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(Pierre Mac Orlan, in Constellation, le monde vu en français, première année, n° 1, mai 1948)
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(Pierre Mac Orlan, in Constellation, le monde vu en français, première année, n° 1, mai 1948)
Je ne sais quelle impression ressentit Christian, mais, pour mon compte personnel, j’eusse donné beaucoup pour pouvoir me sauver ; il me semblait sentir des filets d’eau glacée courir dans tous mes os.
Sur la braise d’un fourneau de forme étrange, il y avait un long tube de fer. Rosenijed y posa un thermomètre.
« Vingt degrés, dit-il, c’est le bon moment ! Hou ! hou ! ha ! hi ! hi ! ha ! hou ! hi ! hé ! »
Et, de tous côtés, j’entendis sortir des murailles des voix qui criaient : « Hou ! hou ! ha ! hi ! hi ! ha ! hou ! hi ! hé ! » et les éclats de lumière, les entassements d’ombre, les bourdonnements recommencèrent. En même temps, j’aperçus un grand tableau sur lequel des hiéroglyphes blancs, formés de traits saccadés comme les sinuosités des éclairs, apparaissaient par instants.
La frayeur fut plus forte que ma volonté ; je ne pus retenir un cri. Les échos et le lueurs me répondirent ; en même temps, une force inexplicable me souleva de terre et me jeta hors du laboratoire. Je tombai assis sur la dalle froide, et, quand je repris un peu de calme, je me trouvai en pleine lumière dans la grande salle où les crânes, les têtes de plâtre peint et le reste, semblaient me contempler.
À mes côtés, mon ami Christian se tordait de rire, ce qui ne me rassurait guère, et le docteur, dont la vue ne diminuait point mon effroi, balbutiait des paroles d’excuse. Dans l’état où je me trouvais, je distinguais à peine sa silhouette et je ne l’entendais pas. Il me quitta, se dirigea vers une sorte de cornet acoustique dans lequel il lança un son suraigu.
Aussitôt, une vielle femme emmitouflée dans une couverture de laine apparut ; le docteur leva les mains, agita bizarrement les doigts ; la vieille répondit à ses gestes par d’autres gestes non moins extraordinaires et disparut. Elle rentra un instant après, portant un verre plein d’un liquide incolore, qu’elle tournait vivement avec une petite cuiller. Elle s’avançait lentement et sur la dalle sonore sans qu’on distinguât le bruit de ses pas non plus que si elle eût effleuré le sol, comme font les willis ou les sorcières. La vieille sourit et me tendit le breuvage, pendant que la voix du docteur murmurait :
« Buvez, monsieur, buvez ; cela vous remettra.
– Mais buvez donc, farceur ! » hurla Christian.
Farceur ! moi ! j’étais le farceur dans toute cette affaire, paraît-il. Je ne m’en serais jamais douté ; je pris, comme on dit vulgairement, mon courage à deux mains, et de l’autre le verre qu’on me tendait, bien que je me défiasse horriblement du liquide qui s’y trouvait contenu ; je n’osais ni le boire ni refuser de le boire. Dans cette alternative poignante, je l’avalai tout d’un trait. Cela avait le goût de l’eau sucrée avec de la fleur d’oranger.
Je ne pouvais point retrouver mes sens. Le docteur fit encore des signes à la vieille, qui lui répondit par d’autres signes, disparut sans bruit, puis, sans plus de bruit, reparut, me fourra ses doigts gris et secs dans la bouche. J’eus alors une violente sensation de brûlure au palais. Je revins à moi et je me relevai.
« Ah ! j’ai eu bien peur, monsieur, me dit doucement le docteur, en me voyant enfin debout
– Et moi, lui répondis-je, j’ai eu plus peur que vous.
– Je vous dois mille et mille excuses. J’ai cédé à un mouvement de vivacité que vous me pardonnerez, quand vous saurez que vous venez de me faire manquer une expérience que j’ai tentée à plus de cent reprises, et qui réussissait aujourd’hui pour la première fois. Peut-être me faudra-t-il des années pour retrouver une aussi belle occasion. Mes appareils révélateurs et multiplicateurs des sons, mes instruments phonographiques étaient dans un état d’harmonie et de sensibilité que je désespère de retrouver jamais, et vous avez tout fait manquer, en poussant, sans m’avertir, les malheureux cris qui vous ont échappé. Ah ! si vous m’aviez averti ! quel renseignement merveilleux j’en aurais tiré ! »
Je trouvais ce « si vous m’aviez averti ! » monumental.
J’avais plus ou moins, comme tout Parisien d’un certain Paris, l’habitude des charges d’atelier, mais j’ignorais absolument qu’il pût exister des charges de laboratoire ; néanmoins, sans me fâcher de celle-ci plus que je me fusse formalisé de celle-là, je laissai comprendre qu’elle me semblait éclatante et que jamais, parmi nos plus féroces rapins, je n’en avais rencontré une semblable. Le docteur, loin de se froisser de mes observations, semblait s’en amuser beaucoup. C’était pour lui une fête inaccoutumée de s’entendre accuser de plaisanterie ; mais il reprit bientôt son air tranquille en me demandant, sans plus de transition, si j’aimais la musique et si je fréquentais les grands concerts instrumentaux.
Décidé à voir jusqu’où iraient ces bizarreries, je lui déclarai, ce qui est vrai d’ailleurs, que je ne manquais pas une des séances des concerts populaires du Cirque.
« Eh quoi ! monsieur, vous allez aux concerts populaires et vous n’y avez jamais observé un phénomène qui s’y produit à chaque séance ! À certaines phrases musicales, la salle s’éclaire tout à coup ; puis, après ces phrases, reprend sa lumière normale. Si vous n’avez pas encore fait cette remarque, ne manquez pas de la faire, dès que vous en aurez l’occasion. Regardez, en même temps que la salle, les lustres, et vous verrez que les flammes se lèvent et s’abaissent ; écoutez soigneusement et vous entendrez qu’elles chantent. C’est ce que nous autres, vieux pions, nous nommons des effets de flammes sensibles et des effets de flammes chantantes. Il y a, comme cela, dans la vie usuelle, cent mille phénomènes plus étonnants les uns que les autres et que personne ne distingue. Par exemple encore, celui-ci : lorsqu’un grand orchestre de théâtre attaque certaines notes, les becs de gaz de la rampe filent immédiatement. Je pourrais vous citer telle phrase de Meyerbeer qui, régulièrement, fait éclater un certain nombre de verres toutes les fois qu’un grand nombre d’instruments la jouent.
Eh bien, les musiciens n’y font nulle attention.
C’est une série d’épreuves semblables à celles qu’ils négligent que je fais sur des flammes chantantes et sur diverses sortes de gaz produisant des flammes dont la sensibilité varie. Quelques-uns ont déjà une très vive sensibilité et une sonorité puissante ; cela doit m’amener à déterminer certaines règles de l’émission des sons. Voilà tout le secret de ces lueurs violentes et de ces bruits étonnants. Mon rêve est d’emmagasiner des sons et des échos, de les multiplier, de les grouper, de les fondre en un grand bruit unique, de forme déterminée ; ainsi, quand j’aurai pu centupler la puissance d’un son émis, je pourrai décomposer le silence et j’entendrai les infiniment petits du bruit et de la parole.
J’ai déjà obtenu quelques résultats qui me conduiront à d’autres plus importants.
Par exemple, vous venez de voir ma servante ; elle est sourde et muette, deux infirmités qui me plaisent absolument ; de plus, je l’ai dressée de façon telle, qu’elle est absolument silencieuse ; je ne l’entends pas même marcher, car j’exige d’elle qu’elle ne circule ici qu’avec des semelles de feutre. Avec elle, j’obtiens donc un calme absolu, indispensable à mes travaux, car il évite de mêler aux bruits que j’analyse des bruits étrangers et inattendus qui troubleraient l’atmosphère dans laquelle je pratique et ne le laisseraient point absolument homogène. Je n’ai ici, comme vous voyez, ni filet d’air, ni vent, ni courant d’air, grâce à ma cloison qui jette d’un seul bloc tout l’air extérieur.
Vous savez aussi bien que moi que l’intensité du son est plus grande quand la température est plus basse, ce qui vous explique pourquoi on gèle dans cette grande halle et pourquoi les vêtements chauds y sont nécessaires ; mais ce que vous ignorez, c’est ma façon de communiquer avec ma sourde. De près, c’est très facile ; la phonomimie, ou mimique des sons, nous suffit amplement. De loin, je me sers des appareils phonographiques (c’est-à-dire inscripteurs des sons) les plus simples et d’usage courant.
Je l’avertis au moyen de flammes sensibles. Je ne la sonne pas, je l’éclaire. Je pousse un cri dans le cornet acoustique qui est en rapport avec les flammes placées dans sa cuisine, et la cuisine s’éclaire immédiatement ; la voilà avertie. Elle met son appareil phonograpbique en relation avec le cornet, et aussitôt elle lit sur un papier enduit de noir de fumée les paroles que je prononce dans l’autre chambre. Elle les déchiffre aussi facilement qu’un musicien une romance ou qu’un égyptologue un obélisque ; ce n’est pas plus compliqué que la sténographie ou l’ancien télégraphe à bras.
D’ailleurs, ajouta le docteur en manière de dissertation, la télégraphie est encore dans l’enfance. Un jour viendra où l’on ne s’écrira plus ; on se parlera comme je parle à ma servante, soit par les phonographes, soit par les plaques vibrantes, – des sortes de tambours de basques, sur lesquels on dépose une poussière très fine que les vibrations du son font trembler comme le bruit du canon fait trembler vos vitres. On saupoudre ces plaques vibrantes d’un sable très fin ; le sable, en se déplaçant, forme des arabesques que les télégraphistes sauront fixer et lire ensuite. Ce petit système appliqué à la vie privée aura cet avantage bouffon de garder la trace écrite des paroles dites. Voyez quel désastre pour les gens de mauvaise foi, quel secours pour la justice, quelle aubaine pour les absents ! »
Christian interrompit :
« Et quel… »
Mais il resta court.
Le docteur venait de se précipiter sur lui et, lui passant très rapidement la main droite sur le nez, puis ayant rapidement fermé la main, il prit de la main gauche une fiole de cristal et y introduisit une mouche qu’il venait ainsi inopinément de cueillir sur le visage de son collègue. La mouche exécutait dans la fiole un violent bourdonnement. Rosenijed en approcha un pendule, petit instrument composé d’une potence à laquelle est suspendue par un fil de soie une petite boulette de sureau. La petite boulette se livra le long des parois du vase à une danse folle.
Comme Christian s’était fort amusé de mon ahurissement, je ne m’amusais pas moins de sa stupéfaction. Quant au docteur, il avait la mine épanouie d’un bourgeois qui montre sa petite maison de campagne à un visiteur du dimanche et qui s’efforce d’être de la plus gracieuse et de la plus délicate amabilité. C’est le sourire aux lèvres qu’il nous expliqua que la petite boule de sureau dansait selon les vibrations du son dans la fiole, qu’elle traduisait ainsi par conséquent les bourdonnements de la mouche et que les moyens pratiques ne pouvaient manquer de noter par suite le chant de la mouche. Alors, tout serait pour le mieux, car lui se chargerait de la traduction.
Mais il en revint bientôt à ses flammes et me maudit derechef pour l’expérience que j’avais fait manquer. Les flammes qui m’avaient tant effrayé étaient, paraît-il, le produit d’un gaz qui s’obtient seulement par une macération de plusieurs années.
À un certain degré de macération, ce gaz a toute sa puissance, mais il la perd dès que l’effet de vibration est produit. Peut-être des années se passeraient-elles avant qu’il fût possible d’atteindre de nouveaux résultats équivalents à ceux qu’il aurait pu obtenir aujourd’hui.
« Ah ! disait le docteur, ces malheureux gaz, nous les avions si bien soignés, elle et moi, car c’est un trésor que cette femme ! »
(À suivre)
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(Maurice Dreyfous, in Le Moniteur universel, n° 90, dimanche 1er avril 1877 ; « Twee Mannen en een Monster in een Werkkamer » [Deux Hommes et un monstre dans un atelier], estampe de Johannes Josephus Aarts ; illustration d’Edward Lear pour A Book of Nonsense, 1846)
On racontait des histoires extraordinaires. À tour de rôle, chacun des convives sortait la sienne, et, dès que l’un d’eux avait terminé une anecdote tant soit peu sensationnelle, le vice-consul, qui voulait à tout prix avoir le dernier mot, s’empressait d’intervenir. Il s’écriait alors : « Moi, j’ai vu plus fort que ça ! » et se lançait sans plus tarder dans quelque récit fantastique.
« Moi, j’ai vu plus fort que ça ! s’écria-t-il une fois de plus. J’ai connu un bonhomme qui avait imaginé d’utiliser la voracité légendaire des autruches pour faire de la contrebande. Vous n’ignorez pas que ces animaux avalent volontiers des morceaux de bois, des objets de métal, des cailloux, et digèrent le tout avec une facilité remarquable. Mon gaillard en avait donc acheté une, à laquelle il faisait absorber des montres, des bijoux, des couverts d’argent et autres articles manufacturés du même genre. Une fois son oiseau bien lesté, il se présentait innocemment à la douane, prétendant conduire l’échassier au jardin zoologique le plus proche. Puis, la frontière heureusement franchie, il tapait familièrement sur les flancs de l’autruche, en disant : « Dédouanons, ma chérie, dédouanons. » Et celle-ci, merveilleusement dressée, s’empressait de restituer l’horlogerie, la bijouterie, l’argenterie et toute la ferblanterie par les voies les plus naturelles.
À la longue, il se fit pincer. Un jour, il avait gavé l’animal de toute une cargaison de réveille-matin, nouveau modèle, d’une sonorité extraordinaire. Il paraît que ces appareils avaient été montés par le fabricant. Et voici qu’au moment précis où mon bonhomme affrontait, avec son flegme habituel, les regards inquisiteurs du douanier, un vacarme épouvantable se déclencha dans le ventre de l’autruche. Cela faisait une musique infernale, qui eût pu réveiller tout un cimetière !
La pauvre bête s’affola. L’émotion produisit, sur ses intestins, un effet bien compréhensible. Et ma chérie ne put s’empêcher de dédouaner sur-le-champ, lâchant successivement deux ou trois douzaines de réveille-matin sous les yeux de l’employé, sensiblement estomaqué de l’aventure. »

Un silence glacial accueillit cette fin de l’anecdote. Tout le monde s’accordait à trouver le vice-consul assommant avec ses inventions stupides. C’est alors que le professeur Tournemolle, resté muet jusqu’alors prit la parole à son tour :
« Écoutez, vice-consul, votre petite histoire est évidemment assez surprenante, mais je vous dirai, moi aussi : « J’ai vu plus fort que ça ! » Il y a une vingtaine d’années, je promenais une troupe de douze kangourous, que j’exhibais dans les music-halls. Après avoir parcouru l’Europe centrale, j’arrivai dans la région des Balkans, qui était alors, et ça n’a guère changé sans doute, assez mal desservie par le chemin de fer. Je voyageais donc en roulotte, visitant toutes les petites villes et gagnant ma pauvre vie tant bien que mal. Or, comme je m’apprêtais à franchir la frontière roumaine, je fus averti charitablement qu’en vertu des droits prohibitifs, votés récemment sur l’importation du bétail, j’allais avoir pour l’entrée de ma petite troupe des frais de douane considérables. Naturellement, je me récriai, faisant valoir avec raison que mes kangourous ne sauraient être assimilés à des bestiaux. Mais l’on m’engagea à me méfier.
