MASSACRE

Est-il, pour un observateur, plaisir plus vif que celui qu’il éprouve le jour où, après avoir longuement et patiemment suivi un phénomène en apparence étrange, se dérobant aux normes, il découvre, enfin, le mobile latent de son évolution, s’explique ses écarts et le range définitivement à la place qui lui revient dans l’immense mais rigoureusement systématique ménagerie universelle. C’est un plaisir de cette nature que nous offre le dernier livre de M. Céline, Bagatelles pour un massacre (1). Depuis cinq ans que nous observons in vivo cet auteur, à qui ses procédés stylistiques ont valu une tapageuse renommée, nous cherchions à découvrir les lois inexorables qui régissent l’enchaînement de ses élucubrations.

L’auteur de Voyage au bout de la nuit (1933) et de Mort à crédit (1936), a été présenté aux lecteurs du Courrier. Une double analyse, stylistique et psychologique, parue ici-même (2) a mis au jour les principaux thèmes de cet art de maniaque caractérisé : défécation, lieux d’aisance, odeurs fétides, coprolalie, le tout tournant, sous l’empire d’une obsession type, au cliché, à l’écholalie, à l’éréthisme verbal stéréotypé ; bref, à la chronicité tant dans les dyslogies du style que dans les visions du délire scatologique et des hallucinations sensorielles et génitales.

Aussi complet que fût ce diagnostic, aussi entière la confirmation que lui apporte le nouveau livre de l’auteur étudié, le principium morbi n’en restait pas moins obscur. Certes, l’extrême prolixité, la verbeuse incohérence des propos, les blocs pesants que présentaient ces livres (les deux premiers comptaient près de 700 pages chacun, en petits caractères, et encore l’éditeur avait-il été obligé d’élaguer d’importantes parties des manuscrits) étaient des symptômes significatifs. Ils se trouvent encore aggravés dans Bagatelles où le flot désordonné des paroles l’emporte sur toute tentative de composition. Le livre commence bien par un semblant de situation, mais il ne parvient pas à maintenir la fiction, et ses 400 pages (en petits caractères) ne sont reliées par aucune affabulation, voire par aucun fil conducteur. Le lecteur est projeté d’un chapitre à l’autre comme par des cahots d’autobus, et ces chapitres se succèdent au petit bonheur, va-comme-je-te-pousse, découpés dans un texte uniformément visqueux et monotone, au moyen de blancs typographiques. Cela ne saurait étonner, puisque la composition est la logique de l’art.

De cette mare poisseuse s’élève une longue plainte, une immense récrimination : celle d’un Auteur (avec une majuscule) à l’ambition insatisfaite.

Mais laissons plutôt parler M. Céline lui-même. Car s’il met beaucoup d’habileté à camoufler la véritable intention de son livre, qui est un règlement de comptes avec la critique (voyez l’épigraphe), il ne possède point, et pour cause, la patience, l’esprit de suite, le sens critique nécessaires à un pamphlétaire pour cacher ses propres points vulnérables. De-ci, de-là, avec une pitoyable ingénuité, il laisse percer le bout de l’oreille.

Le point de départ de Bagatelles est un scénario de ballet que M. Céline (car cette fois il parle bien en son nom) se voit refuser successivement par l’Opéra, par l’Exposition 37, par les compositeurs, par les théâtres et, même, dernier affront, par la scène moscovite. Or, le scénario – l’auteur n’en doute pas – est excellent. La faute en est donc à ceux qui ne savent pas l’apprécier. Sa vanité blessée, M. Céline se rebiffe : « J’ai meilleur goût, moi tout seul, que toute la critique pantachiote et culacagneuse réunie… » « D’abord, la critique de moi-même, à partir d’aujourd’hui, c’est moi. Et ça suffit. Magnifiquement… Il faut que j’organise sans désemparer ma défense… Il faut que je devance les juifs ! »

Les juifs, ici, viennent à point pour endosser la responsabilité des échecs littéraires de M. Céline. Du coup, tous les refus s’expliquent : M. Rouché n’est-il pas juif ? Les compositeurs ne sont-ils pas tous juifs ? L’Exposition 37, « poly-juive maçonnique » ? La Comédie-Française, « aux huit-dixièmes juive » ? Et les Soviets alors !

Même lorsque M. Céline fait parler un autre personnage, il ne parvient pas à trouver à son antisémitisme une autre cause de ressentiment : « Popol, en parenthèses, il venait de subir un dur échec, son chef-d’œuvre refusé tout net, par la Ville… Tous les juifs en avaient fait florès… » Et si M. Céline consacre des pages compactes à couvrir d’ordures son ancien chef à la S.D.N., n’en cherchons point les raisons « idéologiques » (pas plus que pour expliquer son revirement à l’égard de Moscou). Quelles que soient ses diatribes contre l’institution de Genève, l’origine de sa rancœur, il la trahit en trois lignes où il raconte que ce chef avait fait la grimace à la lecture d’un de ses chefs-d’œuvre. Ce ne sont pas des choses qui s’oublient.

