse sur son séant et promène autour de lui des yeux hagards…

« Votre pourvoi est rejeté et M. le Président de la République n’a pas accueilli votre recours en grâce… Rassemblez tout votre courage… »

Un instant, l’homme a hésité, l’œil vague et hébété… L’aumônier s’approche :

« Mon enfant… »

Et pendant que le condamné s’habille, il lui parle et l’embrasse…

Il est long, ce trajet de la cellule à la salle de toilette. L’homme le parcourt, soutenu par deux gardiens…

M. de Paris s’approche, il pose sa main sur l’épaule du condamné, qu’il fait asseoir. Il a pris livraison. Désormais, nulle puissance humaine ne peut lui arracher cette proie, dont il a donné reçu.

Le col de chemise est coupé… Les pieds sont attachés… les mains sont liées derrière le dos… on noue une blouse autour du cou du condamné et on repart… Le malheureux est livide… il avance à petits pas de quinze centimètres. M. de Paris ouvre la marche. La porte s’ouvre ; une lumière vous aveugle. C’est le grand jour ! Dans l’encadrement de porte, un spectacle d’une beauté grandiose et horrible :

Au fond, une rangée de casques qui étincellent, les lattes des gendarmes qui scintillent, un fourmillement de têtes pâles à droite et à gauche, un épouvantable silence, et, se découpant nettement sur la façade grise de la Petite Roquette deux grands bras rouges supportant un couperet, qui va tomber inexorablement, mécaniquement…

On se découvre… Dans les arbres des oiseaux chantent, au loin le murmure houleux d’une foule qui s’impatiente. Comme un appel désespéré, le sifflet d’une locomotive déchire l’air, un cheval piaffe, l’horloge sonne la demie, le corps bascule, le déclic joue avec un bruit sec, la tête tombe…

C’est tout ça, une guillotinade !…

Un soupir de soulagement sort de cinq cents poitrines haletantes tout à l’heure… Tous ces gens sont verts.

Des cris s’entrecroisent.

« Avez-vous vu comme il était pâle !

– Il s’est rejeté en arrière quand il a vu le couteau.

– Il est mort piteusement.

– Pas du tout, il a été très brave ! »

Un cliquetis de fouet et des cris : « Gare ! » C’est le fourgon qui s’éloigne au grand trot avec son escorte de gendarmes, et suivi par le fiacre de l’aumônier.

Un tumulte. C’est un cabot de café-concert, qui s’est précipité… Bien que le sang ait été rapidement épongé, il a eu le temps d’en imbiber son mouchoir. On le hue.

Au premier barrage, parmi cette foule qui n’a rien vu, mais qui a passé la nuit là, attirée par cette sympathie inexplicable de l’homme vers un autre homme, qui va mourir et qui, seul dans l’humanité, sait à quel moment précis et de quelle mort il va mourir, – une fille, aux traits fatigués, est reconnue. C’est la maîtresse d’un assassin, qui a fini ses jours ici deux ans avant !… Elle ne manque pas une exécution… Elle suit d’un regard indéfinissable le fourgon qui s’éloigne, puis elle monte dans sa voiture et part, poursuivie par les invectives.

« Va donc, eh ! môme la crotte ! »

Puis tout ce monde s’écoule, très calme, pendant que le Greffier de la Cour d’appel se rend à la Mairie du XIe arrondissement pour faire rédiger l’acte de décès du condamné, « décédé ce matin place de la Roquette, à sept heures et demie. »

 

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(Oscar Méténier, La Chair, Paris : C. Marpon et E. Flammarion, 1885)