Comme bien vous le pensez, la perspective de cette dépense imprévue ne m’enchantait guère. Je me creusais la tête, cherchant à imaginer quelque combinaison propice, lorsque tout à coup, au cours de la répétition quotidienne, en voyant en face de moi mes douze kangourous, alignés par rang de taille, selon la coutume, je fus ébloui par une idée géniale.
Vous savez que le kangourou femelle est pourvu d’une poche, qui lui sert à transporter sa petite progéniture. Or, les miens appartenaient tous au beau sexe. Je les avais choisis tels, les mâles étant le plus souvent d’humeur difficile et plutôt rebelles au dressage. Je saisis donc le plus petit par la peau du cou et me mis en devoir de le faire entrer dans la poche de son voisin immédiat, l.’opération fut, certes, un peu laborieuse, mais, finalement, elle réussit à merveille. Ainsi augmenté de son camarade, le deuxième kangourou paraissait à peine plus gros que de coutume. On ne se doute pas de l’élasticité des parois abdominales chez les marsupiaux !
Ce résultat satisfaisant m’encouragea à introduire de même façon ce deuxième kangourou dans la poche du troisième. J’y parvins, non sans peine, je dois le reconnaître, mais j’y parvins. Ainsi augmenté de ses deux camarades, le troisième animal paraissait évidemment plus volumineux que d’habitude, mais pas tant qu’on pourrait le croire… Dès lors, je vous le demande un peu, vice-consul, pourquoi me serais-je arrêté en si bon chemin ? Vous comprenez bien que j’insérai immédiatement un troisième kangourou dans le quatrième et, sans insister sur les difficultés toujours grandissantes de chaque introduction, je vous dirai simplement que le quatrième fut ensuite caché dans le cinquième, lequel disparut à son tour dans le sixième, dissimulé sitôt après dans le septième, qui s’engouffra dans le huitième, que je fourrai pareillement dans le neuvième, tassé lui aussi dans le dixième, que je comprimai tant bien que mal dans le onzième, qui fut enfin bourré péniblement dans le dernier. Chaque fois, l’opération exigeait de ma part un effort de plus en plus fantastique. À la fin, j’étais obligé de m’asseoir dessus pour tout faire entrer.
Ce douzième kangourou mesurait heureusement des proportions géantes. Je l’avais baptisé Adèle Tavernier. C’était une créature dévouée, qui fit preuve de la meilleure volonté du monde à recevoir cette charge inaccoutumée. Profitant de ses bonnes dispositions, je la fis grimper dans la roulotte et me présentai sans tarder à la douane, n’amenant, en apparence du moins, qu’un seul kangourou.
Les employés se montrèrent tracassiers au possible. Je dus faire descendre l’animal du véhicule, pendant qu’ils furetaient de toutes parts. Au bout d’un instant, je m’aperçus qu’Adèle Tavernier commençait à donner des signes de détresse. Outre qu’elle avait à supporter le poids d un fardeau épouvantable, il faut bien se rendre compte que le onzième kangourou, qui étouffait dans sa poche, n’avait pas tardé à s’agiter de plus belle. L’inconvénient eût été minime, si ce onzième kangourou n’avait été lui-même plutôt secoué en par le dixième, que tracassait sensiblement le neuvième, dans lequel se démenait le huitième, où gigotait pareillement le septième, révolutionné à son tour par le sixième, que chambardait le cinquième, où se trémoussait le quatrième, dans lequel bondissait le troisième, torturé lui-même par le deuxième, où se livrait à une sarabande fantastique le petit premier. Il en résultait un remue-ménage de tous les diables ; on martyrisait cette pauvre Adèle, lui comprimant les boyaux, lui écrasant les rognons et lui défonçant le péritoine. La malheureuse bête faisait peine à voir.
Heureusement, il y avait autour de nous pas mal de monde. Un tas de badauds étaient accourus, avides de contempler l’étrange quadrupède. Et la présence de cette foule donnait à l’animal l’impression de se trouver devant le public. Or, Adèle Tavernier était une personne bien élevée, qui savait se conduire en société. Elle se contractait désespérément, pour ne pas laisser échapper sa charge. Je l’excitais d’ailleurs de mon mieux, fixant sur elle mon œil sévère des grands jours, faisant claquer ma langue, agitant ma badine et me demandant avec angoisse quand ces maudits gabelous auraient terminé leur visite.
Les douaniers reparurent enfin, m’annonçant que je pouvais partir. Mais, hélas ! il était trop tard. Adele Tavernier avait épuisé ses forces. Je vis ses yeux chavirer, ses épaules fléchir… Et v’lan ! comme un diable jailli d’une boîte, le onzième kangourou bondit en l’air, pour retomber sur le sol quelques pas plus loin. Les douaniers s’arrêtèrent net. Des cris de stupeur partirent de la foule. Mais tous ces braves gens n’étaient pas au bout de leurs surprises, car cet animal avait à peine touché terre que déjà, vous le devinez, vice-consul, le dixième apparaissait à son tour, laissant sortir immédiatement le neuvième, qui lança devant lui le huitième, d’où s’échappa le septième, expulsant pareillement le sixième, qui projeta sitôt après le cinquième, lequel vomit le quatrième, d’où sauta le troisième, crachant le deuxième, duquel déboula le petit premier. En moins de cinq secondes, mes douze kangourous se trouvaient tous à la queue leu leu, assis sur leur derrière, humant l’air pur avec délice et agitant comiquement leurs courtes pattes de devant, comme une bande de petits enfants bien sages, qui diraient bonjour à la dame.
La moitié des badauds attroupés avaient fui, remplis d’épouvante. Les autres demeuraient là, yeux écarquillés, bouche bée, ne sachant évidemment s’ils étaient le jouet d’une hallucination diabolique ou s’ils assistaient à quelque tour de passe-passe invraisemblable. Pour moi, je ne perdis pas le nord. Je tapai familièrement sur l’épaule du gabelou le plus proche, lâchant cette bourde :
« N’est-ce pas qu’ils sont bien imités ! »
Et, sifflant ma petite troupe, je partis gaillardement, sans demander mon reste. »
Depuis un bon moment déjà, le vice-consul donnait des signes d’inquiétude. Lorsque le narrateur eut terminé son récit, il risqua :
« Vous avez beaucoup d’imagination, professeur !
– Nullement. Je ne fais que rappeler de vieux souvenirs.
– Vous n’avez pourtant pas la prétention de nous faire croire que cette aventure vous est vraiment arrivée ?
– Je vous jure, mon cher, que ma petite histoire de douane est tout aussi vraie que la vôtre et que toutes celles que vous avez racontées tout à l’heure. D’ailleurs, c’est bien simple ; savez-vous qui j’aperçus, ce jour-là, dans la cour de l’hôtel où j’allais loger avec ma troupe ? Je vous le donne en mille.
– Non… je ne vois pas.
– Précisément votre bonhomme à l’autruche qui était en train de faire dédouaner sa chérie. Voilà, certes, un témoin autorisé, dont vous ne contesterez pas la valeur. Si vous le rencontrez un de ces matins, vous pourrez toujours lui demander quelques détails. »
Le vice-consul jugea superflu de prolonger cette conversation, mais l’attitude plutôt gênée qu’il garda durant le reste de la soirée prouva clairement qu’il n’avait pas beaucoup goûté la petite plaisanterie.

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(Édouard Osmont, « Contes du Journal, » in Le Journal, n° 680, mercredi 10 mai 1911 ; in Fantasio, septième année, n° 138, lundi 15 avril 1912 ; « Les Contes du Journal du Peuple, » in Le Journal du Peuple, sixième année, n° 281, dimanche 9 octobre 1921. Ce texte a été repris dans le recueil éponyme, Paris : Ernest Flammarion, collection « Les Auteurs gais, » 1920. « Emozionante Fuga di parecchi canguri da una stazione ferroviaria di Londra, » illustration d’Achille Beltrame pour La Domenica del Corriere, 22 mars 1903 ; les deux illustrations intérieures d’André Hellé sont tirées de la publication dans Fantasio)
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☞ Le texte d’Édouard Osmont a été plagié par l’illustrateur Harry Gonel sous le titre : « Les Douze Kangourous de Jimmy O’Magrott, » paru en mai 1912 dans Le Petit Illustré pour la jeunesse et la famille.
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(Harry Gonel, in Le Petit Illustré pour la jeunesse et la famille, neuvième année, n° 417, dimanche 19 mai 1912. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
Nous sommes heureux de faire connaître aux lecteurs de la Grande Revue un des écrivains les plus originaux de l’Italie : nous avons emprunté à l’un de ses recueils les plus récents (1) la nouvelle que nous publions. Notre ami G. Prezzolini nous a communiqué sur cet auteur les renseignements essentiels qui suivent.
Massimo Bontempelli, né à Côme en 1885, a presque toujours vécu dans l’Italie centrale. Professeur de gymnase, il a échoué à plusieurs concours et il a fini par abandonner l’enseignement et s’est mis à écrire des nouvelles et des pièces de théâtre. Dans l’un de ses premiers livres satiriques, Le Socrate moderne, il a brossé la caricature du professorat. Il s’est fait une place à part dans la littérature contemporaine d’Italie. Le monde imaginaire, mais cérébral, qu’il a créé apparaît sous une lumière et avec une netteté extraordinaires, mais en même temps doué d’une grande froideur. Ses personnages ont la raideur des marionnettes, et l’on trouve dans leurs tragédies autant de larmes et autant de sang que peuvent en verser des fantoches. Le charme de ses invraisemblables récits consiste précisément dans le contraste qui existe presque toujours entre la grandeur des événements et la petitesse ou l’insensibilité des protagonistes.
Une de ses comédies, représentée au théâtre de Pirandello, à Rome, Dea ultima, a eu du succès, et l’on dit que Dullin va la représenter au théâtre de « l’Atelier. »
G. B.
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Hallstatt est un pays fameux pour les géologues. Je suis arrivé à Hallstatt sur un petit bateau à rames, qui partait d’un mélancolique et ombreux point de la croûte terrestre, appelé Obertraun. C’est un voyage de vingt-cinq minutes et, pendant tout ce temps, le canot était accompagné d’un vol de papillons blancs, qui, traversant la vapeur qui comme un voile sacré s’élève de la surface de l’eau, vont continuellement pour leurs mystérieuses affaires, d’une rive du lac à l’autre. De temps en temps, l’un s’appuie sur l’eau pour se reposer ; quand ils ne savent pas bien, ils se noient. Tout cela importe peu à mon aventure.
Ce qui est le plus nécessaire à connaître pour mon récit, c’est ceci : Hallstatt est une toute petite ville. Elle a huit cents habitants. Ce n’est pas sa faute : il n’y en a pas davantage. Devant, il y a le lac, et derrière, la montagne, tout de suite raide, qui protège le pays et l’étouffe, comme font souvent les protecteurs. Une bande de terrain plat entre la rive du lac et le pied de la montagne ; une autre bande encore plus étroite et plus courte, plus haut, sur quelques points arasés et aplanis de la roche, puis la roche monte, inexorable, et il n’y a plus de place pour des existences mortelles.
Les bandes sont réunies entre elles, – en dehors de la cascade scintillante du Mühlbach, – par des sentiers roides et des escaliers étroits, taillés dans la pierre, juste comme Dante en trouva dans le Purgatoire. Dans ces bandes, avec quelques maisons pour les huit cents habitants, ont trouvé place les choses les plus nécessaires à la vie sociale : un établissement de bains, une église, un musée et un cimetière. C’est ici que nous arrivons à l’important.
*
Ce cimetière est minuscule. La gardienne m’en a fait observer la petitesse avec une espèce de vanité. J’ai cru comprendre qu’elle se glorifiait qu’il meure peu de gens à Hallstatt. Ce n’était pas cela. Elle ajouta soudain : « Il n’y a pas de place pour tous les morts. Et il n’y a pas d’autre terrain disponible, l’espace manque.
– Et alors ?
– Alors, à peine le cimetière est-il plein, – et elle faisait signe de sa paume ouverte sur le jardin de croix et de fleurs, où nous passions à la façon d’Hamlet, – à peine est-il plein et a-t-on besoin de le remplir un peu, alors on le vide : on enlève peu à peu les morts anciens, et l’on y met les morts nouveaux.
– Et, pardonnez-moi, les morts usés ? je veux dire ceux qu’on enlève ?
– Là. »
Elle montra une porte close dans un mur que doublait un morceau de la paroi rocheuse. La vieille m’invita : « Voulez-vous que nous entrions ? »
Elle ouvrit la porte. Et d’abord, en pénétrant dans une large pièce, j’eus soudain l’impression comme d’une vaste blancheur, pleine de trous d’ombre et de grimaces, et, tout d’un coup il m’apparut qu’il y avait là une grande réunion, une exposition de crânes. Par plans dégradés, des tablées de crânes tout blancs : tous en files serrées et parfaitement alignées, comme dans un régiment passant la revue, comme sur les étagères d’un liquoriste, un peuple immobile et clair, plein de regards.
« On conserve, expliquait ma Béatrice, le crâne de chaque mort, nettoyé à la perfection dans un liquide spécial, et on le met là. Une tête tient peu de place, et pour un mort la tête suffit. »
Plusieurs questions se pressèrent sur mes lèvres ; celle qui était peut-être la plus importante en sortit :
« Mais les inscriptions ?
– Vous voulez dire, le nom et le prénom ? car tout le reste n’a guère d’importance.
– C’est vrai.
– Le nom et le prénom, regardez. Ils sont dessus. »
Je me penchai. En effet, sur l’os frontal de chaque crâne, tout de suite au-dessus de l’arc sourcilier, étaient inscrits en larges caractères un nom, un prénom et deux dates. Et je m’aperçus que, sur le front du crâne que je regardais, était de même peint, au-dessus du nom et en faisant tout le tour, comme une couronne, un rameau tout vert de laurier. La même chose sur le crâne voisin, et sur celui qui suivait ; mais, ensuite sur le front d’un autre, je vis que la couronne était de roses : une guirlande. Et en regardant ainsi l’un après l’autre plusieurs de ces fronts, je vis que tous portaient peinte une couronne ou de vert laurier ou de roses pourprées.
« Ceux au laurier, expliquait Béatrice, étaient des hommes ; ceux aux roses étaient des femmes.
– J’aurais dû le comprendre, » repris-je.
*
Mais le centre de toute la réunion était occupé par un énorme livre fermé, et par-dessus, cinq ou six crânes à laurier et un avec les roses, des roses pâles.
« C’est l’Évangile : ce sont les têtes des frères, et la femme est une sœur. »
Je crois que je demeurai bouche bée. La dame me rappela à moi en me disant :
« Voyez celui-ci. »
Sur le crâne qu’elle m’indiquait, au lieu de la couronne de laurier ou de la guirlande de roses, c’est un serpent qui était peint.
« Celui-ci est mort de la morsure d’un serpent.
