IV

 
 

J’eus de la difficulté à m’endormir cette nuit-là. Une gêne bizarre m’obsédait. J’avais la sensation que quelque chose d’étrange et de terrible allait bientôt arriver, et je n’avais aucune idée de ce que cela pourrait bien être. Je me tournais et me retournais constamment, ne trouvant pas de repos, ni physique ni mental.

Alors, un gémissement comme celui d’un bébé malade, monta sous ma fenêtre. Je m’assis, d’un sursaut.

Silence.

Vint un autre gémissement, avec toute une gamme de sanglots de plus en plus aigus. Il redescendit rapidement à un grognement guttural, puis à un « Mia… oû » familier.

Ce n’était que Peter. Il était encore sorti après dîner. Je ne l’avais jamais entendu miauler dans la nuit comme cela, les autres chats ne venant que rarement rôder aux environs. Mais, ce soir, un autre chat était là, ou plutôt une chatte qui se mit à lui répondre. Elle avait un registre remarquable : cris déchirants, hurlements lugubres et une série personnelle de bruits saccadés comme un moteurs de hors-bord.

Un duo très douloureux commença. Je me recouchai et l’écoutai avec intérêt plutôt qu’ennui. Comment Clarke l’aurait-il interprété ? Sans doute aurait-il dit que c’était une astucieuse ruse psychologique pour bien faire pénétrer dans le subconscient des hommes l’idée que les chats n’étaient vraiment que des animaux, ayant le comportement sexuel ordinaire.

Si c’était vrai et que tout cela ne fût qu’une comédie, alors c’était réellement le fin du fin. Je ne pouvais pas m’imaginer la race féline poussant les choses aussi loin, mais peut-être une habitude quasi inconsciente pour eux, ne leur demandant aucun effort.

Mon esprit jouait avec d’autres explications. Qui sait si ces miaulements éperdus n’étaient pas l’expression des âmes félines les plus artistes, témoignant de leur amour de la musique ! Si ces sonorités inquiétantes, si discordantes à nos oreilles, n’étaient pas des chants félins d’une grande beauté ?

J’avais certainement entendu des chansons chinoises qui n’étaient pas sans leur ressembler. Mais je ne pouvais admettre cette explication, car je ne pouvais imaginer la race des chats comme susceptible de quelque émotion que ce soit. L’art tout entier vient des émotions, et si l’histoire de Clarke était vraie, ces intellects étaient trop froids, trop logiques pour perdre du temps pour la musique ou tout autre forme d’art.

Au beau milieu de ces spéculations, je m’assoupis.

Le lendemain ne fut que pure oisiveté. Je n’arrivai pas à me concentrer, bien que j’eusse une nouvelle à demi terminée dans un tiroir. Je traînaillai, parcourant des livres et des journaux, écoutant la radio et, la plus grande partie du temps, méditant, étendu dans mon fauteuil transatlantique sur le gazon.

Le coucher de soleil vint – plus magnifique que jamais. La poussière fine projetée dans l’air par les explosions d’hier, flottait encore dans les hautes couches de l’atmosphère, produisant un effet similaire à ceux qui suivirent la fameuse éruption du Krakatoa. Le ciel de l’ouest abondait de couleurs, des rayures, des flammes, des pointes et des nuées. J’aurais voulu avoir un appareil photographique qui puisse enregistrer et conserver la beauté de la scène.

Je la contemplais avidement, redoutant à demi le ternissement qui allait la gagner et la faire disparaître.

Juste à ce moment, de même que la première fois où il était entré dans ma vie, la petite silhouette noire de Clarke sur sa bicyclette apparut au loin dans la plaine. Il venait doucement en serpentant entre les ovales sombres des entonnoirs qui avaient détruit par endroits le vieux sentier à travers l’herbe, et un peu de temps passa avant qu’il arrivât à ma porte.

Il mit pied à terre si maladroitement qu’il faillit tomber. Je me levai en souriant, pour aller l’aider. Mais je cessai de sourire quand je vis son visage. Il était gris, moite de sueur, et les cernes sombres sous ses yeux s’étaient encore accentués pendant la nuit.

Je pris la bicyclette de ses mains tremblantes, et l’accotai contre la clôture. La courroie autour de la serviette brune sur son porte-bagages était lâche ; je la resserrai automatiquement et pris le bras de Clarke. Il s’appuya sur moi, respirant par saccades inquiètes, tandis que je l’entraînais vers la maison.

« Allons, remuez-vous, dis-je.

– Mon Dieu ! marmottait-il. Mon Dieu ! »

Il semblait au bord d’une crise de nerfs. Ce garçon était un constant problème pour moi ; il semblait avoir tant de personnalités différentes. L’interrogateur nerveux, l’homme d’une précision presque grossière, le maître d’école didactique – et maintenant cette loque tremblante. Je me demandai s’il ne s’adonnait pas par hasard à une drogue.

