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La grand’route traversait tantôt des prairies non fauchées, tantôt des champs en friches, tantôt des bois de sapins remplis de senteurs et d’obscurités. Un homme cheminait dans le soir, robuste – plus tout à fait jeune. Il portait la veste, le petit calot et les bottes à longues tiges des soldats. Point d’armes. Tout ce qu’il avait sur lui paraissait être figé dans la boue, la poussière et la saleté. Pipe refroidie aux dents, il enfonçait ses mains dans ses poches évasées, déchirées aux coutures, à la manière d’un homme qui a été tenu longtemps dans l’esclavage, et qui, maintenant, se laisse aller aux douceurs de la liberté.

Son visage était bruni, couvert de barbe, hirsute. Sa paix intérieure semblait avoir été bannie pour toujours, brutalement. Il regardait à terre, droit devant lui, tout en maîtrisant le sol de ses pas allongés et réguliers. Déjà son ombre le précédait, six fois plus longue que lui. Le soleil se couchait. Les premières chauves-souris se montraient silencieusement. La campagne se taisait. Des traînées de brume se déposaient dans les creux. Les nuages se massaient, immobiles, se faisaient épais et gris. Déjà le voyageur reconnaissait les environs : le village ne devait plus être loin. C’est alors qu’il aperçut un homme assis sur une borne kilométrique. Cet homme le regardait venir.

Il remarqua d’abord sa large casquette de voyage, d’une forme bizarre, sous laquelle le visage disparaissait presque entièrement : un visage très petit, complètement rabougri de vieillesse, brun comme une racine, un visage qui se tournait lentement à mesure qu’il approchait, le suivant d’un regard fixe. Lorsque le voyageur fut tout près, il crut sentir que le regard de ces petits yeux lui plongeait dans la nuque.

Lorsqu’ils se croisèrent, l’homme assis toucha le bord de sa casquette d’un geste mesuré, avec une sorte de solennité presque moqueuse. Le soldat répondit à son salut, en homme du monde. Sa première impression avait été que l’homme était si vieux qu’il pourrait difficilement se lever sans aide de la borne sur laquelle il siégeait. Sa seconde impression, que cet homme était un colosse, et qu’il portait sur ses épaules un visage mal assorti à son corps, une figure étrange et beaucoup trop petite.

Lorsqu’il eut marché durant quelques minutes, le soldat entendit tout à coup des pas rapides, extrêmement légers qui se rapprochaient de lui. Avant qu’il ait pu se retourner, l’étranger de la borne était à son côté et se mettait à son pas, comme si c’eût été chose toute naturelle.

En vérité, cet homme dépassait le soldat de toute une tête, et pourtant son visage ridé n’était pas plus grand qu’une main. Il était droit comme un cierge. Sa tenue était irréprochable. Ses épaules aussi larges que celles d’un boxeur. Sa casquette de voyage, lorsqu’on la regardait ainsi de côté, avait une visière, qui avançait et dépassait le nez de beaucoup. Il avait les mains dans les poches, et ne portait aucun bagage. Son habillement avait quelque chose d’élégant et même d’apprêté. Mais le crépuscule avait estompé déjà toutes les apparences, et le soldat ne put rien distinguer de bien précis.

Après un instant de silence, l’étranger se mit à parler d’une voix faible, sourde. Il demanda :

« Camarade, tu as fait un long voyage ? Est-ce que tu retournes chez toi, maintenant ?

– C’est le cas de le dire, » répondit le soldat, et il lui parut ridicule que quelqu’un pût ignorer encore qu’on revenait de la guerre.

Un peu troublé, il tira sur sa pipe qui ne contenait plus de tabac, et souhaita, à part lui, que le colosse disproportionné voulût bien lui épargner sa compagnie. Mais ce dernier semblait être bavard. À entendre sa voix douce et pour ainsi dire minutieuse, on ne l’eût pas cru. Il posa une nouvelle question :

« Est-ce que des choses agréables t’attendent, chez toi ?