– C’est pour cela, dis-je, qu’il n’est plus ni homme ni femme. »
Béatrice ne répondit pas. Je regardai encore un peu, puis je m’en allai.
*
Comme je m’éloignais lentement de ce lieu singulier, une pensée me vint : « Si je mourais inopinément ici, sur mon front, dégarni de tout cuir inutile et blanchi dans un liquide tout spécial, on peindrait un rameau de laurier. Tous les poètes devraient chercher à venir finir leurs jours à Hallstatt. »
Je regardai toutefois avec quelque hâte ma montre ; mais il s’en fallait de plusieurs heures qu’on fût au soir, c’est-à-dire au moment du départ du bateau.
« Que faire jusqu’à ce soir ? »
Le Diable (qui me doit quelque reconnaissance pour la défense que j’ai parfois entreprise de ses actes) me suggéra une pensée singulière.
Je revins en arrière, retrouvai Béatrice, lui demandai si le peintre de roses et de lauriers – et exceptionnellement de serpents – était à Hallstatt.
La femme me montra une tache verte et blanche au bout de la bande la plus élevée du pays :
« Voilà un jardin, voilà la maison du jardinier. C’est lui. »
Je grimpai par les escaliers, les sentiers et les roches ; j’atteignis le jardin. Sur le seuil de la maisonnette, je trouvai le peintre, qui lavait un pied de salade.
*
Je l’aurais rencontré à Rome, employé régulier dans n’importe quel ministère, il ne m’aurait causé aucun étonnement, tant son aspect était ordonné, médiocre, et tranquillement sûr. Et, en vérité, je ne m’en étonnais pas même trop là : je sais de loin que les choses les plus étonnantes s’habillent parfois à la bonne franquette et revêtent des couleurs rassurantes. Il ne s’étonna pas non plus que je vinsse l’entretenir. Assis sur un banc à la porte de la maison, je l’interrogeai : sur les légumes, d’abord, et puis sur les crânes ; il me répondit toujours exactement des choses sans intérêt. Au bout de dix minutes de conversation, mon esprit était dégagé de toute curiosité. Ses réponses donnaient rapidement une couleur de médiocrité à tous les sujets. Je réussissais désormais à ne sentir plus rien de curieux dans ce pays, ni de rare dans ses coutumes mortuaires, et la profession de l’homme me paraissait la plus commune de la terre ; il n’y a pas de jardinier au monde qui n’arrondisse son gain en peignant des roses et des lauriers sur les crânes de tous les morts déterrés de son village.
Je me levai pour prendre congé. À cet instant, le Diable dut de nouveau apparaître invisiblement à mes côtés. Et il me montra le front de l’homme qui était large et tout blanc. Et il me suggéra une demande soudaine :
« Vous n’avez jamais pensé… » commençai-je. Il m’interrompit tout à coup : « À quoi ? »
Je ne savais comment renouer. Je rougis. Il attendait. Je dus me lancer à corps perdu dans l’inattendu :
« Quand, dans cent ans, vous aussi… et après quelque temps, pour faire de la place, votre tête également… je veux dire… »
Je me tus.
Un silence énorme et plein d’étranges choses imminentes tomba soudainement du ciel et nous sépara. Je n’osais détacher mon regard du sien.
Et voici que, à travers ce silence prodigieux qui nous séparait, je vis son regard changer de forme et de couleur, se faire ample, infini, et s’éclairer par le fond d’une lumière glaciale, qui envahit tout son visage, le rendit tout différent de ce qu’il avait été encore quelques minutes auparavant.
Et sa bouche s’ouvrit pour parler : ce mouvement ébranla le silence qui était entre nous ; puis, il le traversa encore avec ses mains, qui se tendirent pour prendre les miennes. je les sentis brûlantes. J’étais plein d’angoisse.
À ce moment, sa voix arriva finalement jusqu’à moi et d’un seul coup me tranquillisa. Son visage était encore illuminé par cette lumière polaire, ses mains frémissaient encore, mais la voix était sans changement et très naturelle.
« J’y ai pensé. »
Alors, ses mains serrèrent les miennes en une très légère étreinte et les abandonnèrent.
Je fus pris d’une confiance parfaite en lui.
« J’y ai pensé. Vous partez, m’avez-vous dit ?
– Oui.
– Vous ne le direz à personne ?
– Je vous le jure. »
Il m’entraîna à l’intérieur, dans la maison, composée seulement d’une cuisine où il y avait un lit et une petite table. Il m’amena devant un placard. Il tira de dessous son tablier une clé ; il jeta un coup d’œil soupçonneux et méchant derrière, vers la porte. Puis il ouvrit résolument le placard.
*
Il leva un bras, l’abaissa, souleva, je ne sais d’où, une étoffe sombre et ainsi découvrit soudain un beau crâne tout blanc. On voyait dessus le rameau de laurier, bien vert. Il y avait un nom et un prénom.
« C’est mon crâne, dit-il. C’est mon crâne, tout prêt. »
Je me sentis envahi par un début de catalepsie. Par un effort énorme de ma volonté, je réussis à m’écarter légèrement ; je cherchai à voir furtivement si la porte de la maison était restée ouverte.
Je sentis qu’il me regardait, et je le regardai. Je sentis qu’il attendait de moi un mot. Je regardai ce crâne, puis, par un autre effort surhumain, je souris. À travers ce sourire, j’arrivai à formuler une observation :
« Il n’y a… qu’une date.
– Ma naissance. L’autre, c’est eux qui la mettront. C’est le moins qu’ils puissent faire pour moi. »
Je me sentis dans l’obligation de poser une autre question :
« Et… vous y êtes arrivé facilement?
– Facilement ! hurla-t-il. Facilement ! C’est une découverte incroyable. Le fruit de très longues études. Facilement !…
– Pardonnez-moi ; je voulais dire, vous y avez passé beaucoup de temps ? »
Il s’apaisa un peu et, d’un voix plus calme, il commença à m’expliquer :
« Avec le secret que j’ai trouvé, il faut trois heures. Il s’agit d’extraire le crâne par endosmose, et en même temps d’y substituer un crâne factice. C’est une opération légèrement douloureuse, qu’on fait au moyen de demi-incisions avec un couteau spécial, qui est naturellement aussi de mon invention. Agissant sur moi-même, j’ai dû me servir d’une glace ; c’était moins commode, et j’ai eu plus de mal. Figurez-vous que, l’opération achevée, parfaitement réussie, je suis tombé à terre, évanoui. On m’a trouvé au bout de plusieurs heures, et on m’a envoyé me soigner je ne sais où. Revenu ici, j’avais peur qu’on ne m’eût perdu mon crâne pendant ce temps-là. Heureusement, il y était : je l’ai peint comme vous le voyez. Puis, j’ai commencé à étudier, et je suis maintenant en état de faire l’opération à n’importe qui avec très peu de douleur.
– Et… vous l’avez faite à quelqu’un ? »
Il me regarda en roulant les yeux, puis se remit à crier :
« Idiots ! Idiots ! C’est un pays de rustres, d’imbéciles, de matérialistes. Je l’ai proposée, il y a huit ans, au maire : d’abord à lui, par respect. Je la lui faisais gratis. Il s’est mis à hurler, il a fait courir par le pays le bruit que j’étais fou. Je l’ai alors offert au curé de l’église ; il m’a fait excommunier. Grâce aux calomnies de ces deux toqués, le pays s’est mis contre moi : j’ai dû dire que j’avais blagué, que je n’y pensais plus ; j’ai dû rentrer ma sublime invention… Oh ! mais je me suis vengé !
– Comment ? »
Il baissa la voix.
« Vous partez ?
– J’y compte.
– Vous ne direz rien à personne ?
– Je le jure.
– Ils sont morts tous deux, à six mois d’intervalle. Quand on les a déterrés (il baissa encore la voix), j’ai fait un changement de crânes, et sur les leurs, j’ai peint des roses au lieu de lauriers. (Il commença à rire d’un rire métallique.) Ah ! ah ! femmes, femmes, femmes pour toute l’éternité. »
Un long silence suivit, pendant lequel mon cœur, avec ses palpitations trop tumultueuses, empêcha mon cerveau de trouver une phrase d’adieu.
C’est lui qui rompit le silence tout d’un coup en me saisissant un bras et en le serrant fort, enfonçant dans mon regard les siens pleins de flammes.
« Quelqu’un d’ailleurs ! Il faut quelqu’un d’ailleurs ! Vous, vous, vous qui êtes si intelligent. Je vous la fais à vous, oui, oui : je vous la fais gratis. Et je vous le peins tout de suite. Vous en parlerez ensuite ; vous expliquerez que c est vrai, que c’est une grande invention.
– Dites-moi, dites-moi… » murmurai-je.
Il cria :
« Vous ne me ferez point, vous aussi, des difficultés ? » et il me secouait fortement.
« Non, non… d’accord… Dites-moi seulement… voilà, voilà : cette opération merveilleuse, vaut-il mieux la faire à jeun ou l’estomac plein ? »
Il parut frappé de ma question. Il desserra un peu son étreinte.
« Je crois,… je suis même certain, il vaut mieux à jeun.
– Pas de chance !
– Pourquoi ?
– C’est que, justement, il y a peu de temps, avant de venir chez vous, j’ai mangé ; j’ai beaucoup mangé ; beaucoup… Si on ne la faisait pas tout de suite ? Il faudra remettre à demain matin. Quel ennui ! »
Il commença alors à me taper affectueusement sur les bras, en me consolant :
« Allons, de la patience. Il y a bien du temps déjà de passé, attendez encore jusqu’à demain matin. Au lever du jour, venez ici, et je vous opérerai aussitôt.
– Très bien, monsieur le professeur (j’étais arrivé au milieu de la pièce), très bien. Je vais me coucher, et, demain matin, j’arrive chez vous frais et dispos (j’étais sur le seuil), et merci ! Merci ! à demain… »
Ce disant, j’avais traversé le jardinet. Parmi les ombres qui, du haut de la montagne, tombaient de minute en minute dans la vallée et l’assombrissaient, je me précipitai vers le bas, sans me soucier des marches ou des sentiers. La cloche du bateau m’appela comme la voix d’une sirène. Je crois que j’escaladai miraculeusement haies, fossés, murailles et bâtiments de toute sorte. Haletant, je bondis, en volant au-dessus de la passerelle, sur le tillac du navire ; et le bateau partit dans la nuit survenue. Mon cœur reprit son rythme normal. Ma première pensée fut :
« Qui sait si, à cette heure encore, les papillons vont, pour leurs mystérieuses affaires, d’une rive du lac à l’autre en volant à la surface de l’eau ? »
Je ne sais ce que me faisaient les papillons, tandis que je me penchais pour les chercher, et que le bateau traversait le lac en largeur ; de loin arrivèrent des sons de trompette, et des lumières de couleur apparurent. Une théorie colorée et sonore de barques approchait ; des lumières jaunes et rouges dansaient sur l’eau, toujours davantage immobile : de la plus grande barque retentirent les sons d’une petite fanfare qui jouait la Marche nuptiale de Lohengrin. Mais ceci encore, comme le voyage des papillons, ne fait rien à l’affaire.
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(1) La donna dei miei sogni.
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(Massimo Bontempelli, traduit par Georges Bourgin, in La Grande Revue, trentième année, n° 4, avril 1926 ; Andrea Chiampo, « Stuck in Self Consciousness, » image numérique, 2022)
☞ Cette nouvelle, « Pittura su cranio, » est parue en préoriginale dans le Corriere della Sera du dimanche 21 octobre 1923, avant d’être reprise dans le recueil La donna dei miei sogni e altre avventure moderne, Milano: A. Mondadori, 1925.
Inscriptions sur crâne
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C’est à tort qu’on s’imagine la mort comme un repos définitif.
Il faut bien faire de la place aux nouveaux venus, même dans les cimetières.
Le « Corriere della Sera » publie à ce sujet un curieux récit de voyage de M. Massimo Bontempelli.
Cet « explorateur » s’est rendu à Hallstatt, petite localité suisse de huit cents âmes, resserrée entre un lac et une montagne à pic.
Sur cette étroite bande de terre, on trouve une église, un musée, un établissement balnéaire, les habitations du village et un cimetière.
Celui-ci est fort petit.
Lorsqu’il arrive à se remplir, on le vide pour faire de la place aux nouveaux morts.
On disperse les ossements des vieux morts, les crânes exceptés, qu’on trempe dans une préparation liquide qui leur donne la blancheur du marbre.
Ces crânes sont alors alignés, comme des soldats à la revue, portant chacun sur le sommet une inscription indiquant les noms, prénoms, dates de naissance et de décès.
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(Anonyme, « À tous Échos, » in Le Quotidien, n° 141, jeudi 1er novembre 1923)
Nous avions organisé cette expédition avec tout le soin que de vrais chasseurs apportent dans la conduite d’une battue en montagne. Je ne connaissais l’Atlas qu’à son glorieux lever dans la lumière unique du Moghreb et vu par-dessus les plaines ondulantes de Marrakech, vu du Ram-Ram, un camp de tirailleurs où ne poussaient que des cailloux. Nous devions aller au sanglier dans la région d’Amismis, par l’étroite route en lacets surplombant les gorges des torrents bleus, par ces paysages où le ciel monte infiniment pour ne pas écraser la montagne qui s’en va d’un grand élan jusqu’à ses pointes de neige rose. Les marocains disent de leur montagne qu’elle est une fière jument qui se cabre, et c’est bien vrai qu’on a cette sensation d’un vertigineux galop sur place, d’un départ sans freins ni mors, et qu’on entend, dans l’immense poitrine de la bête de pierre, le souffle brûlant d’une fièvre qui la porte dans cette escalade fantastique.
Nous étions arrivés au soir vert dans une auberge où la table était mise. Dans leurs djellabas dont le soleil avait mangé les couleurs vives, deux garçons bronzés, descendus du village de pierrailles accroché au flanc du mont comme une ruche de guêpes, étaient accroupis dans l’angle de la cheminée : nos guides, qui avaient choisi les mules pour la longue ascension de demain et avaient alerté les rabatteurs qui pousseraient, par les vallées, les bêtes grises, sous le feu de nos fusils.
Ce n’est pas cette chasse que je veux conter, ni l’émerveillement dans l’air léger du petit jour où la montagne s’accomplit, ni l’étonnant chant d’espoir qui est comme un véritable tourment de la joie d’une source, d’un champ doré sur une pente, d’un troupeau sans berger… ni la lumière sur des ruines d’or fondu d’un château en nid d’aigle… Mais je veux dire une légende de ce château de mystère, que le soleil a mangé pierre à pierre au flanc du roc rouge, taillé d’un seul coup de l’épée à deux mains, comme les Pyrénées de Ronceveaux. C’est un de nos guides qui me l’a timidement contée. Timidement, parce que ces morts dont il évoquait le souvenir avaient été puissants, dans leurs amours et dans leurs haines. Timidement, parce que, malgré le plein jour, un petit vent malin, chargé d’odeurs troubles, un petit vent de magie soufflait au ras des herbes dans ce fond de la Vallée Maudite où la chose s’était accomplie. Et je me souviens du regard inquiet de ce va-nu-pieds aux yeux de braise, ce regard qu’il ne pouvait détourner de la face velue du sanglier que j’avais abattu d’une balle à l’épaule, en avant des soies, malgré l’armure de cuir. C’est qu’il y avait, dans l’œil mort de la bête, comme un vilain rictus, une lueur mauvaise, une grimace sournoise, inquiétante, humaine…
Le sanglier de la légende avait dû, à l’heure où se dénouaient les sortilèges, cracher ainsi son sang et cacher son secret dans ses yeux vitreux…
*
Il y a plus de trois cents ans, en ce château dont les tours s’écroulent dans les ronciers, vivait un seigneur très puissant.