Il tomba plutôt qu’il ne s’assit dans mon fauteuil, et appuya sa tête sur sa main. Je lui versai un grand whisky et je dus l’aider à l’avaler.

« Ça ira mieux… dans une minute, » souffla-t-il en s’adossant.

Peter était pelotonné sur le tapis de foyer. Quelques instants, il avait regardé le visiteur avec une vague curiosité, mais, maintenant, son intérêt avait passé et ses yeux s’étaient refermés pour reprendre son somme. Apparemment… Je le ramassai en deux temps, dans l’intention de le mettre dehors. Mais Clarke m’arrêta d’un geste las.

« Pas d’importance maintenant, murmura-t-il. N’importe comment, il sait tout. »

Je m’assis dans le fauteuil en face et j’attendis. Jusqu’à ce que, finalement, Clarke commençât le plus étrange de tous les récits qu’il m’avait faits, par phrases hachées, ponctuées de soupirs et parfois d’invocations désespérées au Tout-Puissant.

D’abord, ce fut tout un fatras sur la structure des cellules cérébrales qu’il débita trop rapidement pour que je saisisse convenablement. Mais je me rappelle l’avoir entendu dire qu’un individu moyen n’utilise dans sa vie qu’une petite proportion de ses cellules cérébrales. La plus grande partie reste inexplorée et inactive. Il fit des allusions passagères à la schizophrénie, les cas de « dédoublements, » et s’étendit sur la question des personnalités multiples. Celles-ci résultaient – dit-il – de ce que les cellules cérébrales formaient trois ou quatre groupes au lieu d’un tout unique. Ainsi, le cerveau d’un homme pouvait contenir deux ou trois « esprits » totalement différents, et tous, cependant, tirant leur énergie de la même circulation sanguine.

Et c’était quelque chose de ce genre – mais bien pire – qui lui était arrivé. Quand il avait prononcé le mot « cellules » la veille, à Stonehenge, la terrible vérité s’était fait jour en lui. Maintenant, après une nuit et une journée sans sommeil, il était sûr d’avoir trouvé la solution.

Pas étonnant qu’il sentît l’étrange présence de l’Esprit-Maître si continuellement. Celui-ci s’était installé dans la plus grande partie de son propre cerveau !

À cette assertion stupéfiante, je restai assis, le souffle coupé. En faisant un retour sur toute l’affaire, je ne crois pas que j’avais pris M. Clarke très au sérieux jusque-là. Certes, par moments, j’avais été entraîné par son histoire, mais seulement comme on est entraîné par un bon film. Quand je l’avais quitté, chaque fois, l’impression s’était évanouie, comme les personnages d’un film cessent d’être réels quand on est sorti du cinéma, dans la vie solide de la rue.

Comme écrivain, à qui son travail faisait passer la moitié de sa vie dans un monde fictif, je savais combien il est parfois facile de confondre ce monde avec la réalité. Je crains bien d’avoir regardé Clarke, pendant tout ce temps, comme un habile fabricant de fantaisies. Je l’avais pris pour un de ces cas psychologiques compliqués, pleins de refoulements, complexes, désirs d’évasion et tout. En bref, un drôle d’oiseau qui était venu dans ma vie pour me distraire un peu, et me fournir un chapitre amusant pour mes mémoires si jamais je les écrivais.

Maintenant, j’étais plutôt choqué de réaliser que le malheureux, affaissé dans ce fauteuil, ne se dramatisait pas, mais croyait vraiment toutes les choses étonnantes qu’il avait dites, et en était accablé d’horreur.
 
 

 

Je regardai son crâne chauve et luisant, essayai d’y imaginer la présence d’un esprit complètement étranger, installé à côté du sien. Mon imagination s’y refusa.

Clarke releva lentement la tête et me regarda. Ses yeux étaient rougis et brouillés par le manque de sommeil.

« Voilà probablement pourquoi je savais toutes ces choses, dit-il d’une voix fatiguée mais plus ferme. Il a dû se produire une fuite entre les cellules cérébrales occupées et les miennes. Peut-être par la circulation sanguine ; peut-être parce qu’un instrument d’une telle puissance de rayonnement tout près du mien, a stimulé mes facultés télépathiques, rendu mon esprit plus réceptif. J’étais sûr de l’exactitude des renseignements dans mon esprit, mais je ne pouvais pas comprendre d’où ils venaient.

– Oui.. oui, bégayai-je. Je suppose que c’est cela.

– Et la cause de ma fatigue chronique, continua-t-il avec amertume : ce maudit parasite qui épuise mon énergie.

