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En apprenant par des cancans de village l’étrange aventure survenue à Lynch, et dont le scandale avait amené la disparition du vieux vicaire sourd de cette paroisse perdue, je recueillis de mon mieux toutes les données du problème, car je sentais, sous les racontars vides et les absurdes anecdotes, quelque chose de plus profond qu’un simple accès de démence ou de blasphème.

Après des années consacrées au paisible exercice de ses devoirs paroissiaux, le vieux Vicaire avait, selon les dires du village, donné dans sa conduite et sa tenue des marques de plus en plus évidentes de bizarrerie ; il avait introduit peu à peu dans le service religieux, certaines modifications, vaguement attribuées tout d’abord à une tendance vers l’Église Haute, mais bientôt rapportées à un dérangement mental croissant ; ce trouble s’était manifesté dans toute son ampleur lors de la fameuse Fête des Moissons, qui avait mis fin à la carrière du Vicaire comme ministre de l’Église d’Angleterre. En cette pénible occurrence, le vieux pasteur était entré dans l’église avec d’étranges oripeaux, pour célébrer un service d’inintelligibles psalmodies, de gestes inhabituels et de prières inconnues aux oreilles de sa congrégation. On avait vu aussi sur l’autel une statue de femme, que le Vicaire aurait dépouillée de son voile au point culminant de la cérémonie. Des échos d’autres dires me parvinrent aussi, – racontars formellement contredits d’ailleurs, et étouffés dans la mesure du possible, – touchant l’exhibition d’autres symboles de l’espèce la plus déplacée. Puis, quelques jours plus tard, le vieillard disparaissait : certains de ses paroissiens le croyaient mort ; d’autres affirmaient qu’il était enfermé dans un asile d’aliénés.

Telle est l’histoire fantastique et presque incroyable que l’on me raconta et dans laquelle je crus, je le répète, pouvoir, à l’inverse de mes voisins, démêler un sens profond. Tout d’abord, s’ils savaient que le Vicaire avait quitté Oxford pour venir s’enterrer dans cette cure lointaine, ils ignoraient tout de ses travaux et de sa réputation universitaire, et aucun d’eux ne connaissait de nom, – ou de vue moins encore, – un gros livre de sa composition, ouvrage classique sur le sujet qu’il traitait. À leurs yeux, le vieillard n’était qu’un prêtre sourd, excentrique et solitaire, et j’étais sans doute, dans le voisinage, le seul homme qui eût causé avec lui du sujet sur lequel il était, en Angleterre, la plus haute autorité de son temps.

Car j’avais un jour rencontré le vieillard, et c’était, assez bizarrement, à cette même époque de la Fête des Moissons, mais bien des années avant sa disparition. Une course à bicyclette par-dessus les collines, m’avait amené, ce jour-là, dans une vallée de blé. Je suivais la route sans haies qui traversait de vastes champs de chaume, et tombai, après avoir, à deux ou trois reprises, dû mettre pied à terre pour ouvrir des barrières, sur un groupe de chaumières, au milieu desquelles une petite église normande dressait, sous de grands ormeaux, ses murs délabrés. Je rangeai ma bicyclette pour traverser le cimetière, et, franchissant le porche en profond retrait, je pénétrai dans l’église où un spectacle d’une grâce inattendue frappa mes yeux. Dans la fraîche pénombre de la petite nef, se déployait un véritable luxe de décoration, s’étalait une profusion de fruits et de légumes : courges jaunes, pommes et prunes, épis d’or, grosses miches de pain et guirlandes de fleurs de Septembre. Perché au haut d’un escabeau, un vieux clergyman au costume râpé mettait la dernière main à sa décoration quand je pénétrai dans l’église. En me voyant, il descendit de son échelle, et je le félicitai de son œuvre, en élevant légèrement la voix, car je m’aperçus qu’il était un peu sourd. Nous parlions de la Fête des Moissons, et, voyant tout de suite que j’avais affaire à un homme cultivé et certainement sorti de l’Université, je fis allusion au trait qui m’avait vivement frappé dans la décoration de la vieille église : c’était son caractère païen ; on eût dit d’un pauvre temple archaïque, perdu dans quelque coin du monde ancien, et orné, voici vingt siècles, par la piété villageoise, pour quelque fête locale. Nullement scandalisé de ma réflexion, qui parut au contraire lui faire plaisir, le vieux prêtre avouait avec moi retrouver quelque chose de païen dans notre Fête des Moissons : c’était, sans doute, un vestige des rites antiques de la Végétation, de la vieille religion de la Terre. Cette Fête, comme bien d’autres, n’avait pas été abolie par le Christianisme, mais absorbée par lui, et dotée d’une signification nouvelle. « Certes, ajoutait le vieillard, que le sujet paraissait passionner, et dont me captivait la préciosité un peu pédante de langage, certes, la Fête des Moissons n’est qu’une survivance de la religion préhistorique du Blé, du culte de la Déesse qui porte aux époques classiques les noms de Démèter, de Ioulo et de Cérès, mais dont la célébration comme Mère de la Terre et Génie des Blés remonte à une antiquité beaucoup plus reculée. Il est incontestable que cet Esprit de la Végétation a été vénéré depuis les temps les plus lointains par les populations agricoles ; champs de blé et moissons mûres évoquaient tout naturellement la présence, au milieu des épis, d’un être bienveillant, qui, en échange de rites et d’offrandes consacrées, octroyait les grains lourds et les moissons dorées. » Le vieillard me citait des passages de Virgile, et me renvoyait à la description par Théocrite, d’une Fête des Moissons en Sicile ; ces citations devaient m’être familières, mais si le sujet m’intéressait, je trouverais une ample source d’informations dans un livre, – dont je n’avais sans doute jamais entendu parler, – qu’il avait écrit sur les Divinités de la Végétation dans la Mythologie Grecque. Le hasard voulut que je connusse cet ouvrage, et me sentisse d’autant plus intéressé par cette rencontre fortuite d’un savant distingué ; j’exprimai de mon mieux ce sentiment, et me remis en route, promettant de revenir un jour. Je n’eus jamais l’occasion de tenir cette promesse, mais, de retour plus tard dans le voisinage, lorsque je fus informé du malheureux scandale, le souvenir de ma promesse et de notre conversation me permit d’édifier une théorie sur la réalité des faits.