Toutes les campagnes étaient soumises à son autorité et ses voisins craignaient ses armes. Un de ces grands chefs au sang doré, recevant, à leur cour, troubadours et poètes, toujours à cheval ou en fêtes, se saoulant aux grands jeux de chasse et de guerre, fiers de leur sang violent, intrépides… et superstitieux jusqu’au fond de la mœlle. Celui-ci se nommait Mohammed. Je ne sais plus le nom de tous les ascendants qui avaient illustré sa lignée, et qu’on lui donnait après le sien pour l’honorer. Il n’avait qu’un seul fils : Ali.
Ali n’était pas à l’image de son père, et les bergers, qui surprennent les secrets de la nuit, des étoiles, et entendent la plainte d’un bouleau, d’un sapin, souvent très considérable confidence, disaient qu’il avait été léché par le vent noir. Quand le vent noir vous lèche, il ne touche pas à l’harmonie du visage, à son modelé, à ses couleurs. Non… Ali était très beau. Mais ce vent de magie vous efface l’âme et vous noue au cœur un petit grain, comme une bulle de vent. Et la bulle va dans le sang, court, joue, toute seule. Allez donc arrêter une bulle capricieuse du vent noir !…
Le fils du seigneur Mohammed n’aimait pas les jeux de son âge et de son rang. Il ne prenait aucun plaisir à forcer la bête, épieu en main. Il ne se laissait jamais emporter par ces sauvages galopades sous le ventre du nuage qui tombe comme pierre devant votre cheval, à l’endroit où tout à coup le vide vient de se creuser… le nuage qui bâtit un pont sur les crevasses. Ali n’aimait que les fleurs au jardin, les contes merveilleux que laissent tomber, de leurs bouches sans dents, les vieilles qui suent au-dessus de la vapeur du couscous. Il restait dans les djellabas des femmes, ce grande garçon timide aux yeux de fille. Le seigneur qui commandait à ces hauts printemps de montagne et qui avait, avant tout le Moghreb, les hommages du soleil dans la course de ses écuries, n’était pas tendre. Il voulut forcer le sang du garçon. Comme si on pouvait donner du fouet au sang comme à ses chiens… Il l’emmena avec lui en guerre. L’enfant tua, tua, mais sans passion, sans haine. Il tua parce qu’on lui en donnait l’ordre. À la chasse, on le surprit en train de tenir des conversations inquiétantes avec les mouflons qui cherchent l’herbe sous la neige, et un berger, chargé de surveiller le jeune prince dans les randonnées qu’il faisait seul sur les champs blancs de l’avalanche, vint rapporter au château que l’enfant avait un ami chez les bêtes, un vieux mouflon aux cornes verdies par un lichen rouillé, un vieux chef de troupeau… Grand émoi au château des hommes… Le seigneur fit convoquer tout ce qui, dans la montagne, avait quelque secret avec le diable, les rebouteux, les devins, les mages, les charmeurs de serpents, et c’est un sauvage des vallées pourries, un siffleur de la flûte de roseau qui, ayant interrogé ses couleuvres vertes, rendit la sentence et l’oracle.
« L’enfant des hauts monts était possédé par un malin esprit… Dans son sang, le vent noir gonflait sa bulle. S’il continuait à entendre parler la montagne dans une barbe de mouflon, il perdrait tous ses secrets d’homme. Il ne saurait bientôt plus qu’il était un homme, et cela tout en conservant son beau visage de fils de roi… »
Le seigneur Mohammed s’émut. Il fit tuer, par ses lanceurs de javelines, le vieux mâle qui menait harmonieusement son troupeau et faisait suivre aux mouflons les lentes courbes des horizons bleus. Mais le jeune prince restait taciturne et passait ses jours à jouer d’une petite guitare à deux cordes, dont la tristesse, la mélancolie étaient insupportables.
Il y eut la lune de septembre…
Les sapins étaient roux, la neige elle-même était rousse, et la lune, donc… Sur toutes les terres du monde, on croit aux lunes mauvaises, dont les caprices tourmentent les hommes. Et c’est bien cette lune-là qui dut commander cette chasse de nuit, à laquelle le seigneur Mohammed exigea que son fils Ali assistât.
Il s’agissait de forcer un vieux sanglier de légende qui hantait la contrée, un solitaire au poil blanc, que personne, de mémoire de chasseur, n’avait encore jamais vu.
Quand la lune se leva sur les monts et que son or rouillé commença de tacher les hautes pentes, le seigneur Mohammed, son jeune fils et tous ses invités étaient déjà en selle, et, dans la cour pavée de marbre rose, c’était grande animation des valets de chasse qui accouplaient les chiens, s’armaient de la lance ou de la javeline. Les cornes de cuir bouilli, les trompes de cuivre, ouvrirent bientôt la ruée de la chasse. Ali montait un superbe cheval blanc, et son père un étalon noir et feu.
On raconte que, la veille, le charmeur de vipères s’était introduit dans les appartements du jeune prince et qu’il lui avait confié qu’il se trouvait à un tournant de son destin. On raconte aussi qu’à grands remèdes de magie, incantations et sortilèges, le sorcier des serpents, sur les ordres de son seigneur, aurait, dans la nuit de cette chasse, transformé déjà, dans toute sa chair, ce petit prince au sang lent qui galopait à francs étriers, au rendez-vous du sacrifice, vers la vallée maudite.
Ce qui est sûr, c’est que, bientôt, le gros des cavaliers ne réussit plus à suivre le galop d’enfer du seigneur et de son fils. Et c’est l’enfant qui menait le train, si hardiment, si furieusement, qu’à un tournant de la plaine, où coulait le courant fauve du clair de lune, son cheval blanc distança largement le coursier noir de son père. Quand, après avoir poussé des éperons jusqu’au sang et excité à la cravache et aux cris sa monture affolée, le seigneur Mohammed rejoignit la forme blanche qui fuyait, il reconnut, dans le tourbillon de poussière de lune qui lui brûlait les yeux, la bête, le monstre aux poils blancs, le sanglier légendaire.
*
« C’est ici, à côté de cet éboulis de rochers, que le seigneur Mohammed livra le combat, murmure mon guide, dont la peau de cuivre paraît grise et dont les yeux se brident et ne laissent briller par instants qu’un regard furtif. C’est ici que s’est consommé le sacrifice… »
L’endroit est sauvage. Le champ fleuri des herbes couchées dans le soleil s’arrête à ce rocher qui semble encore marqué au soufre de cette lune rousse. Un petit aigle plane dans le ciel aux reflets d’acier. Et mon guide poursuit l’histoire.
Acculé au roc, la bête blanche faisait front. Sa bouche bavait une boue verte et, tous poils dressés, défenses menaçantes, horrible avec son rire de bête furieuse, il attendait le corps-à-corps. La vallée retentissait de l’écho des trompes et du galop des chevaux. La chasse avait rejoint. Tous les nobles invités du châtelain étaient là, en cercle, fermant le champ clos.
Le seigneur Mohammed était descendu de son cheval ; il dégaina son court poignard.
« Ali, cria-t-il. Ou est mon fils ?… Il s’est encore perdu dans le bois. Il n’est pas de ma race, ce garçon qui n’aime pas les jeux du courage. J’aurais voulu pourtant qu’il voie, qu’il prenne une leçon d’homme… À moi la bête…»
Et il se jeta sur la forme blanche, le fer au point. Ce fut un combat terrible. Le sanglier et l’homme roulaient sur les cailloux, dans une mêlée farouche. Un coup de dague au cœur, et l’animal, après un bond prodigieux, retomba au pied du chasseur ensanglanté.
Alors, il se passa une chose extraordinaire… La bête faisait son agonie, et, à mesure que ses muscles se détendaient, que sa poitrine haletante soufflait le sang noir par son mufle violet, la face poilue changeait de forme, les verrues grises s’effaçaient et les poils et les rides faisaient des crevasses dans ce masque… Et le masque lui-même se rétrécissait, se modelait, et tout le corps s’allongeait sous l’ardente lune…
« Ali ! »
Dans l’herbe, maintenant, c’était Ali qui crachait le sang par la bouche, Ali, tout pâle, les yeux pâteux comme boules de verre, Ali dont les jambes s’allongeaient et se débarrassaient de ce qui les terminait encore, des chevilles poilues et des sabots cornus de sanglier…
En travers de sa selle, le seigneur Mohammed, suivi de sa chasse silencieuse, a rapporté, à son château, le corps de son fils qu’il a tué dans la forme du sanglier blanc. Il a donné ce corps aux femmes qui l’ont soigné avec les prières et les baumes. Et la légende dit que, le troisième jour des prières, un grand garçon s’est levé de sa couche de peaux de mouton sans dire un mot, a pris un bâton de berger. Les femmes l’ont vu sortir, prendre le sentier des mules et commencer d’escalader la montagne. On ne le revit jamais au château.
Il arrive que le soir, sur les sommets, vous entendiez jouer une flûte. C’est le berger des mouflons. C’est Ali qui a retrouvé son troupeau sauvage et qui le mène paître dans les prairies de neige…
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(René Guillot, prix de littérature coloniale 1936, prix du roman d’aventures 1946, « Les Grandes Chasses, » in Journal des Voyages et des Aventures de Terre, de Mer, et de l’Air, nouvelle série, jeudi 11 juillet 1946)
Helen Kenilworth est la dernière descendante de la noble famille galloise des Egremont ; elle m’a permis de vous conter son étrange histoire. Vous saurez donc comment cette jeune Anglaise me confia la Loi du Renard…
Mais pourrai-je jamais évoquer toute la douceur des fins d’après-midi de mai dans la campagne provençale ? Le soleil, avant de sombrer au revers de la colline, jette un ultime poudroiement d’or – telle une poussière impalpable – sur les pins tordus à la crête des coteaux, sur les vignes alignées au cordeau dans la plaine et sur les cheveux ondulés, d’un blond cendré, de mon amie Helen. À l’abri d’un rideau de cyprès, dans le calme du crépuscule, je savoure cette griserie langoureuse qui monte avec la nuit dans ce pays béni des dieux, griserie nonchalante qui fait déborder les cœurs de joie de vivre.
« Non ! cher, je vous le répéterai ce soir : je ne suis pas une Anglaise coloniale, comme celles que vous avez pu connaître au hasard de vos escales sur la route de l’Est lointain. Je reviens de l’Afrique du Nord, mais dans un mois j’aurai rejoint ma demeure fleurie dans les gazons du Hampshire… »
Elle parle français sans hésitation aucune ; son accent léger donne toutefois une saveur et presque une valeur nouvelle aux mots de notre langue ; peut-être, aussi, suis-je captif inconsciemment de tout le charme rayonné par cette silhouette fine, ce teint frais, ces yeux bleu pâle au regard songeur de la descendante des Egremont.
L’ombre des cyprès s’allonge en aiguilles noires sur le sol rouge. Le soleil a roulé derrière la colline de l’Ouest. Le ciel bleuit. Le jet d’eau, dans la vasque moussue, retombe plus pur, plus cristallin. Une rainette amoureuse, évadée du ruisseau, commence de chanter en grimpant aux arbres.
Et, brutalement. c’est la nuit, l’enveloppement divin de la nuit de Provence.
La voix d’Helen poursuit, très calme d’abord, bien posée :
« Ma mère est morte, je suis la dernière du sang. Lord Owen et ma mère étaient frère et sœur. Ceci vous explique : je suis la propre nièce de feu le baron avec lequel s’est éteint le nom des Egremont. Il fut le dernier tenant du titre… »
Et, soudain mystérieuse, empreinte d’une certaine tristesse :
« Le dernier tenant… et cela est mieux, beaucoup mieux ainsi, puisque la série est close. On a pu vérifier au cours des siècles que jamais le sort n’a été jeté sur les femmes de la famille, non plus que sur les fils cadets, du vivant de leurs aînés. Seul, le chef du clan subit immuablement la dure Loi du Renard. »
En prononçant ces mots, il me semble que ma compagne a réprimé un frisson. Il fait froid en Provence, après le coucher du soleil, presque aussi froid que dans ces sinistres pointes de Cornouailles ou de Galles, au comté de Pembroke, par exemple, là où la légende et l’histoire mariées ont enfanté la tradition, pays étrange où le Renard malin imposait sa loi mystérieuse au chef des Egremont.
« Helen, vous tremblez. Rentrons sous la véranda.
– Non, cher… – et soudain, comme regrettant ses confidences – mais pourquoi me suis-je laissée entraîner à vous parler de Lord Owen ? Nul être sensé ne peut croire au Renard en dehors des granits de Pembroke…
– Ne suis-je pas breton, cousin des Gallois ?
– Oui ! puisque vous êtes celte, vous comprendrez peut-être, vous !… »
… Et cette nuit-là, tout en cheminant par les allées broussailleuses qui ceinturent le mas, sur la terre parfumée et voluptueuse de Provence, la dernière des Egremont m’a fait sentir tout le poids de la fatalité qui écrasa des siècles durant leur famille galloise.
*
« C’est au bout du comté de Pembroke, devant la mer d’Irlande, dans un pays de taillis et de landes, que les Egremont firent autrefois construire leur demeure : un château moyenâgeux, infiniment triste, sincèrement, un grand corps de logis en pierre grise, flanqué de donjons et de tours à oubliettes, isolé du parc – je peux dire du reste de l’univers – par des douves pleines d’une eau verdâtre. J’y fus, plusieurs fois, l’été, dans mon enfance et j’en conserve le plus affreux des souvenirs. Je n’ai rien, jamais rien vu d’aussi sinistre au monde. Là, toute petite fille, j’ai réellement connu la longueur des jours sans joie, la tristesse des soirées autour de la lampe, aux pieds de ma mère qui lisait un roman sans fin, cependant que Gerald et Owen, mes oncles, arpentaient d’un pas sonore le hall des armures en fumant leur éternelle pipe de bruyère.
Anxieuse, j’attendais alors la venue de Miss Dickson, mon institutrice ; elle prenait soin de me coucher et de me border dans la chambre violette du second étage, que j’atteignais en grelottant de peur, après l’interminable cheminement dans les couloirs glacés et les escaliers de pierre du castel démantelé.
Et, tous les soirs, cependant que la chouette et le chat-huant hululaient dans les arbres, je sentais naître l’angoisse qui étouffait en ma gorge les cris de terreur que j’eusse voulu pousser.
Vraiment, j’ai coulé là d’étranges semaines que l’on appelait par ironie, certes, semaines de vacances !… Avant la guerre, chaque année, à la même époque, au début d’août, ma mère, Miss Dickson et moi, quittions le Hampshire pour passer quelque temps auprès de mes oncles. Jamais mon père ne nous accompagnait. Il était médecin et ne pouvait abandonner si longtemps sa clientèle, peut-être. Je l’ai toujours soupçonné de ne guère s’entendre avec ses beaux-frères ; lui, esprit positif, bien équilibré, épris de logique rigoureuse, ne pouvait comprendre ces Celtes chimériques, mystiques… un peu « fin-de-race » aussi, comme vous dites en France.