Mais M. Céline n’est-il donc pas un auteur à succès ? Certes, le boum soulevé par Voyage au bout de la nuit fut appréciable. Cependant, au fond de lui-même, il sait que ce n’était qu’un boum et qu’il n’est pour lui qu’une seule façon de garder la vedette, c’est de faire du scandale. Et il l’avoue : « Personnellement, il me sera possible sans doute, de me défendre encore pendant quelque temps, grâce à mon genre incantatoire, mon lyrisme ordurier, vociférant, anathématique… » C’est à cela qu’a servi « la merde » de ses précédents livres, c’est à cela que, ce thème épuisé, sert « le juif » de Bagatelles. Ce n’est qu’un procédé publicitaire.

Car la grande affaire pour M. Céline est de vendre ses produits. Voyez ses interminables digressions, avec chiffres à l’appui, sur les tirages, les prix de vente et les prix littéraires. Combien « putrides » et écœurants tous ces Fémina, Goncourt, Nobel, prix académiques ! Sauf, bien entendu, le Prix Théophraste Renaudot qui, par hasard, a été attribué à M. Céline en personne…

Combien infâmes les écrivains étrangers qui osent se faire traduire en français et venir encombrer ainsi le marché ; en particulier les représentants de « l’art hébraïque anglo-saxon, » tous ces « très insignifiants Lawrence, Huxley, Wells, Shaw, Faulkner, dos Passos, » aux tirages astronomiques.

D’ailleurs, M. Céline n’est pas plus tendre pour les concurrents français : Gide, Cocteau, Cassou, Mauriac, Colette, qu’est-ce qu’ils prennent ! Même les morts lui portent ombrage, puisqu’on les réédite. « Les efforts juifs, les succès juifs, les projets de juifs et d’enjuivés. » À qui ces mots s’appliquent-ils ? Tenez-vous bien : à Montaigne, à Racine (« emberlificoté tremblotant »), Zola (« scientifico-judolâtre »), Stendhal, Cézanne, Maupassant, Proust. Proust surtout l’irrite (pour une fois, un vrai demi-juif), qui a eu son stand au Palais du Livre de l’Exposition 37. Ah ! ces stands littéraires, parmi lesquels ne figurait pas celui de M. Céline, quelles cruelles insomnies lui ont-ils causées !

Il vitupère, vomit, éjacule et, soudain, se trahit ingénument :

« En vous parlant de toutes ces choses de traductions, de librairie. je me suis animé un peu. N’allez point m’estimer jaloux !… »

Pauvre M. Ferdinand Céline !

De même, il feint d’ignorer les critiques. « Je ne lis pas l’Argus, insiste-t-il ; Denoël pas davantage. » La belle blague ! M. Denoël est bien l’unique éditeur qui a eu recours à un procédé publicitaire inédit : n’a-t-il pas publié une Apologie de son auteur, entièrement consacrée à compter, citer et commenter justement les coupures de « l’Argus » ? Et M. Céline lui-même se montre dans Bagatelles parfaitement renseigné sur tout ce qu’ont dit de lui ces « torves fumiers » de critiques auxquels il ne peut pardonner de ne pas s’être laissé berner. Il leur en veut surtout du préjudice commercial qu’ils lui ont causé : « Toute la critique est bien en quart, à la porte de chaque librairie pour empêcher qu’on m’achète. » En vérité, si Bagatelles pour un massacre est un appel au pogrom, c’est d’un pogrom de critiques qu’il s’agit.

La monstrueuse et insatisfaite vanité de M. Céline s’était manifestée dans ses précédents livres sous forme d’une véhémente invective contre la société. À notre époque de passions politiques déchaînées, on fait pièce de tout bois, et les imprudents de « gauche » s’étaient empressés de sacrer « révolte sociale » ce qui n’était que le sursaut d’une ambition exacerbée. Aujourd’hui, parce qu’il mange du juif, M. Céline est fêté par « la droite. » Quelle erreur ! M. Céline n’est ni avec la gauche ni avec la droite. Lisez-le plutôt : « J’adhère jamais rien… J’adhère à moi-même tant que je peux… »

Ce n’est pas de l’indépendance. C’est l’isolement, l’affreux, l’inévitable, le fatal isolement qui, petit à petit, s’empare du paranoïaque. Alienus signifie au premier chef étranger. Étranger aux uns et aux autres, il tranche l’un après l’autre les liens qui le rattachent à la vie sociale. Il nie tout. Cette négation, ce néant sont représentés, pour l’auteur de Voyage au bout de la nuit, par l’excrément. La guerre, la patrie, les colonies, sa propre profession, la médecine, l’Institut Pasteur, la Société des Nations, le travail, tout le labeur et l’effort des hommes, ne sont pour lui que « merde. » Exclu de tout, étranger à tout, il sombre dans l’incohérent et soliptique monologue qu’est pour lui, désormais, la littérature.

 

_____

 

(1) Éd. Denoël, Paris, 1937.

 

(2) Le Courrier d’Épidaure, novembre-décembre 1936 : Les thèmes scatologiques en littérature, par Nina Gourfinkel.

 

_____

 

 

(N. Lavrière, in Le Courrier d’Épidaure, revue médico-littéraire, 5ème année, n° 3, mars 1938)