Rien n’est tenace comme la mémoire de l’enfance. Tous les événements et les impressions de cet âge, en apparence si mobile, demeurent ineffaçables dans le cerveau de l’homme. La jeunesse dédaigne d’ordinaire ces charmantes puérilités. Entraînée par les flots de ses désirs et de ses passions, elle n’a le temps de ne songer qu’à elle-même, et répudie peut-être le souvenir de tous ces éclairs de joie et de douleur, par la seule crainte qu’on ne puisse supposer qu’elle en est encore à les éprouver. L’âge mûr, avec ses soucis et ses préoccupations, n’a guère le temps de se rappeler les fantastiques images de ses premières années. Ces images d’ailleurs, malgré la vivacité de leur coloris, ont une valeur et des dimensions si différentes, que l’homme, dans sa présomptueuse vanité, les rejette et ne veut pas croire qu’il ait pu les éprouver. En effet, ce qui fait pleurer l’enfant fait rire l’homme, et ce qui fait pleurer l’homme fait rire l’enfant. Aussi n’est-ce qu’à la vieillesse que cette mémoire de l’enfance revient dans toute sa plénitude et dans tout son charme. Quand les illusions de la vie se sont dissipées, quand les passions se taisent, quand le calme et le repos de la soirée succèdent aux travaux et aux agitations de la journée, alors ces sons lointains, ces vagues murmures que le bruit du monde au-dehors et les peines de la vie au-dedans de nous avaient amortis, surgissent lentement un à un et viennent caresser nos cœurs. Alors, la lampe du souvenir s’allume dans notre intérieur, et nous repassons avec bonheur les joies naïves de notre enfance ; nous récapitulons ce que nous avions oublié : les chants si simples qui, les premiers, avaient réveillé les sentiments de l’harmonie dans nos âmes, les sites qui, les premiers, leur avaient révélé l’amour de la nature, si voisin de celui du Dieu. Nous aimons à les suivre, ces images variées et gracieuses, comme on aime à contempler les nuages roses que le couchant laisse après lui ; et ce mélancolique plaisir est d’autant plus grand quand la nuit qui approche va nous les dérober sous ses ombres. Ces souvenirs, tout légers, tout passagers qu’ils nous semblent, ne sont pas sans de graves enseignements. Souvent ces paroles, ces chants, ces sites, par la naïve admiration qu’ils nous inspiraient, par la fréquence même des impressions dont ils nous frappaient, ont déterminé la tendance de nos facultés, ont été la cause de telle ou telle vocation qui, faute de remonter vers sa source, nous paraît être une inspiration ou une fatalité. Il en est de même de nos sympathies et de nos antipathies, des dernières surtout, et les parents devraient éviter avec plus de soins qu’ils ne le font ordinairement, de semer, par des propos imprudents ou des partialités évidentes ou cachées, les germes des passions haineuses qui, croissant à l’ombre, s’élèvent soudain avec une effrayante vigueur. D’où sont-elles venues ? qui les a implantées ? se demande-t-on ensuite. Est-ce la nature naturellement perverse de l’homme ? est-ce le démon, ennemi du genre humain ? Et sans doute c’est tout cela, aidé des impressions de l’enfance nourries de tout ce qu’on est habitué à nommer enfantillages et puérilités. Enfantillages et puérilités qui constituent les véritables éléments de la vie, puisque ce sont les seuls qu’elle puisse comprendre, et dont elle puisse nourrir son imagination avide de sensations et d’idées.

 

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(Mme Bagréeff-Spéranski, Le Livre d’une femme, Leipzig/Paris : F. A. Brockhaus/E. Dentu, 1867)