LOUP GAROU1

NOTICE

SUR

L’ARRÊT DU PARLEMENT DE DOLE,

Du 18 janvier 1573,

Qui condamne au feu Gilles Garnier de Lyon,

pour

S’ÊTRE LAISSÉ CHANGER EN LOUP-GAROU.

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On sait qu’un loup-garou, est dans l’opinion publique, un homme qui, pendant une partie de la journée, devient loup, en contracte les aimables habitudes, en met en pratique l’instinct carnassier et sanguinaire, et devient alors ce qu’il était avant sa métamorphose. Il y a des hommes qui ne perdraient ni ne gagneraient à la transformation, et pour qui elle ne serait qu’une affaire de toilette.

Mais qui croit, ou qui a pu croire aux loups-garous ? qui y croit ? peu de personnes, on l’imagine ; qui y a cru ? c’est une autre affaire : on sait que la raison n’a jamais été l’apanage de la multitude. Ne parlons pas de Strabon, de Varron et de Virgile, qui ont attesté le fait avec toute la confiance de témoins oculaires ; ce dernier dit en termes exprès :

Has herbas atque hæc Ponto mihi lecta venena
Ipse dedit Mæris ; nascuntur plurima Ponto.

His ego sæpè lupum fieri et se condere sylvis

Mærim. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . (1)

. . . . . . . . . . . . . . . . . Mæris m’a fait connaître

Les végétaux puissants que le Pont seul fait naître ;
J’ai vu par leurs secours, Mæris, plus d’une fois,

Sous la forme d’un loup s’enfoncer dans les bois.

Les poètes sont sujets à caution ; ils s’emparent du merveilleux sans en être dupes ; mais l’emploi qu’ils en font prouve du moins qu’ils s’appuyent sur des traditions, sur des croyances populaires. Nul doute qu’en Italie, du temps de Virgile, il n’eût pas été sûr à un voyageur de révoquer en doute, dans un cabaret de la Campanie ou de la Calabre, l’existence des loups-garous.

Pline a osé tourner en ridicule cette grossière superstition. (Voyez le livre VIII, chapitre 22, § 34 de son Histoire naturelle.) « Qu’il y ait des hommes qui se transforment en loups et qui retournent ensuite à leur première forme, on peut en toute confiance assurer que rien n’est plus faux, à moins qu’on ne soit déterminé à croire tout ce qui s’est débité de mensonges depuis une infinité de siècles. »

De cette manière timide de s’exprimer, il est permis de conclure que nombre de braves gens assuraient avec confiance que rien n’était plus vrai, et lorsque le plus grand homme du second âge de la littérature romaine fut enseveli sous les cendres du Vésuve, qui dira si sa mort ne fut pas regardée comme un juste châtiment d’une assertion sacrilège qui semblait révoquer en doute la toute-puissance de Jupiter, et l’incontestable métamorphose de Lycaon ?

On a peine à concevoir qu’une erreur aussi absurde et aussi puérile, née du sein de la mythologie païenne, ne se soit pas évanouie devant les lumières de la raison et du christianisme. La religion, en fournissant aux peuples les moyens faciles de distinguer des véritables miracles les prestiges d’une thaumaturgie extravagante, devait porter un coup mortel à la vieille fable de la lycanthropie. Cependant, rien ne prouve mieux l’attachement de l’homme à des illusions héréditaires que cette persévérance inexplicable d’une grande partie du peuple chrétien dans sa foi à l’existence des loups-garous. Les magistrats eux-mêmes ne furent point à l’abri de ce déplorable aveuglement. On supposa, dans le 13ème et le 14ème siècles, ces transformations si réelles qu’on les attribua à des magiciens, que l’ignorance cruelle de quelques juges en Savoie et en Bourgogne fit condamner au feu. Tandis que le 16ème siècle, celui des Cujas, des Dumoulin et des L’hospital, est proclamé comme l’éternel honneur de la jurisprudence, comme l’âge d’or de la science, il n’est pas sans intérêt de rapporter un monument de la superstition qui régnait dans ces tribunaux et des épouvantables excès auxquels elle conduisait. L’arrêt qu’on va lire est rapporté par la Rocheflavin ; livre 11, titre XII, article 9.

« Extrait des registres du greffe de la cour du parlement de Dole.

En la cause de Messire Henri Camus, docteur en droit, conseiller du Roi, notre Sire, en sa cour souveraine du parlement de Dole et son procureur général en icelle, demandeur en matière d’homicide commis sur la personne de plusieurs enfans dévorés par un loup-garou, et autres crimes et délits ; d’une part.