– Jusqu’à ce jour, répondit le soldat, je n’ai eu pour patrie que les tranchées et les abris. Quand même tout serait chez moi bien maussade, cette patrie-là me semblerait encore un paradis en regard de l’autre. Mais, ajouta-t-il avec flamme, c’est bien loin d’être maussade, chez moi ! Il y a là ma femme, qui ne veut plus vivre que pour me rendre heureux, et ma petite fille de douze ans, qui danse comme une elfe ! Nous en ferons une grande danseuse. »

Ils marchèrent un certain temps encore dans l’obscurité grandissante, et le soldat se surprit lui-même à commencer d’avoir peur : lui qui avait cependant vécu des années entières dans l’intimité de la mort ! Car son compagnon avait une tête qui ne lui appartenait pas, et cette tête regardait fixement, droit devant elle, et sa voix était chantante, flatteuse, hypocrite. Que pouvait-il faire là sur cette route perdue, cet homme qui avait certainement vu le monde entier ?

Et soudainement le soldat sentit que l’étranger lui posait le bras sur les épaules ; c’était un bras lourd et chaud ; et il l’entendit qui disait :

« Je voudrais savoir, camarade, quelle est la chose, là-bas, dont vous aviez le plus peur, la chose qui vous a paru pire que tout ?

– Je n’en sais rien » fit le soldat, grincheux. Puis, sans s’en rendre compte, il se mit à y songer, trouva une réponse, et dit :

« C’était la souffrance !

– La souffrance ? » répéta l’étranger surpris, si surpris que son bras pesa sur les épaules de l’autre.

« La souffrance et la peur qu’on en avait, dit le soldat.

– En es-tu bien sûr ? demanda l’étranger à voix basse.

– Si tu avais été là… » commença le soldat, mais l’autre l’interrompit avec quelque impatience :

« J’étais là. Mais dis-moi, quelle est la seconde chose qui vous a paru être pire que tout ?

– Nous n’avions absolument pas peur, » répliqua le soldat, éludant la réponse. Mais à nouveau, il se sentit comme obligé d’y songer, et il finit par dire :

« Le chagrin, et la peur qu’on en avait. Si, je te l’assure, c’était cela. »

L’étranger souleva son bras qui pesait toujours sur les épaules du soldat ; il parut secouer la tête, puis il se mit à rire tout seul, sur un ton très bas, doux et monotone.

« Le sais-tu mieux que moi ? » demanda le soldat irrité, mais il ne reçut pas de réponse. L’autre questionna une fois encore :

« Et la troisième chose ? »

Cette fois, le soldat pensa que sa patience était à bout et qu’il ne satisferait pas cette abusive curiosité. Il répliqua avec humeur :

« La troisième chose, c’était la peine, la quatrième, l’esclavage, la cinquième, la soif, puisque tu veux tellement de précisions ! Mais si tu préfères intervertir l’ordre, cela m’est tout à fait égal ; tout cela se valait. »

Le questionneur attendit alors un certain temps, et ce fut un temps de silence, durant lequel ils marchèrent à pas égal à travers le crépuscule qui devenait la nuit. À la fin, l’étranger demanda de sa voix éteinte où perçait une impatience certaine, et comme une volonté d’inquisition :

« Et la mort ?

– La mort, répéta le soldat. Bah ! » et il haussa les épaules.

« On dit, continua l’étranger, que vous la méprisiez.

– Et à juste titre, fit le soldat.

– Ainsi, tu es de ceux qui la considèrent comme un être de douceur et d’amour, un consolateur, une libératrice ? Non ? Tu es peut-être de ceux qui la tiennent pour une nullité dès qu’il s’agit de leur honneur ou de leur déshonneur ?

– Mais non, fit le soldat, nous ne comprenons rien à cela, nous autres.

– Et cependant, vous la méprisiez ? insista l’autre, durement.

– Oui, dit le soldat. Elle a été trop longtemps à nos côtés, dans la boue. Comment la respecter encore ? »

L’étranger laissa entendre un petit sifflement.

« Ainsi, demanda-t-il ironiquement, vous étiez ce qu’on appelle braves ?

– On le dit, » fit le soldat, pris au dépourvu, et il ne trouva rien de mieux à répondre.

Il y eut alors, encore une fois, un instant de silence. La lune s’était montrée ; en croissant mince, elle n’éclairait pas. Encore un petit bois, et c’était le village. Combien le village valait mieux que toutes ces conversations !

« Ainsi, demanda l’étranger d’une voix à peine perceptible, mais qui tremblait d’émotion, aucun de vous ne savait combien son pouvoir est effrayant ?