Je n’ai guère connu l’aîné, Lord Gerald. Il était major aux « Guards, » venait rarement en permission. C’était un homme blond de belle stature, autant que je m’en souvienne, qu’une seule chose passionnait : monter à cheval. Je l’aimais beaucoup, mon oncle Gerald : il m’avait d’ailleurs promis un poney des Shetlands pour mes dix ans… Mais, sur les entrefaites, il était parti à la guerre dès le début des hostilités… et, en 1917, il tomba dans les Flandres… je vous dirai comment tout à l’heure… et pourquoi je m’en souviens avec tant de précision… Mais je me rappelle un autre soir, bien avant celui-là. Ma mémoire d’enfant est restée étrangement frappée par une conversation entendue.
Nous étions venues tard au château cette année. L’oncle Gerald avait déjà regagné son régiment. Une nuit, j’étais auprès de ma mère et d’Owen, dans le hall, où l’on autorisait ma présence quelques instants après le dîner ; un vilain soir de septembre ; le vent d’ouest, aux approches de l’équinoxe, battait furieusement la mer d’Irlande. L’après-midi, j’avais été la contempler à l’extrême pointe des rochers : j’étais rentrée ivre d’embruns, d’iode, saoule d’air marin. Et, maintenant, les grands arbres du parc frémissaient sous la bourrasque. Une bûche de chêne crépitait dans la haute cheminée du hall et je me complaisais à regarder les langues de feu qui tapissaient le fond fumeux de l’âtre.
Au-dessus du foyer, un motif en bois sculpté figurait les armoiries des Egremont. L’écu était orné d’attributs divers, cimé de la couronne de baron, supporté de chaque bord par un renard dressé sur son train d’arrière, le tout souligné par la devise latine « Ad Unum, » – « Jusqu’au dernier, » – faisant allusion probablement au loyalisme intègre des Egremont qui n’ont jamais failli au cours des siècles pour le service du roi d’Angleterre.
Dehors, la tempête s’acharnait au faîte des arbres ; mais, dans le silence d’autant plus impressionnant du hall où les armures figuraient toute la lignée des Egremont, on sentait planer l’âme des ancêtres défunts, âme composite de la famille, faite de souvenirs et de légendes depuis les temps reculés du farouche Mark, véritable Barbe-Bleue du comté de Pembroke, puisque la tradition veut qu’il jetât dans ses oubliettes – sitôt passée leur heure de plaire – les femmes ravies au cours de ses chevauchées… jusqu’à ceux plus proches de Ralph l’éthéré, tendre poète, vrai barde du pays gaélique.
Pourquoi donc ma voix de petite fille curieuse s’est-elle élevée, brisant ce silence intérieur ?
« Dites, maman, que signifient ces renards dressés le long des armoiries ? »
J’eusse demandé à quelle heure prochaine était prévue la fin du monde que ma question n’eût pas causé plus d’émoi.
Owen grommela :
« De quoi se mêle votre enfant, Ann ? »
Et ma mère :
« Oh ! pardon, Owen… il faut l’excuser… elle ne sait pas encore.
– Je le vois bien – pardieu ! » répliqua-t-il nerveusement en jurant ; et mon oncle avait pâli. Il ajouta, inquiet :
« Mais ce n’est pas mon tour, cette fois, ce n’est pas à moi de payer le tribut. Si Gerald se mariait enfin et s’il se décidait à avoir un fils, je n’aurais plus de raison d’avoir peur ; car, je dois vous l’avouer, Ann, j’ai peur de l’avenir. Vous savez ce qui nous attend, nous, les mâles de la famille ?
– Oui ! je sais, c’est étrange, et cependant réel… »
On ne prêtait plus la moindre attention à moi ; feignant de dormir, je tendis l’oreille. Ainsi fus-je initiée à la Loi du Renard, celle qui règle la fin des seigneurs d’Egremont… et telle je l’ai entendue de la bouche d’Owen, mon oncle, hypnotisé, hanté par cette fatalité, telle je vous la dis ce soir à vous, mon ami celte, qui n’en sourirez pas :
« De mémoire d’homme, quand le Seigneur d’Egremont entre en agonie, des renards immanquablement rôdent autour du château. Ils paraissent au crépuscule ou à la nuit – en cas de mort subite, on en voit même un surgir à l’avance, véritable signe précurseur – et, tant que le corps n’est pas enseveli, ils reviennent dans l’ombre courir le parc.
J’ai appris, depuis ce soir-là, différentes choses et je vous les confie en passant. De vieilles gens du pays ont prétendu que chacun de ces renards de la mort était animé par l’esprit errant d’une des victimes du sanguinaire Mark, Barbe-Bleue de Pembroke. Mais peut-on ajouter foi à de pareilles superstitions, et les Gallois sont si facilement menteurs !
À cette époque, peu de temps avant la Grande Guerre, la dernière apparition du renard remontait à une dizaine d’années, – et j’étais à peine née, – à la mort de notre grand-père Archibald. Mes deux oncles Gerald et Owen en avaient été les témoins.
Le cercueil était dans la chapelle privée du château, petite chapelle isolée, en bas du parc. On avait dû retarder les obsèques de vingt-quatre heures pour permettre à des cousins d’Écosse d’assister à la cérémonie funèbre.
Gerald et Owen veillaient à tour de rôle auprès de la bière que l’on devait ensuite descendre du catafalque dans la crypte. Au début de la nuit, Owen, seul dans la chapelle, entendit un grattement à la porte. Il se leva, s’en fut ouvrir le battant, croyant à la venue de son frère pour la relève : toute une bande de renards occupait le parvis, fouettant l’herbe de leur panache fauve. Il referma la porte et regagna son banc-d’œuvre ; et, quand son frère entra :
« Avez-vous vu les bêtes ?
– Il y en a plus de trente à courir autour de la chapelle. »
Jusqu’au lendemain soir, après l’enterrement, on les aperçut dans le parc.
Or, ce même jour, non loin de là, des équipages couraient le renard dans le comté de Pembroke. Comme les chasseurs étaient rentrés bredouilles, un vieux paysan finaud leur avait dit froidement :
« Vous perdez votre temps, Messeigneurs. À quoi bon chasser le renard aujourd’hui dans l’est du comté ? Ils sont – ma foi ! – tous partis sur les terres d’Egremont. Ne savez-vous pas que Sir Archibald est mort hier ? »
*
« À la fin de l’été 1917, nous étions comme de coutume au château d’Egremont.
Mon oncle Owen, déjà nerveux de son naturel, me semblait particulièrement susceptible. Il avait une santé médiocre et n’était pas parti au front. Mon oncle Gerald, à la tête d’un bataillon de « Guards, » combattait à pied dans la Somme.
Un soir de septembre, le 21, – ma mémoire est fidèle, – après une courte veillée dans le hall, je m’étais endormie dans la terreur et la crainte, poursuivie par les bruits terrifiants qui peuplaient la campagne : le vent apportait jusqu’à moi la rage de la mer à l’assaut des falaises. Dans la chambre voisine reposait ma gouvernante.
Au cours de la nuit, je m’éveillai soudain, le cœur anxieux, comme prise d’un malaise. En réalité, torturée par la fièvre, j’étais moite de sueur. La lune, par l’œil de bœuf de la fenêtre, inondait la pièce de clarté. Forçant mon courage, je me levai pour tirer les rideaux de la lucarne. Quelle étrange curiosité me contraignit d’appuyer mon front brûlant à la vitre froide ?
Une force occulte commandait mes mouvements comme ceux d’une somnambule en transe, ma volonté subconsciente, car j’étais, certes, en un état second.
Bref, mon regard plongea sur la campagne. Le vent s’était apaisé. Les rayons lunaires perçant une tracée dans le rideau de hêtres s’abattaient sur la grande pelouse jalousement peignée chaque jour par l’escouade des vieux jardiniers. J’étais hallucinée par le faisceau de lumière qui fauchait le green… et quelque chose en moi attendait l’événement, l’appelait de toute sa puissance intérieure, tel un phénomène inéluctable… et ce fut la démarche féline du Renard d’Egremont traversant la bande éclairée pour se perdre à nouveau dans la nuit.
Je sais que j’ai hurlé… Qu’avais-je pu crier avant de m’évanouir ? car cette vision du renard avait été comme un choc pour mon cerveau d’enfant. Oui ! mon ami cher. On m’a redit le lendemain – le lendemain et dans la suite des années – les paroles insensées :
« L’oncle Gerald est tué !… Oncle Gerald… tué ! »
Paroles insensées, si lourdes de vérité que mes lèvres s’obstinaient à répéter, cependant que mon esprit absent rôdait loin… très loin du castel maudit.
Mes cris perçants avaient réveillé en sursaut tout le domaine ; l’institutrice craintive, affolée tout d’abord, quand elle me trouva allongée sur le parquet, dut me veiller le reste de la nuit en grelottant d’effroi.
Je revois sa figure parcheminée où ses yeux naïfs, couleur de pervenche, mettaient un clignotement de veilleuse : la pauvre Miss Dickson était une Écossaise farouchement superstitieuse.
Ma mère calmait, par sa présence seule, l’état de surexcitation latente qui m’avait un instant dominée.
Quant à l’oncle Owen, alerté, il se contenta de murmurer, en blêmissant, – était-ce de crainte ou de colère :
« Votre enfant divague, Ann. Vous ferez bien, ma sœur, de la reconduire sans retard auprès de son père. Cet éminent spécialiste s’occupera de son système nerveux. »
Sa phrase était lourde de sarcasme, mais comme je murmurais une dernière fois dans un demi-sommeil :
« L’oncle Gerald est tué !… » Owen quitta ma chambre en haussant les épaules et claquant la porte.
Au matin, John – le vieux cocher – confirma mes dires. Selon son habitude, debout avant l’aube pour préparer les premières musettes d’avoine à donner aux chevaux, il se dirigeait vers les communs quand, à son approche, entre le poulailler et les écuries, un couple de renards avait détalé, gagnant la pelouse et les taillis.
Tout le jour, une atmosphère de malheur plana sur le domaine d’Egremont. Elle s’installa perverse, tel un poison, dans l’âme de chacun, plus douloureuse quand revint le soir. Il tombait, je m’en souviens, une pluie fine, désespérante ; la campagne verte et mouillée sombra dans les ténèbres. Une véritable angoisse étreignait la gorge de chacun. Mon oncle s’était renfermé dans un mutisme absolu ; et ce fut le dîner en silence, repas mortuaire, où l’on frémissait instinctivement au moindre bruit extérieur qui prenait soudain un sens étrange : charrette d’un paysan rentrant aux fermes voisines dans un grincement d’essieux mal graissés, hibou hululant aux grands châtaigniers, tintamarre de bassinoires dans la cuisine…
Owen gagna aussitôt son appartement. Ma mère me fit coucher auprès d’elle dans sa chambre…
Au milieu de la nuit, un coup double, précipité, fut frappé à notre porte. Cet appel nous arracha brusquement à l’état inconscient dans lequel nous avions sombré sous le poids de la tension nerveuse, état fiévreux de dormiveglia où l’esprit rôde, ardent, imaginatif, subtil.
La porte s’ouvrit, livrant passage à Owen, plus maigre que jamais en sa longue robe de chambre.
Dans sa main tremblait un chandelier et cette flamme jaune, vacillante, me révélait un être nouveau, accablé par la fatalité.
L’œil fixe dans un visage glacé, d’une pâleur de cire, la démarche rigide comme celle d’un automate, il s’approcha du lit.
« Ann, je vous demande pardon de troubler votre repos à cette heure…
– Qu’y a-t-il ? Owen, je vous en supplie, coupa ma mère. Vous savez bien que je ne dormais pas. Qui peut dormir ici aujourd’hui ?
– Vous avez raison. Moi non plus, je ne pouvais pas… je ne voulais pas dormir. J’ai veillé tonte la nuit à ma fenêtre ouverte sur la campagne… Et je les ai vus. Ils sont passés… je vous le jure… tous les renards du pays. J’en ai compté dix, peut-être douze. faisant leur ronde autour des platebandes. Je les ai vus comme je vous vois, Ann, vus avec mes yeux et non pas avec mon imagination. »
En écho à cette phrase, un glapisse-ment lugubre s’éleva dans la campagne.
Un coup de vent, entrant par la cheminée, fit battre la porte. La main de mon oncle lâcha le chandelier qui s’en fut rouler sur le parquet dans un bruit de bobèche brisée.
La nuit s’était établie, maîtresse, totale, dans la pièce.
« Écoutez !… Frère ! Qui a crié ?
– Eux… »
La voix se tut ; puis, infiniment lasse et découragée :
« Le malheur est donc arrivé, Ann… »
L’horloge du hall tintait trois coups dans les ténèbres…
Nuit d’épouvante du pays de Galles dont le souvenir seul me glace. »
*
Helen Kenilworth demeura un instant songeuse, la tête baissée, comme accablée elle-même par ce joug de la fatalité pesant au col des Egremont.
La nuit s’était faite douce, enveloppante, sous un ciel pur constellé. Des bruits gais animaient la campagne environnante. Une foire, au bourg voisin, égrenait ses ritournelles pour chevaux de bois ; un paysan chantait au pied du grand figuier de la ferme ; derrière le rideau de troènes, qui nous séparait d’un chemin peu passager, je devinais parfois des ombres : marins de l’escadre et filles brunes en mal d’amour…
… La voix d’Helen m’arracha à la réalité, cette réalité qui me semblait bien plutôt une fiction, et me fit plonger de nouveau dans le mystère et la hantise, au pur domaine de l’imaginaire, diront peut-être des sceptiques… mais ceux-là n’ont pas vécu des nuits d’équinoxe aux falaises de Cornouailles ou de Pembroke ; car la mer et la lande auraient fait avorter leur scepticisme en matière d’« intersignes » – croyez-en ma parole de marin breton.
« Le jour venu, notre vieux John avait attelé ses chevaux préférés pour une course imprévue. Il conduisit mon oncle à la petite cité galloise la plus proche. Un train matinal laissait fuser sa vapeur dans la lande fleurie d’ajoncs et de bruyères. Owen gagnait Londres.
Il dut aller tout droit au War Office, sans même passer par son Club de Pall Mall… tout droit au but pour quémander des nouvelles, compulser des listes, apprendre qu’il était bien réellement à cette heure le chef du clan, car le colonel Lord Egremont, tenant du titre, avait été rappelé à Dieu pour le repos dans l’éternité. Les rapports officiels venaient d’arriver au ministère.