Quand je pense qu’il a toujours été en moi ! Voyons, lorsque nous sommes allés à Stonehenge pour lui échapper, il était là, tout le temps, avec nous, écoutant tout. Non pas que je croie qu’il ait beaucoup fait attention à nous… Et il lui était si simple avec son contrôle total des forces électriques, de provoquer une étincelle juste où il fallait dans ces souterrains. Sous la plaine. Exactement comme ont sauté ou brûlé tous les autres endroits. Ah ! si je pouvais le tenir dans mes mains ! Si je pouvais le tenir ! »

La crise passa.

« Il doit m’écouter en ce moment, » dit-il d’un ton lassé.

Je sentis qu’il fallait que je dise quelque chose.

« Bon, nous verrons qu’il est là, fis-je, hésitant. Et que pouvons-nous y faire ? »

Il se leva d’un bond si soudainement que je sursautai. Son émotion déborda en un autre accès de rage. Son visage était convulsé.

« Je vais faire quelque chose, grinça-t-il. Je ne veux pas qu’il se serve de moi comme cela ! Qu’est devenue ma vie ? Encore une semaine… une journée de plus et j’en deviendrai fou ! »

Il ramassa brutalement son vieux chapeau et se dirigea vers la porte. Il n’était pas très solide sur ses pieds, mais l’intensité de sa passion le soutenait.

« Adieu, Williams, me lança-t-il. Je ne peux rien vous dire de plus. Je ne dois même pas y penser… »

Il était déjà sorti et courait dans l’allée avant que j’aie pu comprendre ses paroles. Je me hâtai derrière lui.

« Clarke ! Attendez !… Qu’est-ce que ?… »

Mais il avait enfourché son vélo et s’éloignait, la serviette de cuir brimbalant sur son porte-bagages en une sorte d’adieu moqueur.

Je m’arrêtai à la porte du jardin. Il hurlait en pédalant et les mots m’arrivaient tandis qu’il rapetissait avec la distance. C’étaient surtout des blasphèmes.

J’hésitai et me reprochai mon indécision. Je ne pouvais plus le rattraper : j’avais nettoyé ma bicyclette et elle gisait en pièces détachées dans le hangar à outils. Le malheureux était très souffrant. On ne pouvait pas le laisser circuler comme cela. Il fallait le mettre en observation.

Observation ! Cela me donna un idée. Je me précipitai dans le cottage, trébuchant presque sur Peter, qui sortait de l’escalier vers mon minuscule observatoire. Faisant glisser la lucarne, je braquai le télescope dans le crépuscule vers la porte et je fonçai quatre à quatre dans Clarke.

Je regardai. Tout était brouillé et je tournai impatiemment les molettes de mise au point. La scène ne voulait pas devenir nette. « Idiot ! » m’exclamai-je, et je fouillai sur le plancher à la recherche de l’oculaire terrestre.

Il était sous un tas de cartes célestes. Je le saisis et, hâtivement, le vissai à la place de l’oculaire astronomique. Je risquai un regard et la petite tache foncée là-bas, entre le sol déjà sombre et le ciel vert pâle, bondit littéralement sur moi, et prit la forme de Clarke, descendu de bicyclette et accroupi au bord d’un des entonnoirs.

Il détachait la serviette marron. Je ne voyais pas son visage, caché sous le bord de son chapeau. Il sortit un trousseau de clefs et en prit une pour ouvrir la serviette.

Je regardai attentivement, pour voir ce qui était dans cette mystérieuse serviette. De vieux journaux – un emballage, évidemment – en surgirent d’abord, puis Clarke en extirpa quelques bâtonnets – des bâtonnets jaunes d’une bonne vingtaine de centimètres de long.

Il les posa à terre et se leva. Il jeta un coup d’œil sur la plaine enténébrée. Il semblait en proie à une sorte de lutte intérieure. Puis, comme soudain résolu, il se pencha rapidement, ramassa les bâtonnets et sembla littéralement se jeter par-dessus le bord de l’entonnoir.

J’eus le souffle coupé en le voyant disparaître ; ces entonnoirs étaient profonds. J’attendis une minute ou deux, osant à peine respirer, les yeux fixés sur l’endroit où il avait disparu. Sa bicyclette et la serviette abandonnées étaient toujours là.

Puis brutalement, un geyser de terre, de fumée et de flammes jaillit de l’entonnoir, envoyant la bicyclette à cinquante mètres, et s’étalant en un haut panache gris. Assez lentement, la poussière et les plus petits débris retombèrent en pluie et semblèrent rebondir doucement sur le sol. Une couche basse de fumée blanche apparut et roula sur le bord de l’entonnoir, comme la vapeur d’une chaudière.