Et Gilles Garnier, natif de Lyon, détenu prisonnier en la conciergerie de ce lieu, défendeur ; d’autre part.

Pour par le défendeur, aussitôt après le jour de fête St-Michel dernier, lui étant en forme de loup-garou, avoir pris une jeune personne de l’âge d’environ de dix ou douze ans, dans une vigne près le bois de la Serre, à un quart de lieue de Dole, et l’avoir tuée et occise tant avec ses mains semblants pattes, qu’avec ses dents ; et après l’avoir traînée avec lesdites mains et les dents jusqu’auprès dudit bois de la Serre, l’avoir mangée, et non content de ce, en avoir porté à Appoline sa femme en l’hermitage de St-Bonnet, près Amenges, en laquelle lui et sa dite femme faisaient leur résidence.

Item, pour par ledit défendeur, huit jours après la fête de Toussaint aussi dernier, étant semblablement en forme de loup, avoir pris une autre personne au même lieu, peu de temps avant le midi dudit jour, et l’avoir étranglée et meurtrie de cinq plaies avec ses mains et dents en intention de la manger, s’il n’en eût été empêché par trois personnes, selon qu’il l’a reconnu et confessé par maintefois.

Item, pour par ledit défendeur, environ 15 jours après ladite fête de Toussaint, étant comme dessus en forme de loup, avoir pris un autre enfant de l’âge d’environ dix ans, près une lieue dudit Dole, en une vigne sise à Grédisans ; et après l’avoir étranglé et occis ainsi que les précédents et mangé, avoir démembré une jambe du corps dudit enfant.

Et pour par ledit défendeur, avoir le vendredi, avant le jour de la fêle de St-Barthélemy aussi dernier passé, pris un jeune garçon de l’âge de 13 ans, sous un gros poirier, près le bois de Perrouse, l’avoir emporté et traîné dans ledit bois, où il l’étrangla comme les autres enfants ci-dessus mentionnés, en intention d’en manger. Ce qu’il eût fait, s’il ne fut venu aussitôt des gens pour secourir l’enfant qui était déjà mort, étant ledit défendeur en forme d’homme et non de loup. En laquelle forme il eût mangé de la chair dudit garçon sans ledit secours…

Vu le procès criminel dudit procureur-général, même les réponses et confessions réitérées et spontanément faites par ledit défendeur, ladite cour par arrêt, le condamne à être, cejourd’hui, conduit et traîné à renvers sur une claie par le maître exécuteur de la haute justice de la conciergerie, jusque sur le tertre de ce lieu, et être brûlé tout vif et son corps réduit en cendres ; le condamnant en outre aux dépens et frais de justice.

Donné et prononcé judiciairement audit Dole, en ladite cour, le 16ème jour du mois de janvier 1573 ; et depuis le même jour prononcé au défendeur en ladite conciergerie en présence de messires Claude Belin et Claude Mussy, conseillers en ladite cour, par Jacques Janseu, juré au greffe d’icelle. »

Ce lycanthrope disait que le diable lui avait donné le choix de devenir quand il voudrait, ou loup, ou lion, ou léopard ; mais il avait préféré le loup. Il ajoutait que si le poil de ces animaux lui eût répugné, il pouvait encore subir d’autres métamorphoses et courir en nuage, en vent, en feu, et parler sous la forme adoptée.

Mais ceci ressemble beaucoup au conte débité par Guillaume de Malmesbury, qui rapporte avec naïveté qu’un doyen de l’église d’Elgin, dans la province de Murray, n’ayant pas voulu céder son église aux moines, il fut changé en anguille avec tous ses chanoines, et mis en matelotte par la cuisinière du couvent.

Il est bon de rappeler quelquefois ces sortes de traits aux hommes, pour leur faire sentir les avantages des siècles éclairés. Nous devrions à jamais les bénir, ces siècles de lumières, quand ils ne nous procureraient d’autres biens que de nous guérir de l’existence des loups-garous, des revenants, des lutins, des farfadets et autres fantômes nocturnes, si propres à troubler les âmes faibles, à les inquiéter, à les accabler de crainte et de frayeur.

Aussi, désormais le terme de loup-garou, ne sera plus employé que figurément, pour désigner un homme d’une humeur farouche, qui ne veut avoir de société avec personne ; et dans ce sens nous dirons avec Rousseau le lyrique :

Je ne prends point pour vertu

Les noirs accès de tristesse

D’un loup-garou revêtu

Des habits de la sagesse.

BOLO.

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(1) Églogue VIII.

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(in Revue du Lyonnais, esquisses physiques, morales et historiques, tome premier, Lyon : avril 1835)