Son régiment avait été envoyé d’urgence dans les Flandres, une semaine auparavant, et le colonel avait trouvé la mort au Saillant d’Ypres. On obtint des détails ; mon oncle Owen tint à les avoir tous pour l’édification de la famille. Le 21 septembre. au crépuscule, les « Guards » étaient partis à l’assaut des premières tranchées allemandes et y avaient pris pied. Au cours de la nuit, furieusement contre-attaqués, ils furent ramenés à leur point de départ. C’est dans ce recul que Gerald, grièvement atteint par une bande de mitrailleuse qui lui cribla le corps, demeura entre les lignes. Son cadavre ne fut ramené que le surlendemain à l’aube par l’officier-interprète, blessé lui-même aux jambes : il avait assisté son colonel pendant les vingt-quatre heures que mon oncle mit à agoniser dans un trou d’obus. L’ancien tenant du titre avait bien rendu le dernier soupir le 23 septembre vers trois heures du matin, comme les maudits renards du pays de Pembroke nous l’avaient annoncé. »
*
« Jamais plus je ne suis retournée dans ce sinistre castel du comté gallois. Non… mon père s’y est formellement opposé, du jour que j’eus rejoint notre demeure du Hampshire.
Je l’entends encore dire à ma mère :
« Des détraqués, tous vos Egremont, ma pauvre Ann ! Je ne peux concevoir leur mentalité dans le siècle où nous vivons. Ils ajoutent foi à des racontars de bonnes femmes. Si je n’y prends garde, votre fille sera marquée pour toujours par cette détestable influence… »
Et comme ma mère, songeuse, risquait timidement :
« Mais, James, je vous le répète, j’ai entendu moi-même le cri dans la nuit !… et c’est la petite et John, le cocher, en dehors de mon frère, qui les ont vus dans la campagne.
– Ann ! Plus un mot sur ce sujet, je vous en conjure. Savez-vous ce qu’est un phénomène d’hallucination collective ? Non, vous ne saisissez pas le rapport. Eh bien ! je vais vous expliquer, maintenant, une fois pour toutes… »
Mon père s’était ainsi lancé dans une grande dissertation d’ordre psychologique. Le plus clair de la conclusion était que le cas de l’oncle Owen relevait directement des aliénistes. Je vois encore mon cher père, secouant avec méthode et précaution la cendre du culot de sa pipe en tapotant sur les bords du cendrier de métal.
« Je ne crois point à la sorcellerie, moi… j’ai passé l’âge des contes de fées ! »
Il ne croyait à rien d’ailleurs. Il est mort peu de temps après la guerre, subitement. Il est mort dans son lit, sans souffrir, aussi calme que s’il se rendait à son cercle… Pauvre père incrédule !…mais Dieu aura pitié de lui, parce qu’il était bon pour les humbles.
Je n’ai revu Owen qu’une seule fois depuis la nuit que je vous ai contée. Il nous a emmenées, ma mère et moi, en pèlerinage sur la tombe de l’oncle Gerald. C’est au bord de l’Yser, – non loin de l’endroit où vos petits marins à pompon rouge se sont faits massacrer, – entre Dixmude et Ypres, près de la Maison du Passeur, nom qui évoque tout aussi bien des idées de l’autre monde.
Au pied du « Mémorial » dédié à la division des « Guards, » un cimetière de soldats britanniques élève ses étroites stèles blanches, toutes identiques, sur le gazon vert, ras tondu, de la riche terre flamande.
Le colonel désirait être enterré à côté de ses hommes.
Sur la pierre, on peut lire :
Colonel Lord Egremont – D. S. O. – M. C. du Xe Régiment des Gardes
tué dans l’action le 23 septembre 1917
R. I. P.
*
« Owen est mort l’an dernier et le nom d’Egremont s’est éteint avec lui. Il n’était pas marié. Cela est mieux ainsi ; de ce fait, la Loi du Renard a cessé de s’appliquer aux membres de la famille.
La dernière fois que je le vis, – lors du voyage d’Ypres, – j’avais été singulièrement impressionnée par la physionomie de mon oncle. L’existence de cet homme n’était visiblement plus qu’une suite de cauchemars. Une appréhension latente, perpétuelle, devait le ronger sourdement : le ver était bien dans le fruit depuis la nuit du 21 septembre 1917.
J’ai su que, hanté par cette idée des renards, miné par une véritable folie de la persécution, il dut recourir aux spécialistes de Londres qui lui prescrivirent d’abandonner le pays de Galles. Je n’en entendis plus parler que de loin en loin par ma mère et, quand elle-même succomba il y a trois ans à la suite d’une grave maladie, mon oncle Owen ne put assister aux obsèques. C’est alors que j’appris par notre notaire qu’il voyageait en Méditerranée et que, pris par ces pays du soleil, il avait renoncé à revenir en Grande-Bretagne.
Un mois plus tard, je reçus une lettre de lui, très affectueuse, me parlant avec infiniment de tendresse de ma mère qu’il adorait, une lettre où je relevais toutefois certaines bizarreries tant dans les idées pour le moins baroques, que dans l’écriture désordonnée. J’en ai quelques passages présents à la mémoire :
« Non ! ma chère nièce. Jamais plus je n’irai vous voir dans la brumeuse Angleterre. J’ai tiré ma révérence aux renards des Egremont qui peuvent librement courir les taillis du Pembroke. J’avoue humblement que j’avais peur d’eux, une peur irraisonnée de les voir surgir une nuit du néant et rôder autour du château pour m’annoncer que mon heure sonnait, l’heure du dernier de la lignée, car je suis et resterai le dernier homme de cette misérable famille qui, des siècles durant, a tremblé devant l’implacable Loi. J’ai vendu les terres, licencié le personnel, j’ai fermé à tout jamais ce château maudit, où j’ai connu des nuits d’angoisse dont le souvenir parfois me poursuit encore…
Chaque jour, je m’enfonce un peu plus dans l’oubli… Aujourd’hui, je vis dans une autre ambiance. J’ai acheté un petit cotre et j’ai donné libre cours à ma passion pour la mer. Je navigue sans arrêt tout autour de ce grand lac ensoleillé où le bonheur de la vie vous éclabousse le cœur à chaque instant… loin des terres de bruyère, des ajoncs et des taillis, loin du Renard de Pembroke qui devait me poursuivre, moi le dernier, de toute sa soif de vengeance inassouvie…
Un bon tour, – en vérité ! – je lui ai joué là un fameux tour ! On n’a pas encore découvert le renard marin, et, sans cesse entre le ciel et l’eau, je ne risque pas de le voir venir avec sa queue empanachée, bête de mauvais augure, renard malin, renard-fantôme, renard-vampire, qui préside depuis des générations au destin de mon clan.
Mais je n’ai nulle raison, ma chère Helen, de vous entretenir si longuement de mes tortures d’antan, puisque, désormais, je vais mieux. Les médecins m’ont conseillé de passer l’hiver en Égypte ou sur les côtes d’Afrique du Nord. Je suivrai les vents favorables. Je vous écris cette lettre de Taormine. J’appareille incessamment pour Malte, où je compte arriver peu après la rentrée de l’escadre et participer aux régates. Je dois, sans retard, « payer une visite, » à bord du navire-amiral, à sir Herber Kissfield, commandant en chef la flotte de la Méditerranée. J’ai idée que mon modeste cotre de trente pieds de long fera piètre figure à côté des mastodontes d’acier. Mais, après tout, je ne dois point médire de mon Seafox, le Renard des Mers, ainsi que j’ai baptisé ma cabane flottante. J’en suis très fier, au fond. N’y suis-je point maître après Dieu ? Et infiniment heureux, car avec lui je ne risque pas de fâcheuse rencontre : c’est à ma connaissance le seul renard qui hante ces prairies vertes… »
Et le pauvre homme me conviait à l’aller retrouver à Alexandrie l’hiver suivant.
Je n’ai pas été à Alexandrie, car plus jamais je n’ai reçu de nouvelles d’Owen – plus jamais directement de lui, du moins – mais, il y a trois mois, l’annonce brutale que mon oncle venait de mourir dans le Sud-Tunisien. Dans le même courrier, je trouvai une convocation inattendue ; les autorités françaises, croyant à un crime et poursuivant leur enquête, me citaient à comparaître devant la justice des territoires militaires à Tataouine. On attendait encore mon témoignage pour statuer sur le sort de l’assassin présumé.
Les charges étaient lourdes contre cet homme, mais je crois que j’ai évité de laisser condamner un innocent, j’en suis même sûre, aussi véridiquement – ma foi ! – que la Loi du Renard ne doit plus jamais s’exercer à l’encontre des Egremont.
Foum-Tataouine : deux cents gourbis massés sur le roc stérile autour du bordj des Affaires indigènes, avec un boqueteau de palmiers étiques, au pied du plateau tabulaire saharien. C’est dans ce bled perdu qu’un matin d’août, après avoir traversé la France, la Méditerranée et la Tunisie, je débarquai en plein sirocco, l’âpre vent de sable, ardent, qui vous brûle les poumons, vous dessèche la peau, la gorge et le cœur.
Quelle impression navrante, amplifiée par cette chaleur torride, m’avait écrasée depuis le départ de Gabès, à l’aube fraîche, dans cet autocar pouilleux où somnolaient des Arabes, beaux comme des dieux antiques et rongés de vermine !
Après les condoléances d’usage, le chef du bureau arabe, un capitaine à la face de centurion romain, me confia simplement :
« Vous verrez Salah Ben Amar el Trabelsi : un vilain drôle, Mademoiselle. Il médite pour l’heure dans les geôles du caïd, pendant que l’instruction se termine. Elle n’avance plus guère en somme. Il nous manque toujours la petite preuve matérielle physique, car moralement les charges les plus terribles accablent l’inculpé, individu taré d’ailleurs qui n’en est pas à son coup d’essai dans la région. Nous comptons sur vous, Mademoiselle, pour faciliter notre tâche ; dans ces territoires où le banditisme règne à l’état endémique, la justice militaire doit être prompte à se manifester. Il ne vaut rien d’être taxé de faiblesse par ces gens.
– Je doute, Monsieur, qu’il soit en mon pouvoir de créer une étincelle de vérité pour éclairer cette question. »
Pendant que des spahis au lourd manteau bleu allaient quérir l’indigène, l’officier m’expliqua brièvement :
« Monsieur Egremont… c’était bien là son nom, n’est-ce pas ?
– Lord Egremont, plus exactement… mais poursuivez, je vous en supplie ; je ne sais rien encore de précis sur cette affaire.
– Je crains fort que vous n’en appreniez guère plus tout à l’heure. Qu’importe ! Je fais mon devoir strict en vous racontant tout ce que nous savons.
Votre oncle, Mademoiselle, est donc arrivé avec son yacht au port de Gabès, au début du mois dernier, après la saison touristique.
Il n’y avait plus d’autocar régulier vers Touggourt, et cependant M. Egremont désirait vivement faire une randonnée saharienne jusqu’à la région des grandes dunes. L’autorisation lui en fut accordée à ses risques et périls : la région est assez sûre en ce moment, mais la sécheresse a commencé et il vaut mieux, à cette époque, ne pas s’engager dans l’erg où l’on risque d’être surpris par une tempête de sable. Bref, il partit après avoir requis les bons offices d’un conducteur-guide de médiocre réputation. Salah ben Amar, connu tout le long de l’oued Gabès, du barrage de Chenini jusqu’au port ensablé, sous le nom de Salah el Trabelsi, Salah le Tripolitain. C’est d’ailleurs un bon « pratique » des pistes du Sud.
Au volant de sa guimbarde, une minable Ford hors d’âge, à la carrosserie rafistolée par du fil de fer, il emmena d’abord votre oncle aux Matmatas, lieu d’excursion classique, avec un village de troglodytes dans le massif montagneux de l’ouest à cinquante kilomètres au sud de Gabès.
Le lendemain, ils s’engagèrent plus avant dans la montagne pour tenter de rallier une piste meilleure et, par le plateau, gagner la région des dunes. Mais la voiture, trop lourdement chargée, glissa au bord d’un ravin dans un éboulis de rochers où elle s’accrocha. Les deux hommes, ayant pu se dégager, entreprirent de revenir sur leurs pas. C’est cette nuit-là que le drame eut lieu. Je crois comprendre comment cela s’est passé.
Ils s’étaient endormis, ou plutôt – sans doute – l’Arabe feignait de dormir. Fasciné par l’appât du gain, il a profité du sommeil de votre oncle pour le tuer et le dévaliser. Après lui avoir dérobé sournoisement son revolver, il a dû l’abattre d’une balle dans la tempe.
Quand on a retrouvé le corps, le lendemain, la main droite serrait bien l’arme ; ces Tripolitains sont des malins et Salah ben Amar aura su réaliser la mise en scène du suicide…
Mais je n’y crois pas, moi, Mademoiselle, car voici vingt ans que je fréquente ces gaillards-là. Or, Salah, au lieu de rallier le poste des Matmatas, s’est enfui dans le bled.
Sitôt avisé de la découverte du corps, j’ai envoyé des cavaliers patrouiller la montagne.
Quelques jours après, des spahis m’ont ramené l’homme exténué. Il avait sur lui tous les papiers dérobés à votre oncle ainsi que son portefeuille garni de cent livres sterling : une bonne aubaine pour un vaurien, je pense.
Il prend le ciel à témoin de son innocence, puis se renferme dans un mutisme inexorable ; parfois, son imagination forge une légende qui ne peut s’accréditer auprès d’un esprit sain.
Tous ses congénères, les guides de Gabès, qui le connaissent mieux que quiconque, l’accablent sans pitié aucune. Les charges d’ailleurs, je vous le répète, sont assez écrasantes pour que sa tête saute. »
C’est alors qu’on introduisit Salah ben Amar : un petit maigrichon, avec un regard de bête traquée sous un front fuyant, un être sale, répugnant, à la face contractée par un méchant rictus aux lèvres. Il se faufila dans la pièce.
Le chef de poste lui déclara brutalement :
« Tu parleras devant madame : c’est une parente du voyageur que tu as tué.
– Écoute ma supplique une dernière fois, mon capitaine. Je te jure sur ce que j’ai de plus cher sur la terre, – ma parole d’honneur, sur mon fils, – ce n’est pas moi qui ai tué l’homme anglais. »
Il avoua en tremblant :
« Il a eu peur ; une grande peur mauvaise, sauvage… alors, il s’est tué lui-même !
– Fripouille ! Tu vas encore me servir la fable que tu as inventée l’autre soir.
– Je te le dis, c’est la vérité. celle-là qui existe toute seule et se suffit à elle-même. Que le Prophète me maudisse, moi et ma descendance, si je ne parle pas selon la vérité maintenant… et tu pourras me faire couper la tête.
J’ai eu peur, moi aussi, et j’ai abandonné le corps chaud après avoir pris ses papiers… pour les rendre. Mais je suis devenu mâhboul moi aussi peut-être, et je me suis égaré dans les montagnes de Matmata.
– Je connais ton histoire, trancha l’officier. Cela suffit. Je ne crois pas aux djennouns… et la justice les ignore.
– Ce ne sont pas les djennouns, mais les fennecs, je te l’ai déjà dit, mon capitaine. C’est moi qui veillai dans la nuit, qui les ai vus le premier. J’ai secoué l’Anglais pour qu’il les regarde : ils étaient si jolis : toute une famille qui gambadaient de rocher en rocher, pointant leurs oreilles longues… ils s’approchaient de notre campement nocturne.
« Là ! voyez, lui ai-je dit ; ils passent dans le rayon de lune. »
Alors, il s’est frotté les yeux et il s’est dressé sur ses jambes.
« Quoi ? Que dis-tu ? Quelles sont ces satanées bêtes ? a-t-il interrogé, anxieux.