Il y avait eu, évidemment, un changement trop brusque pour le vieil érudit arraché à ses livres et à sa vie d’Université, et plongé tout à coup dans la solitude de cette vallée lointaine, parmi la vie généreuse et la sève palpitante de la Nature. À mon sens, le joyeux spectacle étalé sous ses yeux fanés, des pousses exubérantes, des rameaux bourgeonnants et des moissons mûres, avait peu à peu dérangé son cerceau. Son esprit, de plus en plus indifférent aux doctrines de l’Église dont il avait pris les ordres tant d’années auparavant, s’était attaché, un peu mieux chaque jour, aux rites païens dont l’étude avait fait l’objet de toutes ses heures, et qui traduisaient une existence fort semblable à cette vie rurale qu’il connaissait maintenant. Cette idée fixe prenait de l’intensité dans l’isolement, et, avec une ardeur de maniaque, le vieux pasteur avait peu à peu modifié le service chrétien, et ramené, à l’insu des fidèles, sa petite congrégation au culte ancestral de la Déesse des Blés. Un beau jour, dédaigneux de toute dissimulation, il était apparu en hiérophante de Démèter, avec une peau de faon sur les épaules et une couronne de feuilles de peuplier ; à la main, il portait un peu prétentieusement le panier mystique et le vase appropriés à ces mystères. La décoction de grains qu’il avait offerte aux communiants scandalisés, faisait aussi partie des rites, et l’effigie de femme placée sur l’autel était celle de la Gerbe Sacrée, dont le prêtre devait lever le voile au point culminant de la cérémonie.

Je regrette fort de n’avoir pu recueillir des détails plus amples et plus précis sur une célébration où le vieil érudit avait sans doute apporté sa connaissance approfondie d’un sujet si troublant pour des générations de chercheurs. Mais quelle puissance d’observation minutieuse demander à un groupe de garçons de labour et à de petits fermiers ? À certains bruits qui me parvinrent aux oreilles, je refusai d’ajouter foi, et ne voulus croire ni au sang de porc répandu, ni moins encore à des symboles obscènes que les enfants de chœur auraient portés dans l’église en procession solennelle. Les paysans ont des imaginations singulières et devaient ajouter d’eux-mêmes un détail grotesque à une cérémonie que leurs conversations faisaient de plus en plus monstrueuse. J’ai pourtant écrit à un savant éminent d’Oxford, pour en appeler sur ce point à son autorité, et il a bien voulu m’expliquer tout au long que si, au cours de l’Haloa ou Fête d’Hiver de la Déesse des Blés, ou du Chloeia, ou Fête du Premier Printemps, une présentation des forces reproductrices de la Nature pouvait être de mise, elle eût été parfaitement déplacée à la Fête des Thalysia, ou Actions de grâce Automnales. Je suis bien certain qu’un solécisme de ce genre – l’introduction dans une cérémonie rituelle de détails non sanctionnés par les textes – aurait paru choquant à l’esprit, même troublé, de l’homme qui s’était toujours montré si consciencieux savant.

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(Logan Pearsall Smith, Trivia, trad. de Philippe Neel, Paris : Grasset, « Les Cahiers verts » n° 6, 1921)