Je m’aperçus que je m’étais mordu la lèvre ; j’avais un goût de sang sur la langue…

Quand j’arrivai sur la scène, vingt minutes plus tard, après une course haletante dans l’obscurité, le nuage s’était dissipé et l’entonnoir était à demi empli de décombres. Il n’y avait plus rien que je puisse faire.

Les bâtonnets jaunes n’étaient autre que de la dynamite.
 

*

 

C’était il y a quinze jours. Et me voilà à mon bureau, écrivant cette aventure du début jusqu’à la fin. Je suppose qu’elle est finie.

Pourtant, une intelligence aussi prodigieuse que celle de l’Esprit-Maître du récit de Clarke se serait-elle vraiment laissée prendre à un tel piège – même si Clarke s’était efforcé de son mieux de dissimuler ses intentions de la détruire – en visant son talon d’Achille – « par une violente explosion toute proche d’elle » ? Cela me paraît difficile à admettre.

Il est certain qu’il n’y a pas eu d’autres explosions depuis, probablement parce qu’il ne reste rien à faire sauter. Assez ironiquement, les quelques bâtonnets de dynamite de ce pauvre Clarke devaient être à peu près les derniers sur la planète. Comme le disait, le lendemain, un journaliste : « Il ne reste même plus assez de poudre dans le monde entier pour en faire un pétard de gosse ! »

Ni une seule usine atomique autrement qu’en ruine. Personne n’aurait rien pu apprendre aux chats en matière incendiaire.

Dans tout ce récit, je me suis efforcé de me limiter aux faits de ma connaissance personnelle seulement, effleurant à peine les plus vastes événements de cette annihilation globale des armes de guerre. Cela, c’est de l’Histoire.

Nous savons maintenant l’immense sensation de soulagement qu’ont connue tous les peuples de la Terre. Le pacte qui a été signé pour garder le monde dans sa condition désarmée et pour mettre hors-la-loi la course aux armements, pourrait bien être la première pierre d’un gouvernement unique mondial, après tout. Peut-être maintenant que le cercle vicieux a été brisé pour nous, aurons-nous le bon sens de ne pas nous faire reprendre dans un autre.

En tout cas, si Clarke a dit vrai, une guerre atomique ne pourra jamais éclater. Les chats sont là pour y veiller. Si Clarke a dit vrai…

J’en reviens toujours à ce « si. » Quand je tente de récapituler, le doute m’assaille. Tout est si fantastiquement outré. Je n’arrive pas à décider si Clarke fut un martyr ou un fou obsédé qui s’est suicidé d’une façon si remarquablement compliquée.

Et cependant, je ne puis oublier les paroles de Clarke : « … Tant que les chats continueront leur comédie avec une aussi infaillible assurance, il restera toujours un élément de doute, même dans l’esprit humain le plus crédule ; c’est ce soupçon de scepticisme qui les sauvera. Les chats le savent bien, croyez-moi ! »

Le crépuscule tombe encore une fois, ce moment apparemment fatidique dans toute cette histoire. Les rayons faiblissants du soleil entrent par les vitres en losange des fenêtres ; une tache de lumière se meurt doucement sur le mur opposé. Le jeu des ombres lui donne comme l’aspect d’un masque, avec un sourire énigmatique.

Je regarde Peter, accroupi sur le bras du fauteuil dans lequel Clarke était assis, lors de sa dernière visite. Il est dans un demi-sommeil, les yeux presque, mais pas tout à fait fermés, et il ronronne tout doucement. Il a une expression de félicité satisfaite. Est-ce que c’est vraiment un sourire ? J’en suis sûr – pour autant qu’un chat puisse sourire.

Il est accroupi comme un petit sphinx, et mon regard se lève vers la photographie encadrée, accrochée au mur, au-dessus de lui. Le Sphinx de Giseh… peut-être une image de pierre de l’Esprit-Maître.

La terrible pensée me revient. Si cet être étrange a quitté le corps de Clarke à temps, avant que ce dernier se fasse sauter en miettes, il doit, maintenant, s’être installé dans un autre corps. Il ne pouvait pas rester désincarné longtemps. Où est-il allé ?

Je jette un coup d’œil dans un miroir ; j’examine ma tête avec inquiétude. Non, non, pour l’amour du Seigneur, pas ça !… Mon regard revient au Sphinx. Je scrute son visage délabré. Quelle expression énigmatique ! Est-ce un sourire ?
 
 

FIN

 
 

 

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(William F. Temple, [« The Smile of the Sphinx, » in Tales of Wonder n° 4, automne 1938], traduit de l’anglais par Georges H. Gallet, illustrations de Di Marco, in Le Hérisson, n° 275, jeudi 19 mai 1955. Cette traduction est reprise de l’anthologie Escales dans l’infini, Paris : Éditions Hachette/Gallimard, collection « Le Rayon fantastique » n° 26, mars 1954)

 
 

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