– Les fennecs, les renards des sables, et ceux-ci ne semblent guère sauvages ou réellement affamés. »
… Je n’ai pas dit un mot de plus, – je le jure, – car l’Anglais, hurlant de rage, avait empoigné son revolver et, regardant s’enfuir les petits renards comme des fantômes, il s’est tiré une balle dans la tête avant que j’aie pu saisir son bras pour détourner le coup.
J’ai pris ses papiers et son portefeuille : cela est vrai ; sa main droite était bien crispée sur la crosse de l’arme, j’ai vérifié ; cela est vrai aussi… et, fou de peur, je me suis enfui et me suis égaré dans la nuit.
– Tu n’as pas encore fini de me ressasser tes visions de revenants ? C’est un conte à dormir debout, Salah. »
L’Arabe était accablé. Le chef de bureau se tourna vers moi et fit, sarcastique :
« Vous avez entendu, mademoiselle ? La réminiscence d’une histoire de djennouns, de mauvais génies campagnards, un piètre récit pour les conteurs de la place Halfaouine aux soirs du Ramadan à Tunis !… Et c’est toute sa défense !
– Et cela suffit, capitaine, ai-je affirmé. Cet homme est innocent. »
Comme l’officier sursautait :
« Innocent… je vous le jure à mon tour, sur ce que j’ai de plus sacré… la mémoire de mon oncle, par exemple… » et je crois que j’ai poursuivi tout bas pour moi seule :
« La mémoire de Owen, baron Egremont, dernier tenant du titre, qui devait, selon la règle, subir la Loi du Renard, pour que ne mente pas la devise d’une famille loyale, « Ad Unum… » – « Jusqu’au dernier ! »
Je revis, à ce moment-là, tout l’austère pays de Galles, l’âpre comté de Pembroke avec ses falaises mordues par la mer en furie aux soirs d’équinoxe…
Le capitaine, un instant interloqué, trancha le fil de mes songes :
« Pardon si j’insiste, Mademoiselle, quelle preuve trouvez-vous là de l’innocence de cette crapule ? »
Dans l’intonation de l’officier, je crus percevoir une pointe d’accent faubourien et je ripostai :
« Excusez-moi ; ce serait trop long, trop difficile aussi de vous expliquer. Un secret de famille… oui, c’est cela… un secret, et rien de plus. Relâchez cet homme sur ma parole et que la justice militaire respecte le secret des barons Egremont.
– Bien. Mademoiselle. Il sera fait selon votre désir. »
Un mokhazeni ouvrit le vantail peint de bleu. Un flot de lumière ardente brûla mes rétines. Le chef de poste des Affaires indigènes indiqua la porte au Tripolitain. L’homme en courant s’en fut vers le large.
Le visage figé dans une expression de dédain, l’officier m’annonça, comme un ordre :
« L’affaire sera classée. Si votre conscience est en paix, la mienne l’est aussi. Un spahi vous conduira à l’autocar. Il part à seize heures… Je vous présente mes devoirs, mademoiselle Kenilworth. »
Il s’inclina devant moi. Je lui rendis son salut en murmurant :
« Merci. »
Je suis sortie sans tourner la tête. Pourquoi donc aurai-je tenté de lui expliquer la chose ? Il n’aurait jamais compris, lui… Qu’importe, d’ailleurs !
Tel un homme ivre, Salah ben Amar el Trabelsi, échappé aux geôles du caïd, s’en allait en titubant sous le soleil, dans la fournaise des Territoires du Sud. »
Dans la nuit fraîche, sous le ciel constellé de Provence, la voix douce s’est tue en évoquant l’éclaboussement de la lumière africaine et je dis simplement, comme une acte de foi :
« Je crois en vous… Helen…. mon amie blonde… »
Cependant que mes doigts de vagabond se joignent devant la dernière descendante des Egremont.
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(André Bernis, in Gringoire, le grand hebdomadaire parisien, politique, littéraire, quatrième année, n° 163, vendredi 18 décembre 1931 ; cette nouvelle a été reprise en volume dans le recueil Le Cap des tourmentes, Paris : Éditions de France, 1933. « Renard, » gravure de Jean-Philippe Le Bas et Jean Eric Rehn, d’après Jean-Baptiste Oudry)
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« Le lendemain, ma brave femme de mère vint m’y trouver et m’annonça que mon père me pardonnait, à la condition expresse que je m’embarquerais, et au plus vite, pour le pays lointain qui me conviendrait le mieux. Comme pardon, c’était au moins médiocre, mais la combinaison ne me déplaisait pas.
J’essayai d’expliquer ma conduite à ma mère et de lui développer mon système, ce qui la confirma dans cette idée que j’avais perdu le sens et que la décision prise par mon père était fort sage. Au demeurant, tout était pour le mieux. Je fis rapidement les démarches nécessaires et je fus bientôt à même de partir.
Le bonheur voulut que je trouvasse une occasion précieuse. Un richissime explorateur anglais qui avait entrepris un voyage autour du monde m’engagea comme son secrétaire. Je devins bientôt son ami et, grâce à la liberté qu’il me laissait, je pus distiller les études que j’avais faites chez les peuplades polaires. Mes notes ont été depuis lors complétées et chaque jour elles peuvent l’être encore ; mais elles étaient classées suivant un système qui, dans son ensemble, n’a jamais varié depuis lors. Telles que les voici, ce sont les plus simples et les plus faciles à comprendre que j’aie collectionnées. »
Le docteur sortit alors d’une série de casiers, une série de gros cahiers qu’il nous montra et dont il nous expliqua avec le plus grand soin le contenu.
En face d’une collection de types de Samoïèdes, de Kirghis, d’Ostiaks, de Groënlandais même, engoncés dans leurs peaux de bêtes, il y avait une série de types d’ours, de pingouins, brachyptères ou autres, de morses et de phoques à la tête ronde, aux yeux petits et clignotants ; tous ces animaux, par une suite de caricatures, descendant de l’homme, examiné selon la totalité de son corps, vers la bête, ou remontant de la bête vers l’homme jusqu’à ce qu’ils arrivassent à un type tenant lieu de trait d’union entre les deux, arrivaient à présenter les analogies les plus originales.
Cette opération de décomposition de la forme des types avait comme parallèle et comme complément une opération équivalente allant des cris de la bête au langage rudimentaire de l’homme sauvage ; puis, en face du langage de l’homme, il y avait celui de l’enfant de la même variété, et en dernier lieu, une série de comparaisons entre les cris de divers spécimens d’enfants avec ceux de diverses sortes d’animaux, depuis les insectes jusqu’aux plus puissants mammifères choisis parmi la totalité des espèces qui peuplent la terre, l’air et l’eau. Les curieuses liasses étaient bien telles qu’on me les avait décrites avant que j’entrasse chez le docteur.
« Par mon système, dit le docteur d’un ton moitié plaisant et moitié sérieux, on doit, au moyen de connaissances zoologiques très approfondies et de connaissances ethnologiques et linguistiques non moins complètes, établir des sortes de dictionnaires marmotte-savoyard, cloporte-allemand, poule-Peau Rouge, chimpanzé-ingritien, etc., tout à fait comme si c’étaient des vocabulaires grec-latin, sanscrit-arien, arien-mogol, etc., etc.
Vous avez déjà vu sur les champ de foires des phoques qui disaient en langage humain : papa et maman. Eh bien, tel que vous me voyez, si j’étais pris par une troupe de phoques industrieux et saltimbanques, ils pourraient me montrer dans une baraque de leur façon, à des phoques de leurs clients, et je dirais avec une même inexactitude de prononciation, un certain nombre de mots dans la langue phoque la plus pure. Ce serait pareil à ce que nous voyons chaque jour, avec cette unique et insignifiante différence, que ce serait exactement le contraire.
De même, si j’avais la voix assez souple et assez légère, je pourrais soutenir une conversation très spirituelle en langue puce.
Il n’y a pas, suivant moi, d’êtres animés qui ne parlent pas, plus ou moins. Ce qu’on nomme le silence n’est qu’une fiction ; c’est une hypothèse d’ignorant ou de sourd, ou bien encore une abstraction de philosophie aussi fausse et chimérique dans la réalité des faits que le point géométrique est chimérique dans cette même réalité.
Le silence sera un jour analysé par la physique comme l’air l’a été par la chimie.
Passez-moi cette définition trop spéciale, mais écoutez-la : « Ce qu’on nomme le silence, c’est la confusion de toutes les ondes sonores, les moins profondes, circulant dans une même atmosphère et entremêlant leurs courbes en tel nombre qu’elles forment dans l’air un réseau de mailles si abondantes, qu’il est impossible d’en distinguer le jeu. »
Monsieur, si vous ne comprenez pas très bien, dit le docteur en se tournant vers moi, Christian vous expliquera le sens de ce jargon, – ou plutôt, – continua-t-il en se ravisant, je vais vous l’expliquer.
Il est prouvé qu’un son lancé dans l’air s’y propage comme ceci… »
Le docteur prit un petit caillou et le laissa tomber dans une large vasque de verre remplie d’eau qui se trouvait placée parmi d’autres appareils de physique.
La pierre en tombant fit des ronds concentriques ; puis, me montrant cette première série de cercles, le docteur m’expliqua que c’était là l’équivalent de l’action d’un seul bruit. Un bruit remue l’air à peu près comme cette pierre remue l’eau. Une seconde pierre fit une autre série de cercles bien distincts des premiers, et se croisant avec eux, sans s’y mêler, comme les lignes d’une rose des vents ou les méridiens d’une sphère astronomique. Ainsi, je voyais l’effet de deux sons lancés dans une même atmosphère. Cela représente ou le bruit, ou la musique, question d’harmonie, affaire de goût.
Enfin, le docteur laissa tomber dans l’eau une certaine poussière de sable très fin. Le sable s’enfonça, l’eau fléchit sous son poids, mais elle ne ne montra plus de petits cercles ; elle resta unie.
Il me fut très aisé de comprendre que chaque grain faisait un rond, mais que la légèreté de chaque grain donnait à chaque rond un si faible relief et que le nombre des cercles était si grand que mon œil ne pouvait plus les distinguer séparément.
L’explication était familière et l’expérience facile à comprendre. Quand le docteur eut bien vu que j’avais saisi sa démonstration, il s’anima.
« Oui, disait-il, on analysera le silence. On décomposera le silence, comme on a décomposé l’air. On entendra les infiniment petits et les silencieux, et alors on aura le grand mot de la nature, le mot final de la pensée chez tous les êtres vivants ; c’est à cette œuvre qu’aboutissent tous mes travaux antérieurs. C’est elle qui occupe les derniers instants de ma vie. Elle en sera le résumé, la conclusion ; elle en sera peut-être la gloire. Ce n’est pas absolument facile, parce que bien des animaux ne parlent pas seulement par la bouche, ils expriment leur pensée par le frôlement des plumes, des poils, des dards, des écailles, des mandibules, par leur frottement avec les objets qu’ils rencontrent, que sais-je encore ? cela varie à l’infini. C’est toute cette série de moyens du verbe que j’ai notée durant mes trente-cinq ans de voyages continuels. Ainsi, lorsque je serai parvenu à entendre les infiniment petits, je ne serai plus longtemps à les comprendre. Le microscope m’aura donné d’avance le secret de leur construction et la loi fatale de leur langage.
Il me reste à construire l’appareil parfait, qui multipliera les sons à tel point que je puisse entendre ou noter les plus faibles. J’en ai déjà construit de mes mains beaucoup, dont le moins mauvais est celui que vous voyez ici ; il se compose d’une série de prismes en bois, d’un sapin particulier, taillés dans le sens des fibres, ce qui est la meilleure condition possible. »
Tout en causant, le docteur avançait dans la grande crypte, nous montrant, à mesure qu’il les rencontrait, toutes les curiosités de sa galerie. Quand nous fûmes arrivés au fond de la salle, nous nous trouvâmes devant la cloison vitrée où brûlaient, dans un réduit obscur, des fourneaux, ou pour dire plus juste, ce que j’avais pris pour des fourneaux.
Le docteur, en entrant, poussa une série de cris perçants et fort étranges. La salle s’illumina tout à coup, puis redevint obscure ; il recommença par trois fois ses cris, en les variant ; par trois fois, la lumière se leva violemment et, non moins brusquement, l’obscurité lui succéda ; par trois fois, un hurlement retentit, qui accompagnait la lumière et cessait brusquement avec elle ; à la troisième fois, le bourdonnement continua dans l’obscurité.
La frayeur que j’avais eue quelques instants auparavant m’avait sans doute laissé une certaine sensibilité nerveuse, et je ne pus maîtriser un vif tremblement. Étais-je chez un savant, chez un alchimiste du moyen âge, chez un revenant ou chez le diable ? Étais-je chez Faust, étais-je chez Méphistophélès ? Les paroles prononcées par le docteur de sa voix la plus joyeuse, me firent craindre que la dernière hypothèse fût la vraie. Il disait, après chaque nouvel éclat de lumière et chaque nouveau hurlement :
« Très bien, mes enfants ! très bien ! je suis enchanté de vous. Très bien ! très bien ! »
Il saisit un violon qui se trouvait posé sur une table, joua un air des plus saccadés, mêlé de notes très graves et très aiguës, et ce fut alors une succession indéfinie d’éblouissement et d’obscurité, de cris violents ou de silences profonds répondant aux notes du violon.
« Admirable ! mes enfants ! admirable ! je suis le plus heureux des mortels, ou plutôt des immortels ; car je suis immortel maintenant. »
La figure du docteur était tantôt illuminée, tantôt confondue avec l’ombre ; de même sa longue fourrure aux longues mèches.
Je regardais sans comprendre et lui, comme perdu dans son rêve, comme transfiguré, ne s’occupait ni de Christian ni de moi.
(À suivre)
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(Maurice Dreyfous, in Le Moniteur universel, n°89, samedi 31 mars 1877 ; « Twee Mannen en een Monster in een Werkkamer » [Deux Hommes et un monstre dans un atelier], estampe de Johannes Josephus Aarts ; illustration d’Edward Lear pour A Book of Nonsense, 1846)
Nous étions assis sur le pont de l’« Espérance, » petit vapeur que j’avais affrété pour aller de Guyaquil aux îles Galapagos. Le ciel était d’une pureté profonde, et les myriades d’étoiles qui en faisaient comme un immense filet bleu aux mailles d’or, se reflétaient dans la mer très calme, et par cela même aussi étoilée que le ciel. Nous voguions comme dans l’espace, au centre d’une double coupole d’azur. L’astre le plus lointain et qu’on distinguait à l’avant du navire paraissait être le but vers lequel nous nous dirigions.
Rêverie !