– Que diable, qu’a-t-il donc de si effrayant, ce pouvoir ? répliqua le soldat en colère. Ce pouvoir que nous lui avons vu prendre là-bas, c’était de nous qu’elle le tenait. Elle le recevait de nos mains comme un maréchal reçoit son bâton des mains de l’empereur. Un jour, il a fallu qu’elle le rende…

– Ce n’est pas vrai, fit l’étranger, la voix rauque. De temps en temps, elle vous arrache ce pouvoir des mains. Pas une fois, depuis que la terre existe, vous n’avez pu le lui refuser.

– Bon, bon, je n’en sais rien, » murmura le soldat, qui apercevait son village et était saisi d’une grande joie paisible.

« Ici, vois-tu, c’est mon village. Reconnais-tu là-bas ce large tilleul ? Il est plus noir que la nuit. Demain, nous ferons une fête sous ce tilleul, en l’honneur de mon retour. Nous danserons, nous boirons, et nous oublierons la mort. »

Ils passèrent sous le tilleul. À ce moment, il sembla au soldat, qui marchait un peu devant, que l’étranger levait ses deux bras et s’élançait, saisissait une des branches inférieures de l’arbre à la façon d’un acrobate. Quand il se retourna, son compagnon avait disparu. Il le chercha des yeux, stupéfait, dans l’ombre du tilleul, mais son regard ne parvint pas à percer l’obscurité du feuillage ; il n’entendait pas un bruit. Alors il ressentit quelque chose de plus que de l’étonnement ; une certaine angoisse le saisit à l’idée de l’étrange compagnon de route qu’il avait eu, et de la disparition. Puis, il alla vers sa maison, la retrouva, et s’élança dans la joie du revoir qui fut si grande qu’elle ressemblait à une peine.

La nuit s’écoula, et la matinée suivante. Vers midi, on commença dans tout le village à préparer la fête. Il y eut de la bière, des pâtisseries, chacun mit ses plus beaux habits, et on suspendit pour la soirée des flambeaux, des lampions. À peu de distance, les hommes se réunissaient pour un concours de tir, et des détonations joyeuses se firent entendre. Sur la place du village, sous le grand tilleul, on dansait.

On dansait : les hommes, les femmes et les enfants dansaient tous, – surtout les enfants, – et, par instants, un couple de vieillards se mêlait à la danse. Il faisait lourd, le soleil s’inclinait vers le soir, quelques nuages s’accumulaient, compacts. La musique jouait sans trêve, et tous dansaient à en perdre haleine. Et il y avait là une petite fille qui pouvait bien avoir douze ans et qui se faisait remarquer par sa grâce et sa gentillesse. En son petit visage rond, on ne lisait pas encore de destin, et c’est pourquoi ce petit visage était si beau, si gai. Elle avait des cheveux blonds, couleur de paille, un petit nez court, et lorsqu’elle riait, on voyait un petit trou entre deux dents. Ses genoux étaient plus larges que ses mollets, et tout cet inachèvement de l’être était suave…

Mais l’étranger était tapi dans le tilleul, assis sur une branche, et il fermait les yeux. Puis, il se laissa tomber. Aucun choix, aucune nécessité ne le guida dans sa chute. Il tomba lourdement, durement, et ce fut justement sur la petite fille. Il la jeta à terre, puis se mit à sautiller au-dessus de la fragile créature, qui ne bougeait plus. Son manteau s’envolait, sa casquette de voyage s’en allait en arrière. Il était tel que le peuple s’est toujours représenté la Mort : un squelette nu, et qui ne se cachait pas. Tous les assistants reculaient épouvantés, formaient un cercle autour de cette Mort et de sa victime. Le squelette tourna vers eux, à la ronde, son visage osseux, dont les dents simulaient un rire affreux, et il cria :

« Direz-vous encore que la Mort n’est pas effrayante ? »

Tous étaient figés dans l’horreur, incapables de remuer même une main.

« En est-il encore un parmi vous, ricanait le monstre, encore un seul pour dire que la Mort n’est pas terrible ? »

Et dans le silence général, sa voix éclata, épouvantable :

« Est-il encore parmi vous un poète pour célébrer la Mort ? Est-il encore un soldat parmi vous pour la mépriser ? »

Mais personne ne lui répondit.

 

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(Martin Beheim-Schwarzbach, in Revue d’Allemagne et des pays de langue allemande, n°40, 1er février 1931)