Pipo, mon domestique, et Tanguy, mon épagneul, étaient étendus à mes pieds ; ni Tanguy, ni Pipo ne dormaient ; le chien, allongé sur le côté et les pattes en avant, avait la tête en arrière et ses yeux expressifs et doux regardaient un point vague sous le siège en éclisse sur lequel j’étais assis ; le nègre, couché sur le dos, contemplait les étoiles et rêvait sans doute du centre africain où je l’avais acheté au chef d’une tribu, qui engraissait le malheureux uniquement pour le manger. Pipo m’avait su gré de l’avoir sauvé d’une mort certaine, et bien que je lui eusse promis, après l’avoir délivré, de retourner dans son village, tout proche de celui du terrible anthropophage qui l’avait fait prisonnier dans un récent combat, il avait voulu me suivre par reconnaissance ; mais, quoique jouissant avec moi d’un bien-être inconnu aux sauvages, il lui arrivait souvent depuis de rester des journées entières dans la plus noire mélancolie. Ni Calcutta, avec ses merveilleux palais devant lesquels se rassemblent sous des baldaquins illuminés, les riches Indous, lors de leurs grandes fêtes, pour assister à la danse des bayadères, dans le cercle lumineux formé par les « mussachys » ou porteurs de flambeaux ; ni Bénarès, métropole des brahmes, avec ses temples consacrés à Wishou, à Mahadeva et aux femmes de ces dieux : aucune des villes des pays mystérieux par où je l’avais fait passer et où il nous était arrivé bon nombre d’aventures n’avait pu lui faire oublier la hutte congolaise perdue au milieu de la forêt vierge et où il avait reçu le jour…
Lumière phosphorescente
Moi, Pipo et Tanguy, nous étions donc perdus chacun dans ses rêveries. Le paysage qui se déroulait sous mes yeux m’intéressait pourtant entre deux pensées intimes, et je n’avais pas été sans remarquer plusieurs fois déjà, dans les lointains, le changement subit du coloris de la mer. J’attribuais ce phénomène aux protozoaires qui, la nuit, illuminent ces parages de lueurs phosphoriques et, comme j’avais été à même d’admirer plusieurs fois ce merveilleux spectacle, je n’y portais qu’une attention relative. J’aurais fini même par ne plus m’y intéresser du tout si Tanguy ne s’était relevé brusquement et ne s’était mis à gronder
« Couché ! » lui criai-je.
Mais le chien, qui d’habitude m’obéissait à la moindre objurgation, ne fit que gronder de plus belle ; il s’arc-bouta sur ses jambes comme prêt à bondir, et ses poils se dressèrent sur son dos. Je le crus enragé, car j’avais beau écarquiller les yeux pour voir quelle était la cause de sa colère et de son effroi, je ne voyais rien. La mer autour du yacht était toujours aussi belle ; au-dessus de nous, le ciel était toujours aussi serein ; aucun de ces signes précurseurs qui affolent les animaux ne se manifestait nulle part.
« Vois-tu quelque chose, toi ? » demandais-je à Pipo qui s’était relevé lui aussi au grondement du chien, et dont le regard scrutait le coin mystérieux de l’océan, dans lequel, apparemment, il se passait quelque chose.
Mais mon fidèle Pipo ne me répondit pas et, je vis bien à son maintien qu’il était sinon plus, tout au au moins aussi effrayé que Tanguy.
Alors, intrigué par ce mystère, je me penchais plus avant et je perçus comme les grognements d’un porc. La mer prit une teinte livide et Pipo cria d’une voix terrifiante :
« Maître ! Ô maître ! Nous sommes perdus ! »
Le monstre
En même temps, un monstre épouvantable surgit des flots ; sa tête était armée d’un bec corné ; il avait deux gros yeux latéraux et un corps symétrique, muni en avant de huit bras armés de griffes et garnis de ventouses, et d’un pied modifié en entonnoir propulseur servant à la locomotion. Son corps, transparent, était gélatineux ; il brillait des couleurs les plus vives dont il variait les teintes au moyen d’appareils spéciaux, nommés chromatophores, qu’il faisait jouer à volonté.
Je fus si épouvanté devant cette apparition soudaine que je ne songeais pas tout d’abord à me défendre. Six des terribles bras du monstre s’accrochèrent au flanc du navire avec une telle force qu’ils l’arrêtèrent net : les deux plus longs, restés libres, serpentaient dans l’espace au-dessus de ma tête, et s’apprêtaient visiblement à me saisir…
J’avais souvent, durant mes voyages, entendu parler du « kraken, » cet onychotheutis féroce, dont la force est si grande, qu’il peut, avec ses bras armés de griffes, faire sombrer des navires, mais jamais je ne me serais figuré qu’il pouvait atteindre des proportions aussi gigantesques : celui que j’avais devant les yeux avait bien douze mètres de longueur ; et j’étais fasciné par la terrible bête du regard de laquelle jaillissait comme l’effroi des gouffres, et dont le corps s’illuminait en quelque façon de toutes les lueurs de l’enfer.
Quand j’eus retrouvé l’esprit, je songeais à me défendre, mais je n’avais pas d’armes. Considérant d’autre part, que toute résistance était inutile, je m’étendis à terre, je m’y cramponnai, espérant l’impossible et je fermai les yeux pour mourir…
Cependant, ni mon brave Pipo, ni mon fidèle Tanguy n’étaient restés inactifs : alors que je me laissais aller au désespoir, le chien avait aboyé, le nègre avait appelé à l’aide, et tous les hommes du bord, y compris le capitaine, étaient montés sur le pont, qui avec une hache, qui avec une massue, qui avec un poignard, qui avec un fusil, qui avec une épée. Et j’entendis comme dans un cauchemar le bruit des coups de hache, des coups de massue et des coups de feu. Au bout de dix secondes, qui me parurent dix siècles, étonné d’être encore de ce monde, je rouvris les yeux. Alors, j’assistai à un de ces combats rappelant ceux des temps héroïques : le monstre avait jeté son dévolu sur mon pauvre Tanguy ; les griffes des deux longs bras du céphalopode étaient entrées dans les chairs de mon chien. Bien que blessé de toutes parts, le « kraken » ne lâchait pas prise : on eût dit que les blessures qu’on lui faisait décuplait ses forces. Le bateau tanguait effroyablement. Les coups pleuvaient sur le calmar, mais l’horrible bête s’obstinait à vivre. Décidément, c’était nous qui devions mourir !…
Mais Pipo veillait !
En voyant Tanguy près d’expirer, mon brave nègre, qui avait pour mon chien une affection toute particulière, devint comme fou. Ces deux âmes, le sauvage et le chien, avaient eu, depuis longtemps sans doute, le bonheur de s’aimer et de se comprendre. Prompt comme l’éclair, Pipo sauta sur le commandant du yacht ; et, avant que cet homme eût pu l’en défendre, il lui avait enlevé son épée. Profitant aussitôt de ce que le monstre avait ses huit bras occupés, et au risque de tomber dans la mer, ou de détourner sur lui la colère du calmar, il s’élança, pareil à un lion, et il enfonça jusqu’à la garde, dans l’un des gros yeux de la bête, l’arme effilée du capitaine.
Les membres du kraken s’amollirent… On donna quelques coups de hache encore pour détacher les bras du monstre de son corps gélatineux, et le petit vapeur reprit son aplomb…
Nous étions sauvés !
Le triomphe de Pipo
Alors, ce fut pour Pipo une de ces heures de triomphe comme doivent en souhaiter tous les ambitieux ; le capitaine courut à lui pour l’embrasser ; les autres marins de l’équipage voulurent porter Pipo en triomphe. Mais Pipo, sans prendre garde à toutes ces marques de reconnaissance, se précipita sur Tanguy. Il palpa le corps du chien ; et, voyant que tous les soins qu’on pourrait prodiguer à la fidèle petite bête seraient inutiles, il la prit dans ses bras, la berça comme une mère son enfant, il l’arrosa de ses larmes ; puis, toujours en pleurant, il nous regarda tristement. Et ses bons yeux de sauvage semblaient nous dire : « Remerciez Tanguy ; ne me remerciez pas ! Si le monstre n’avait pas tout d’abord jeté son dévolu sur Tanguy, ce serait l’un de nous qui ne respirerait plus à cette heure. Tanguy était mon ami, celui à qui je confiais mes peines secrètes et qui me comprenait. Que vais-je devenir maintenant qu’il n’est plus !! »
Nous comprîmes toute la douleur de Pipo ; nous restâmes silencieux ; et nous nous découvrîmes devant ce cadavre de chien.
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(Raphaël de la Grillière, in Le Voleur illustré lorrain, supplément illustré de la Gazette de Lorraine, n° 2545, dimanche 15 avril 1906)
Le nom de Moronville, le savant auteur de la Morphologie des Orchidées, était bien connu de tous les collectionneurs de ces étranges fleurs.
Il avait réalisé, en effet, avec elles, de prodigieuses adaptations et d’incroyables coloris ; c’était, en quelque sorte, un ciseleur inimitable de calices tortus et un évocateur puissant de teintes irréelles.
Son art tenait, à la fois, de la magie et de l’invraisemblable ; et jamais les terres équatoriales n’avaient révélé au désir des amateurs, dont quelques-uns avaient sacrifié de véritables fortunes à les poursuivre, des spécimens plus rares, des types plus tourmentés que ceux créés par la science du génial horticulteur.
N’avait-il point obtenu cent mille francs d’un Coriophora, brun étoilé, et près du double d’un Psittacula aux pétales rouges et bleus, bouclé comme une chevelure retombante d’éphèbe, que s’étaient disputés des milliardaires américains ?
… Cette année-là, Moronville débarquait en Égypte avec des serres démontables pour pouvoir, tout en se reposant sur les rives ensoleillées du Nil, poursuivre ses expériences et surveiller le développement de semis particulièrement sélectionnés qui, approchant de la troisième année, âge, comme on sait, de la floraison des orchidées, devaient produire la première révélation de variétés plus surprenantes encore.
Mais les riches hivernants qui encombrent, en cette saison, les palaces magnifiques du Caire n’eurent pas le loisir d’apercevoir le célèbre botaniste dont l’arrivée alimentait les conversations des salons cosmopolites et les promenades à ânes, le long des routes bruyantes, sous le ciel roux.
Il n’était point débarqué qu’au nom des collectionneurs d’orchidées égyptiens, la princesse de Suntherland, apparentée à la famille royale d’Angleterre, l’avait happé au passage.
Elfe avait obtenu de l’administration khédiviale qu’on mît à sa disposition la salle d’Horus, dans le monument isiaque reconstitué des fouilles d’El-Bôhari.
C’était une construction massive, faite de monolithes superposés qui laissaient filtrer, à travers d’étroites meurtrières de porphyre, une lumière propice à la culture des orchidées, et dont les parois intérieures, aux enchevêtrements de plâtre, gratinées d’une poussière jaune de sable adhérent, étaient exemptes des redoutables moisissures du temps.
« Comment vous remercier, Altesse ? » s’était écrié le savant, confondu de reconnaissance.
Elle avait pris un air grave :
« Je veux, avait-elle répondu, être la première à voir l’efflorescence totale de vos merveilles ! »
Il s’inclina galamment.
« Je manquerais aux traditions des fleurs, madame, si je ne réservais pas leur premier sourire à votre beauté… »
Le lendemain, avec des fonctionnaires mis à sa disposition, Moronville emménagea ses caisses aux terreaux féconds et ses plants aux tiges graciles dans la salle du dieu.
« Les murailles du temple, songeait-il, auront bientôt des fresques de corolles et les piliers nous apparaîtront enguirlandés de pétales aux lèvres multicolores. Ce sera le gracieux témoin de la résurrection d’Isis, l’éclosion d’un printemps sans précédent ! »
Le Printemps d’Isis : le mot fit aussitôt fureur.
D’Alexandrie à Karthoum, du Caire à Ismaïlia, les gazettes, qui avaient déjà consacré de longues chroniques au célèbre horticulteur, s’en emparèrent.
En vain le savant modeste protestait-il, la mode s’y était mise. Il n’y avait rien à faire contre elle.
Le bon ton exigeait impérieusement que l’on fût de cette solennelle reconstitution et que l’on assistât à l’inauguration de la salle mystérieuse. En un jour, trois cents demandes d’invitation arrivèrent à la princesse Alix, et bientôt son secrétaire ne suffit plus à répondre aux quémandeurs.
Un matin, enfin, Moronville se fit annoncer chez elle,
« Altesse, dit-il, tout est terminé. Voici la clé du temple d’Horus. Venez demain matin et vous aurez la primeur du « Printemps d’Isis… »
Des représentants du corps consulaire, des agents diplomatiques, de hauts fonctionnaires du gouvernement avaient obtenu d’accompagner, dans sa sensationnelle visite, la princesse royale, tandis que, massée sur le seuil du monument, une musique militaire saluait son arrivée du God save the King.
D’une main tremblante, on mit la clé dans la serrure.
La porte s’ouvrit.
Alors, soudain, on vit la princesse reculer dans un mouvement de stupeur indicible et tout son cortège la suivre dans sa fuite précipitée, avec un sourd murmure de protestation indignée.
Face à l’entrée même, en plein mur, au milieu de l’enchevêtrement des lianes d’orchidées grimpantes, apparaissait, en lettres de six pouces, cette phrase gravée dans le granit rose :
À BAS L’ANGLETERRE !
Que signifiait cette insulte faite à tout un peuple ?… Qui avait écrit ces mots abominables ?… Fallait-il y voir la main des révolutionnaires égyptiens, et cet outrage était-il un avertissement de quelqu’un des leurs ?…
Le malheureux savant protestait qu’il n’y était pour rien ; personne, autre que lui, n’avait pu s’introduire dans la salle d’Horus. La porte était constamment fermée à double tour et, devant le temple, il y avait une sentinelle.
Les fleurs, alors ?… Les fleurs manifestant à leur façon leur haine contre la noble nation britannique ?… Les fleurs s’alliant avec ses ennemis ?… Comment expliquer cela ?…
Et, cependant, les fleurs étaient bien les coupables !
En s’insinuant, peu à peu, dans le plâtre dont les murailles avaient été recouvertes, un siècle plus tôt, pour effacer les vestiges de la conquête française, les racines aériennes l’avaient désagrégé lentement, puis fait éclater, pendant la nuit même qui avait précédé la visite de la princesse Alix, mettant à nu, ainsi, l’inscription séditieuse.
Et le savant, s’étant approché et ayant examiné avec soin le mur de granit rose, découvrit, un peu plus bas, gravée avec la pointe d’un couteau, la signature de l’auteur du méfait :
PITANCHET, dit PIPEMBOIS,
Cavalier-Trompette aux dragons de Murat
Armée d’Égypte – Août 1798.
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(Guy de Téramond, « Nos Contes, » in L’Avenir de Paris, troisième année, n° 684, samedi 24 janvier 1920 ; « Nos Contes, » in Le Républicain des Hautes-Pyrénées, septième année, n° 1990, vendredi 17 août 1923. Edgard Maxence, « Femme à l’orchidée, » huile sur toile, 1900)
Monsieur N a longtemps cru que la première traduction française des aphorismes d’Ambrose Bierce était celle de Jacques Papy, illustrée par Loris, et parue dans la collection « Les Maîtres de l’humour, » aux éditions des Quatre Jeudis en 1955. Or, il n’en est rien : près de vingt ans plus tôt, une première sélection de 100 définitions extraites de The Cynic’s Word Book (Arthur F. Bird, 1906), qui constitue la première édition partielle du Dictionnaire du Diable (1911), a en effet été traduite en cinq livraisons dans Simplement, une petite revue d’amateurs ronéotypée, particulièrement digne d’intérêt. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir.
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(Ambrose Bierce, in Simplement, vagabondages, n° 30, 31, 33, 34 et 35, mars-avril, mai-juin, septembre-octobre, novembre-décembre 1936, janvier-février 1937)
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